LIVRE X V r
appelés à consacrer avec vous les droits éminents de la royauté sur la base immuable de la liberté du peuple ; mais lorsqu'ils remplissent leur devoir, lorsqu'ils cèdent à la raison, à leurs sentiments, les exposeriez -vous au soupçon de n'avoir cédé qu'à la crainte? A.h! l'autorité que tous les cœurs vous défèrent est la seule pure , la seule inébranlable; elle est le juste retour de vos bienfaits et l'immortel apanage des princes dont vous êtes le modèle. »
Cette harangue, insolemment flatteuse, cette menace éloquemment tournée d'un soulèvement général , si le roi , pour la sûreté des bons et l'effroi des méchants, gardait auprès de lui une partie de ses armées, s'il n'abandonnait pas sa ville capitale à tous les excès de la licence et du brigandage, et l'assemblée nationale aux insultes et aux menaces d'une populace ameutée ; cette affectation d'englober des mutins et des vagabonds révoltés dans les éloges d'un bon peuple ; cet avis arrogant qu'il importait au. roi de leur céder, de leur complaire, et la déclaration formelle que cet empire était le seul qu'il lui fût désormais possible d'exercer, ne firent pas sur l'esprit du roi l'effet qu'on en attendait, k travers ces menaces respectueuses et ces alarmes hypocrites, il vit trop bien qu'il s'agissait d'abandonner ou de maintenir son autorité légitime; qu'on l'exhortait à se laisser désarmer et lier les mains; il vit sur -tout qu'en glissant sur l'article de ses
hoimes intentions, on évitait de toucher aux faits <|ui rendaient justes et nécessaires les précaulioiis qu'il avait prises. Il fallut donc qu'il s'expliquât lui-même; et à ce langage plein d'artifice, il répondit par des raisons pleines de force et de candeur.
« Personne n'ignore, dit-il aux députés, les désordres et les scènes scandaleuses qui se soni passés et renouvelés à Paris et à Versailles sous mes yeux et sous les yeux des états -généraux. Tl est nécessaire que je fasse usage des moyens qui sont en ma puissance pour remettre et maintenir l'ordre dans la capitale et dans les environs. C'est un de mes devoirs principaux que de veiller à la sûreté publique. Ce sont ces motifs qui m'ont engagé à faire un rassemblement de troupes autour de Paris. Vous pouvez assurer les états-généraux qu'elles ne sont destinées qu'à réprimer, ou plutôt qu'à prévenir de pareils désordres , à maintenir l'exercice des lois , à assurer et à protéger même la liberté qui doit régner dans vos délibérations. Toute espèce de contrainte en doit être bannie, de même que toute appréhension de tumulte et de violence en doit être écartée. Ce ne seraient tpie des gens mal-intentionnés qui pourraient égarer mes peuples sur les vrais motifs des mesures de précaution que je prends. J'ai constamment cherché à faire tout ce qui pouvait tendre à leur bonheur, et j'ai toujours eu lieu d'être assuré de leur amour et de leur fidélité.
« Si cependant la présence nécessaire des troupes dans les environs de Paris causait encore de Tombrage, je me porterais, sur la demande de l'assemblée, à transférer les états -généraux à Noyon ou à Soissons, et je me rendrais à Compiègne. »
C'est ce qu'il était bien sûr que l'on ne demanderait pas. Rien n'était plus contraire au plan formé que de se séparer du peuple de Paris. Il était donc plus qu'inutile d'en témoigner l'intention ; et si , par un nouveau tumulte , le roi était forcé à cette translation , que ne l'ordonnaitil ? que ne se rendait-il à Compiègne avec sa maison et une garde respectable, en déclarant nulle et contraire au droit de sûreté et de liberté des suffrages toute délibération prise au milieu du trouble qui agitait Versailles et Paris?
Le parti populaire n'eut garde de quitter son poste. Il avait besoin d'être soutenu de la populace; c'était en l'agitant qu'il se rendait lui-même puissant et redoutable. Aussi répondit - il , par l'organe de Mirabeau , que « c'étaient aux troupes à s'éloigner de l'assemblée et non pas à l'assemblée à s'éloigner des troupes. Nous avons, dit-il, réclamé une translation pour l'armée et non pas pour nous. »
Dès -lors au moins fut -il bien évident que c'était par le peuple que les communes voulaient agir; et dans cette lutte d'autorité qui allait s'engager, elles voulaient toutes leurs forces et n'en laisser aucune au roi.
Il était juste cependant que le roi conservât au moins une force de résistance. Dans les monarchies les plus tempérées, le roi a le droit du veto, et jamais on n'avait douté de la nécessité de la sanction royale pour donner aux décrets des députés du peuple la forme et la force des lois. En effet, comme dépositaire de la puissance executive, le roi avait le droit d'examiner les lois qu'il devait faire exécuter; et par sa qualité de premier représentant de la nation, il était constitué le surveillant des autres. Dans le tumulte et dans le choc des passions diverses et des intérêts opposés qui pouvaient diviser une assemblée politique, il était fréquemment à craindre que le résultat d'une discussion orageuse ne fût pas la résolution lu plus sage et la plus utile. Souvent il en pouvait passer de contraires au bien public. L'ne seule voix au-dessus de l'égalité numérique pouvait faire une loi d'un injuste et violent décret. Toutes les fois que l'éloquence passionnée et la saine raison seraient aux prises, il y avait peu de sûreté pour le plus équitable et le meilleur parti. Le roi, dans la législation, était donc un modérateur, un régulateur nécessaire ; ce n'était donc ni dans la volonté du roi seul, ni dans celle des députés du peuple que devait résider la plénitude de la puissance législative , mais dans l'accord de ces deux volontés , et le consentement de l'un aux résolutions de l'autre formait cette sanction royale.