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Je crois l'opinion universelle bien décidée sur le compte de ces deux hommes; mais si, à l'idée qu'on a du caractère de David Hume, il manquait encore quelque preuve , voici des faits dont j'ai été témoin.
Lorsqu'à la recommandation de mylord Maréchal et de la comtesse de Boufflers , Hume offrit à Rousseau de lui procurer en Angleterre une retraite libre et tranquille , et que Rousseau ayant accepté cette offre généreuse, ils furent sur le point de partir ; Hume , qui voyait le baron d'Holbach , lui apprit qu'il emmenait Rousseau dans sa patrie. « Monsieur, lui dit le baron, vous allez réchauffer une vipère dans votre sein; je vous en avertis , vous en sentirez la morsure. »
Le baron avait lui-même accueilli et choyé Rousseau; sa maison était le rendez-vous de ce qu'on appelait alors les philosophes; et, dans la pleine sécurité qu'inspire à des âmes honnêtes la sainteté inviolable de l'asyle qui les rassemble, d'Holbach et ses amis avaient admis Rousseau dans leur commerce le plus intime. Or, on peut voir dans son Emile comment il les avait notés. Certes , quand l'étiquette d'athéisme qu'il avait attachée à leur société, n'aurait été qu'une révélation, elle aurait été odieuse. Mais, à l'égard du plus grand nombre, c'était une délation calomnieuse, et il le savait bien; il savait bien que le théisme de son vicaire avait ses prosélytes et ses zélateurs parmi eux. Le baron avait donc appris
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a SCS dépens à le connaître; mais le bon David llmne croyait voir plus de passion que de vérité dans l'avis que le baron lui donnait. Il ne laissa donc pas d'emmener llousseau avec lui , et de lui rendre dans sa patrie tous les bons offices de l'amitié. Il croyait, et il devait croire avoir rendu heureux le j)lus sensible et le meilleur des hommes; il s'en félicitait dans toutes les lettres qu'il écrivait au baron d'Holbach, et il ne cessait de combattre la mauvaise opinion que le baron avait de Rousseau. Il lui faisait l'éloge de la bonté, de la candeur, de l'ingénuité de son ami. « Il m'est pénible, lui disait-il, de penser que vous soyez injuste à son égard. Croyez -moi, Rousseau n'est rien moins qu'un méchant homme. Plus je le vois, plus je l'estime et je l'aime. » Tous les courriers, les lettres de Hume à d'Holbach répétaient les mêmes louano;es, et celui-ci, en nous les lisant, disait toujours : Une le connaît pas encore; patience , il le connaîtra. En effet, peu de temps après, il reçoit une lettre dans laquelle Hume débute ainsi : Vous aviez bien raison , monsieur le baron ! Rousseau est un monstre ! Ah ! nous dit le baron , froidement et sans s'étonner : Il le connaît enfin.
Comment im changement si brusque et si soudain était -il arrivé dans l'opinion i\Q l'un, et dans la conduite de l'autre ? Vous le verrez dans l'exposé des faits pul)liés par les deux parties. Ici, ce que j'ai dû consigner, attester, c'est que,
dans le temps même que Rousseau accusait Hume de le tromper, de le trahir, de le déshonorer à Londres , ce même Hume , plein de candeur , de zèle et d'amitié pour lui, s'efforçait de détruire à Paris les impressions funestes qu'il y avait laissées , et de le rétablir dans l'estime et la bienveillance de ceux qui avaient pour lui le plus d'aversion et de mépris.
Quel ravage un excès d'orgueil n'avait -il pas fait dans une ame naturellement douce et tendre ! avec tant de lumières et de talents, que de fai- Jilesse , de petitesse et de misère dans cette vanité inquiète, ombrageuse, irascible et vindicative, qu'irritait la seule pensée que l'on eût voulu la blesser; qui le supposait même sans aucune apparence , et ne le pardonnait jamais! Grande leçon pour les esprits enclins à ce vice de l'amour-propreî sans cela personne n'eût été plus chéri, plus considéré que Rousseau; ce fut le poison de sa vie: il lui rendit les bienfaits odieux, les bienfaiteurs insupportables, la reconnaissance importune; il lui fit outrager, rebuter l'amitié; il l'a fait vivre malheureux , et mourir presque abandonné. Passons à des objets plus doux et qui me touchent de plus près.
