‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 22 sur 162 · LIVRE viir · texte numérisé non relu

LIVRE viir

me jfît dire seulement de garder le silence; et Bèlisaire continua de s'imprimer et de se vendre avec privilège du roi. Mais un événement plus affligeant pour moi que les décrets de la Sorbonne m'attendait à Maisons , et ce fut là qu'en arrivant j'eus besoin de tout mon courage.

J'ai parlé d'une jeune nièce de madame Gaulard, et de la douce habitude que j'avais prise de passer avec elles deux les belles saisons de l'année , quelquefois même les hivers. Cette habitude entre la nièce et moi s'était changée en inclination. Nous n'étions riches ni l'un ni l'autre ; mais , avec le crédit de notre ami Bouret , rien n'était plus facile que de me procurer, ou à Paris, ou en province , une assez bonne place pour nous mettre à notre aise. Nous n'avions fait confidence à personne de nos désirs et de nos espérances; mais, à la liberté qu'on nous laissait ensemble, à la confiance tranquille avec laquelle madame Gaulard elle-même regardait notre intimité, nous ne doutions pas qu'elle ne nous fût favorable. Bouret, sur- tout, semblait si bien se complaire à nous voir de bonne intelligence, que je me croyais sûr de lui; et, dès que je lui aurais ramené son intime amie en bonne santé, comme je l'espérais, je comptais l'engager à s'occuper de ma fortune et de mon mariage.

INIais madame Gaulard avait un cousin qu'elle aimait tendrement, et dont la fortune était faite. Ce cousin, qui était aussi celui de la jeiuie nièce,

en devint amoureux, la demanda en mon absence, et l'obtint sans difficulté. Elle, trop jeune, trop timide pour déclarer une autre inclination, s'engagea si avant, (pie je n'arrivai plus que pour assister à la noce. On attendait la dispense de Rome pour aller à l'autel ; et moi , en qualité dami intime de la maison, j'allais être témoin et confident de tout. Ma situation était pénible; celle de la jeune personne ne l'était guère moins; et, quelque bonne contenance que nous eussions résolu de faire, j'ai peine à concevoir comment notre tristesse ne nous trahissait pas aux yeux de la tante et du futur époux. Heureusement, la liberté de la campagne nous permit de nous dire quelques mots consolants, et de nous inspirer mutuellement le courage dont nous avions tant de besoin. En pareil cas, l'amour désespéré se sauve entre les bras de l'amitié ; ce fut notre recours. Nous nous promîmes donc, au moins, d'être amis toute notre vie; et, tant qu'on laissa nos deux cœurs se soulager ainsi l'un l'autre, nous ne fumes pas malheureux; mais, en attendant la fatale dispense de Rome, il était bon que je fisse une absence ; l'occasion s'en présenta.

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