‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 126 sur 162 · LIVRE XVII. 37 ï · texte numérisé non relu

LIVRE XVII. 37 ï

tirent violence au gouverneur, en criant de la conr, la Bastille se rend.

Ce fut alors que de Launay, saisissant la mèche d'un canon, menaça, résolut peut-être d'aller mettre le feu aux poudres. Les sentinelles qui les gardaient lui présentèrent la baïonnette; et, malgré lui, sans plus de précaution ni de délai, il se vit forcé de se rendre.

D'abord le petit pont-levis du fort étant ou* vert, Élie entra avec ses compagnons, tous braves gens , et bien déterminés à tenir sa parole. En le voyant, le gouverneur vint à lui, l'embrassa, et lui présenta son épée avec les clés de la Bastille.

« Je refusai, m'a-t-il dit, son épée, et je n'acceptai que les clés. » Les compagnons d'Elie accueillirent l'état-major et les officiers de la place avec la même cordialité , jurant de leur servir de garde et de défense; mais ils le jurèrent en vain.

Dès que le grand pont fut baissé (et il le fut sans qu'on ait su par quelle main), le peuple se jeta dans la cour du château, et, plein de furie, il se saisit de la troupe des invalides. Les suisses, qui n'étaient vêtus que de sarraux de toile, s'échappèrent parmi la foule ; tout le reste fut arrêté. Élie et les honnêtes gens qui étaient entrés les premiers avec lui firent tous leurs efforts pour arracher des mains du peuple les victimes qu'euxmêmes ils lui avaient livrées ; mais sa férocité se

tint obstinément attachée à sa proie. Plusieurs (le ces soldats, à qui ou avait promis la vie, furent assassinés, d'autres furent traînés dans Paris comme des esclaves. Yiui^'t-deux furent amenés à la Grève, et après des hunjiliations et des traitements inhumains, ils eurent la douleur de voir pendre deux de leurs camarades. Présentés à rilotel-de-VilIe, un forcené leur dit : « Vous avez fait feu sur vos concitoyens; vous méritez d'être pendus, et vous le serez sur-le-champ. » Heureusement les gardes-françaises demandèrent grâce pour eux; le peuple se laissa fléchir; mais il fui sans pitié pour les officiers de la place. De Launay, arraché des bras de ceux qui voulaient le sauver, eut la tète tranchée sous les murs de rHotel-de-Ville. Au milieu de ses assassins, il défendit sa vie avec le courage du désespoir; mais il succomba sous le nombre. Delorme Salbrai , son major, fui égorgé de même. L'aide -major, Mirai, l'avait été près de la Bastille. Pernon, vieux lieutenant des invalides, fut assassiné sur le port Saint-Paul, comme il retournait à l'hôtel. Un autre lieutenant, Caron, fut couvert de blessures. La tète du marquis de Launay fut promenée dans Paris par cette même populace, qu'il aurait foudroyée s'il n'en avait pas eu pitié.

Tels furent les exploits de ceux qu'on a depuis appelés les héros et les vainqueurs de la Bastille. Le i/| juillet 1789, vers les onze heures du matin, le peuple s'y était assemblé; à quatre heures

Li VR i: XVII. 373

tjuaraiite minutes, clic s'était rendue. A six heures et demie on portait la tète du gouverneur en triomphe au Palais-Royal. Au nombre des vainqueurs qu'on a fait monter à huit cents, ont été mis des gens qui n'avaient pas même approché de la place.

Le peuple, après cette conquête, ivre de son pouvoir, mais sans cesse nourri de soupçons et d'inquiétudes, et d'autant plus farouche qu'il frémissait encore des dangers qu'il avait courus, ne montra plus que le caractère d'un tyran ombrageux et cruel. On devait savoir que, pour lui, de la licence au crime il n'y avait de barrière que la crainte des châtiments, et dans un temps de trouble et de sédition la défense de la Bastille était, pour le repos public, un objet de haute importance. On vient de voir à quel excès elle avait été délaissée. Ni Broglie, ministre et général, ni le conseil du roi, ni le parti des nobles, personne ne s'était avisé de savoir si la garnison en était sûre et suffisante, si elle avait du pain et des vivres, et si le commandant était un homme d'un courage assez froid et assez ferme pour la défendre. On l'avait supposée inutile ou inattaquable, ou plutôt on semblait l'avoir mise en oubli.

Il n'en est pas moins vrai que, si de Launay avait fait usage de son artillerie, il eût épouvanté Paris. Il se souvint sans doute qu'il servait un bon roi; et parmi le peuple chacun le savait comme lui.

Page 1