Ni la vie agréable que je menais à Paris , ni celle plus agréable encore que je menais à la campagne, ne dérobaient à mon cher Odde et à ma sœur la délicieuse quinzaine, qui, tous les ans , leur était réservée , et que j'allais passer avec
eux à Snumiir. C'était là véritahlement que toute la sensibilité de luuu anie était employée à jouir. Entre ces deux époux ([ui s'aimaient l'un l'autre plus qu ils n'aimaient la lumière et la vie, je me voyais chéri et révéré moi-même connue la source de leur bonheur. Je ne me rassasiais point de linexprimable douceur de considérer mon ouvrage dans ce bonheur de deux âmes pures, dont tous les vœux appelaient sur moi les bénédictions duCUel. Leur tendresse me pénétrait, leur piété me ravissait lame. Leurs mœurs étaient, pour ainsi dire , le naturel de la vertu dans toute sa simplicité. A cette jouissance continuelle et de tous les njoments se joignait celle de les voir chéris, honorés dans leur ville: madame Odde y était citée pour le modèle des femmes; le nom de M. Odde était comme un synonyme de justice et de vérité. La commission de la cour des aides établie à Saumur, et la compagnie des fermiers -généraux avaient -elles ensemble quelque contestation , Odde était leur arbitre et leur conciliateur. J'étais témoin de cette confiance acquise à un autre moi-même. J'étais témoin de l'amour du peuple pour un honmie exerçant un emploi de rigueur, sans que jamais une seule plainte se fit entendre contre lui, tant son humanité savait tout adoucir. Moi-même je participais au respect ([u'on avait pour eux. On ne savait quelle fête me faire; et tous les jours que nous passions ensemble étaient des jours de réjouissance. Vous ne seriez pas nés , mes
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enfants, si ma bonne sœnr eût vécu : c'ei*it été anprès d'elle que je serais allé vieillir ; mais elle portait clans son sein le germe de la maladie funeste à toute ma famille ; et bientôt *^cet espoir dont je m'étais flatté me fut cruellement ravi.
Dans Fun de ces heureux voyages que je faisais à Saumur , je profitai du voisinage de la terre des Ormes, pour y aller voir le comte d'Argenson , l'ancien ministre de la guerre, que le roi y avait exilé. Je n'avais pas oublié les bontés qu'il m'avait témoignées dans le temps de sa gloire. Jeune encore lorsque j'avais fait un petit poème sur l'établissement de l'Ecole - Militaire , dont il avait le principal honneur , il s'était plu à faire valoir ce témoignage de mon zèle. Chez lui, à table, il m'avait présenté à la noblesse militaire comme un jeune homme qui avait des droits à sa reconnaissance et à sa protection. Il me reçut dans son exil avec une extrême sensibilité. O mes enfants ! quelle maladie incurable que celle de l'ambition! quelle tristesse que celle de la vie d'un ministre disgracié! Déjà usé par le travail, le chagrin achevait de ruiner sa santé. Son corps était rongé de goutte , son ame l'était bien plus cruellement de souvenirs et de regrets ; et à travers l'aimable accueil qu'il voulut bien me faire , je ne laissai pas de voir en lui une victime de tous les genres de douleur.
