‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 4 sur 162 · LIVRE VIII. l · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. l

parlé d'autre chose. Comme le rire m'étouftait, j'y voulus faire diversion. « Ces mots , lui dis-je, rappellent ceux de César , après la défaite du fils de Milhridate : Je suis venu , fai vu , et fai vaincu. — Il est vrai , dit l'abbé ; l'on a même trouvé ma phrase un peu plus laconique. » L'air d'emphase et de gravité dont il avait prononcé sa sottise était si plaisant, que Vaudesir et moi , pour n'eu pas éclater de rire , nous n'osions nous regarder l'un l'autre, encore eûmes -nous de la peine à garder notre sérieux.

Ces voyages et ces absences déplaisaient à madame Geoffrin. De toute la belle saison je n'assistais à l'Académie. On lui en faisait des plaintes ; elle s'imaginait que je me donnais un tort grave en cédant mes jetons aux académiciens assidus ( ce qui , à l'égard des d'Olivets , était assurément une crainte bien mal fondée ) , et j'essuyais souvent de vives réprimandes sur ce qu'elle appelait l'inconséquence de ma conduite. « Quoi de plus ridicule y en effet, disait -elle, que d'avoir désiré d'être de l'Académie , et de ne pas y assister après y avoir été reçu?» J'avais pour excuse l'exemple du plus grand nombre, encore moins assidu que moi; mais elle prétendait, avec raison , que j'étais de ceux dont les fonctions académiques exigeaient l'assiduité. Elle avait bien aussi son petit intérêt personnel dans ses remon trances ; car elle passait les étés à Paris; et, dans ce temps -là 5 elle ne voulait point que sa société

Mémoires, II. *

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littéraire IVil dispersée. J'écoutais ses avis avec une modestie respectueuse; et, le lendemain, je m'échappais comme si clic ne m'avait rien dit. Il étail assez naluiel ([ue ses bontés [)our ujoi en lussent refroidies; mais un dîner, où j'étais aimable, me réconciliait avec elle; et, dans les occasions sérieuses, elle se reprenait d'affection pour moi. Je réprouvai dans deux maladies dont je fus attaqué chez elle. L'une , avait été cette même fièvre qui m'a repris cinq fois en ma vie , et qui finira par m'cnlcver : elle me vint dans le temps qu'on imprimait ma Poétique. J'y voulais encore ajouter quelques articles ; et ce travail , dont j'avais la tète remplie, rendait, dans les redoublements de ma fièvre , le déUre plus fatigant. Mes amis n'étaient pas tranquilles sur mon état, madame Geoffrin en était inquiète. Le petit médecin de ses laquais, Geviglan, m'en tira très-bien.

Mon autre maladie fut un rhume d'iuie qualité singulière : c'était une humeur visqueuse qui obstruait l'organe de la respiration , et qu'avec tout l'effort d'une toux violente, je ne pouvais expectorer. Vous concevez qu'après avoir vu périr toute ma famille du mal de poitrine, j'avais quelque rai.soii de croire que c'était mon tour. Je le crus en effet; et, privé du .sommeil, maigrissant à vue d'œil , enfin , me sentant dépérir , et ne doutant pas que le dernier période de la maladie ne .s'annonçât bientôt par le .symptôme accoutumé, je pris ma résolution, et ne .songeai plus

qu'à trouver quelque sujet (rouvrage qui préoccupât ma pensée , et qui , après avoir rempli mes derniers moments , pût laisser de moi traces d'homme.

On m'avait fait présent d'une estampe de Rélisaire, d'après le tableau de van Dyck; elle attirait souvent mes regards, et je m'étonnais que les poètes n'eussent rien tiré d'un sujet si moral, si intéressant. Il me prit envie de le traiter moimême en prose; et, dès que cette idée se fût emparée de ma tète, mon mal fut suspendu comme par un charme soudain. O pouvoir merveilleux de l'imagination! Le plaisir d'inventer ma fable, le soin de l'arranger, de la développer, l'impression d'intérêt que faisait sur moi-même le premier aperçu des situations et des scènes que je préméditais, tout cela me saisit et me détacha de moi-même, au point de me rendre croyable tout ce que l'on raconte des ravissements extatiques. Ma poitrine était oppressée; je respirais péniblement ; j'avais des quintes d'une toux convulsive ; je m'en apercevais à peine. On venait irie voir, on me parlait de mon mal; je répondais en homme occupé d'autre chose : c'était à Bélisaire que je pensais. L'insomnie qui, jusqu'alors, avait été si pénible pour moi, n'avait plus cet ennui, ce tourment de l'inquiétude. Mes nuits, comme mes jours, se passaient à rêver aux aventures de mon héros. Je ne m'en épuisais pas moins; et ce travail continuel aurait achevé de

ni'ëteiiulrc, si Ton n'eût pas trouvé quelque remède à mon m;il. Ce lut (ialli, mé()ecin de Florence, célèbre proniotoiir de I inoculation, habile dans son art, et, de plus, iioinine très -aimable; ce fut lui qui, m'étant venu voir, me sauva. « Il s'agit, me dit-il, de diviser cette humeur épaisse et glutineuse qui vous empâte le poumon; et le remède en est agréable; il faut vous meltre à la boisson de l'oximel. w Je ne fis donc que délayer au feu d'excellent miel dans d'excellent vinaigre; et, du sirop formé de ce mélange, l'usage salutaire me guérit en très-peu de temps. Il y avait alors plus de trois mois que je croyais périr; mais, dans ces trois mois, j'avais avancé mon ouvrage. Les chapitres qui demandaient des études étaient les seuls qui me restaient à composer. Tout le travail de limagination était fini; c'était le plus intéressant.

Si cet ouvrage est d'un caractère plus grave que mes autres écrits, c'est qu'en le composant, je croyais proférer mes dernières paroles, noi'i'ssima verba, comme disaient les anciens. Le premier essai que je fis de cette lecture, ce fut sur l'ame de Diderot; le second, sur lame du prince héréditaire de Brunswick, aujoiud'hui régnant. Diderot fut très-content de la partie morale; il trouva la partie politique trop rétrécie, et il m'engagea à l'étendre. Le prince de Brunswick, qui voyageait en France, après avoir fait, contre nous , la guerre avec luie loyauté chevaleresque

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