‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 38 sur 162 · LIVRE IX. log · texte numérisé non relu

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marquée à donner l'exemple de celles qu'ils voulaient que l'on eût pour moi ; et cet exemple fut suivi. Sensible aux marques de leur bienveillance, je l'ai depuis cultivée avec soin. Le caractère du maréchal n'était pas aussi attrayant que celui de sa femme; cependant jamais cette dignité froide qu'on lui reprochait ne m'a gêné un moment avec lui. J'étais persuadé que, dans toute autre condition, son air, ses manières, son ton, auraient été les mêmes; et, en m'accommodant avec ce qui me semblait être son naturel, je le trouvais honnête et bon , obligeant , serviable même sans se faire valoir. Pour sa femme,. aujourd'hui sa veuve, je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel de caractère plus aimable ni plus accompli que le sien. C'est bien elle qu'on peut appeler justement et sans ironie la femme qui a toujours raison; mais la justesse , la netteté, la clarté inaltérable de son esprit est accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie et de grâce, qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous. Il semble qu'elle nous communique son esprit, qu'elle associe nos idées avec les siennes, et nous fasse participer à l'avantage qu'elle a toujours de penser si juste et si bien. Son grand art , comme son attention la plus continuelle, était d'honorer son époux, de le faire valoir, de s'effacer pour le mettre à sa place, et pour lui céder l'intérêt, la considération, les respects qu'elle s'attirait. A l'entendre, c'était tou-

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jouis à M. tic l{t'au\;ui (juOn devait rapporter tout le bien qu'on louait eu elle. Observez, mes enfants, qu'elle n'y perdait rien, qu'elle n'en était même que plus bonorée, et que ce lustre réfléchi qu'elle prêtait au caractère de son époux ne faisait que donner au sien plus de relief cl j)lus d'éclat. Jamais femme n'a mieux senti la dignité de ses devoirs d'épouse, et ne les a remplis avec plus de noblesse.

Ma lettre sur la cérémonie du sacre, publiée et distribuée à la cour par l'intendant de Cliampagne, y avait produit l'effet d'un tableau qui retraçait aux yeux du roi et de la reine un jour de gloire et de bonheur. C'était pour moi, dans leur esprit, un commencement de bienveillance. La reine, quelque "temps après, me témoigna quelque bonté. Chez elle, sur un petit théâtre, elle voulut faire jouer Syh'ain et V Ami de la Maison. Ce petit spectacle fit un plaisir sensii)le; et, en passant devant moi, la reine me dit, de l'air le plus aimable : Marmontel , cela est charmant. Mais ces présages de faveur ne tardèrenl pas à être démentis à l'occasion des deux musiques.

Sous le feu roi, l'ambassadeiu' de JNaples avait persuadé à la cour de faire venir d'Italie un habile musicien pour relever le théâtre de l'Opéra français, (|ui, depuis long-temps, menaçait ruine, et qu'on soutenait avec peine aux dépens du trésor public. La nouvelle maîtresse, madame Du-

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barry, avait adopté cette idée; et notre ambassadeur à la cour de Naples, le baron de Breteuil, avait été chargé de négocier rengagement de Piccini, pour venir s'établir en France, avec deux mille écus de gratification annuelle, à condition de nous donner des opéras français.

A peine fut -il arrivé, que mon ami, l'ambassadeur de Naples, le marquis de Caraccioli, vint me le recommander, et me prier de faire pour lui, me disait -il, au grand Opéra, ce que j'avais fait pour Grétry au théâtre de l'Opéra-comique.

Dans ce temps-là même était arrivé d'Allemagne le musicien Gluck, aussi fortement recommandé à la jeune reine par l'empereur Joseph son frère, que si le succès de la musique allemande avait eu l'importance d'une affaire d'Etat. On avait composé à Vienne, sur le canevas d'un ballet de Novère, un opéra français de Vlphigénie en Aulide. Gluck en avait fait la musique; et cet opéra, par lequel il avait débuté en France, avait eu le plus grand succès. La jeune reine s'était déclarée en faveur de Gluck; et Piccini, qui, en arrivant, le trouvait établi dans l'opinion publique, à la ville comme à la cour, non-seulement n'avait pour lui personne, mais à la cour il avait contre lui l'odieuse étiquette de musicien protégé par la maîtresse du feu roi, et à la ville il avait pour ennemis tous les musiciens français, à qui la musique allemande était plus facile à imiter que la musique italienne, dont ils désespéraient de prendre le style et l'accent.

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Si j'avais eu un peu de politique, je me serais ran^é du coté où était la faveur; mais la musique protégée ne ressemblait non j)lus, dans ses formes tudesques, à ce que j'avais entendu de Pergolèse, de Léo, de Buranello, etc., que le style de Crébillon ne ressemble à celui de Racine; et, préférer le Crébillon au Racine de la musique, c'eût été im effort de dissimulation que je n'aurais pu soutenir.