En me promenant avec lui dans ses jardins, j'aperçus de loin une statue de marbre ; je lui
demandai ce que c'était. « C'est, me dit -il, ce (jiie je n'ai plus le courage de regarder; » et en nous détournant : « Ah, Marmonlel! si vous saviez avec quel' zèle je l'ai servi ! si vous saviez combien tle lois il m'avait assuré que nous passerions notre vie ensendjle , et que je n'avais pas au monde un meilleur ami que lui. Voilà les promesses des rois! voilà leur amitié! » et, en disant ces mots, ses yeux se remplirent de larmes. Le soir, pendant que l'on soupait, nous restions seuls dans le salon. Ce salon était tapissé de tableaux qui représentaient les batailles où le roi s'était trouvé en personne avec lui. Il me montrait l'endroit où ils étaient placés durant l'action; il me répétait ce que le roi lui avait dit; il n'en avait pas oublié une parole. « Ici , me ditil en parlant de l'une de ces batailles, je lus deux heures à croire que mon fils était mort. Le roi eut la bonté de paraître sensible à ma douleur. Combien il est changé! Rien de moi ne le touche plus.» Ces idées le poursuivaient; et, pour peu qu'il fut livré à lui-même, il tombait comme abymé tlans sa douleur. Alors sa belle-fille, madame de Voyer, allait bien vite s'as.seoir auprès de lui, le pressait dans ses bras, le caressait; et lui, comme un enfant, lai.ssaiit tomber sa tcte sur le sein ou sur les genoux de sa consolatrice, les baignait de ses larmes, et ne s'en cachait point.
Le malheureux qui ne vivait (|ue de poisson
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à l'eau, à cause de sa goutte, était encore privé par là du seul plaisir des sens auquel il eût été sensible; car il était gourmand. Mais le régime le plus austère ne procurait pas même du soulagement à ses maux. En le quittant, je ne pus m'empècher de lui paraître vivement touché de ses peines. « Vous y ajoutez, me dit -il, le regret de ne vous avoir fait aucun bien, lorsque cela m'eût été si facile. » Peu de temps après , il obtint la permission d'être transporté à Paris. Je Fy vis arriver mourant , et j'y reçus ses derniers adieux.
Je vous dirai quelque jour, mes enfants, des détails assez curieux sur la cause de sa disarâce et de celle de son antagoniste , M. de Machault , arrivée le même joiu\ Un motif de délicatesse m'empêche d'insérer ces particularités dans des Mémoires qu'un accident peut faire échapper de vos mains. Mais , à la place de cette anecdote sérieuse , en voici une assez comique ; car il faut bien parfois égayer un peu mes récits.
Mon ami Vaudesir avait près d'Angers une terre dont son malheureux fils Sainte -James a porté le nom. Comme il savait que tous les ans j'allais voir ma sœur à Saumur( route d'Angers), il m'offrit une fois de m'y mener, dans sa chaise de poste, à condition que, sur le temps de mon voyage il y aurait trois jours pour Sainte- James où il se rendait. Je pris volontiers cet engagement , et je vis à Sainte- James la fleur des beaux
esprits de l'académie angevine; entre autres un ablx' qui ressemblait beaucoup à Tabbé Beau- Génie du Mercure Galant. Il venait de se signaler par un trait do sottise si singulier, si rare, que je ne pouvais pas le croire. « Le croirez -vous, me dit Vaudesir, s'il vous le répète lui-même? Aidez -moi seulement à Ty engager : vous allez voir, » Vers la fin du dîner, je mis l'abbé en scène, en lui parlant de son académie, et Vaudesir, prenant la parole, en fit un éloge pompeux. « C'est, me dit -il, après l'Académie française, le corps littéraire le plus illustre et le mieux composé. Tout récemment M. de Contades le fils vient d'y être reçu. C'est M. l'abbé qui a parlé au nom de l'Académie , et avec le plus grand succès. — A l'éloge du fils, repris-je , INI. l'abbé n'a pas manqué d'ajouter l'éloge du père? — Non, assurément, dit l'abbé, je n'ai eu garde d'y manquer, et j'ai payé à M. le maréchal un juste tribut de louanges. — Le champ, lui dis-je, était riche, et vaste. Cependant il y avait im pas difficile à passer. — Oui, me dit -il en souriant, l'affaire de Minden ; vraiment, c'était l'endroit critique; mais je m'en suis tiré assez heureusement. D'abord, j'ai parlé des actions qui avaient mérité à M. le uiai'échal de Contatles le commandement des armées; j'ai rappelé tout ce qu'il avait fait de plus glorieux jusque-là ; et, lorsque je suis arrivé à la bataille de Minden, je n'ai dit que deux mots : Contades parait , Contades est vaincu ; et puis j'ai