D'ailleurs, je m'étais mis dans la tète de transporter STH' nos deux théâtres la musique italienne; et l'on a vu que, dans le comique, j'avais assez bien commencé. Ce n'est pas que la musique de Grétry fut de la musique italienne par excellence; elle était encore loin d'atteindre à cet ensemble qui nous ravit dans celle des grands compositeurs; mais il avait un chant facile, du naturel dans l'expression , des airs et des duos agréablement dessinés; quelquefois même dans l'orchestre un heureux emploi d'instruments; enfin, du goiit et de l'esprit assez pour suppléer à ce qui lui manquait du côté de l'art et du génie; et, si sa musique n'avait pas tout le charme et toute la richesse de celle de Picciui, de Sacchini. de Paësiello, elle en avait le rhythme, l'accent, la prosodie; j'avais donc démontré qu'au moins dans le comique, la langue française pouvait avoir une musique du même stvle que la nnisique italienne.

Il me restait à faire la même épreuve dans le tragique, et le hasard ni'eu offrait l'occasion. Le

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problème était plus difficile à résoudre, mais par d'autres raisons que celles qu'on imaginait.

La langue noble est moins favorable à la musique, i» en ce qu'elle n'a pas des tours aussi vifs , aussi accentués , aussi dociles à l'expression du chant que la langue comique; 2° en ce qu'elle a moins d'étendue, d'abondance et de liberté dans le choix de l'expression. Mais une bien plus grande difficulté naissait pour moi de l'idée que j'avais conçue du poëme lyrique, et de la forme théâtrale que j'aurais voulu lui donner. J'en avais fait avec Grétry la périlleuse tentative dans l'opéra de Céphale et Procris. En divisant l'action en trois tableaux, l'un voluptueux et brillant, le palais de l'A^urore, son réveil, ses amours, les plaisirs de sa cour céleste; l'autre, sombre et terrible, le complet de la jalousie, et ses poisons versés dans l'anie de Procris; le troisième, touchant, passionné, tragique, l'erreur de Céphale et la mort de son épouse percée de ses traits , et expirante entre ses bras : je croyais avoir rempli l'idée d'un spectacle intéressant; mais, n'ayant pas réussi dans ce coup d'essai et m'attribuant en partie notre disgrâce, ma défiance de moimême allait jusques à la frayeur.

Le sentiment de ma propre faiblesse , et la bonne opinion que j'avais du célèbre compositeur qu'on m'avait donné dans Piccini , me firent donc imaginer de prendre les beaux opéras de Quinault, d'en élaguer les épisodes, les détails

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superflus; de les réiluire à leurs beautés réelles d'y ajouter des airs, des duos, des monologues en récitatif obligé, des cliœurs en dialogue et en contraste, de les accommoder ainsi à la nuisique italienne, et d'en former un genre de poëme lyrique plus varié, plus animé, plus simple, moins décousu dans son action, et infiniment plus rapide que l'opéra italien.

Dans Métastase même, que j'étudiais, que j'admirais comme un modèle de l'art de dessiner les paroles du cbant, je voyais des longueurs et des vides insupportables. Ces doubles intrigues, ces amours épisodiques, ces scènes détacbées et si nudtipliées, ces airs presque toujours perdus, comme on l'a dit, en cul-de-lampe au bout des scènes, tout cela me choquait. Je voulais mie action pleine, pressée, étroitement liée, dans laquelle les situations, s'encliaînaflt l'une à l'autre, fussent elles-mêmes l'objet et le motif du cliant, de façon que le cliant ne fut que l'expression plus vive des sentiments répandus dans la scène, et que les airs, les duos, les chœurs, y fussent enlacés dans le récitatif. Je voulais , de plus , qu'en se donnant ces avantages, l'opéra français conservât sa pompe, ses |)rodiges, ses fêtes, ses illusions, et qu'enrichi de toutes les beautés de la musique italienne, ce n'en fût pas moins ce spectacle,

Où les beaux vers, la danse, la musique, L'art de tromper les yeux par les couleurs,

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L'art plus heureux de séduire les cœurs,

De cent plaisirs font un plaisir unique. (Volt. )

Ce fut dans cet esprit que fut recomposé l'opéra de Roland. Dès que j'eus inis ce poème dans l'état où je le voulais, j'éprouvai une joie aussi vive que si je l'avais fait moi-même. Je vis l'ouvrage de Quinault dans sa beauté naïve et simple; je vis l'idée que je m'étais faite d'un poème lyrique français réalisée ou sur le point de l'être par un habile musicien. Ce musicien ne savait pas deux mots de français; je me fis son maître de langue, a Quand serai-je en état, me dit-il en italien, de travailler à cet ouvrage? — Demain matin, » lui dis-|e, et dès le lendemain je me rendis chez lui.

Figurez -vous quel fut pour moi le travail de son instruction : vers par vers , presque mot pour mot, il fallait lui tout expliquer; et, lorsqu'il avait bien saisi le sens d'un morceau, je le lui déclamais, en marquant bien l'accent, la prosodie , la cadence des vers , les repos , les demirepos, les articulations de la phrase; il m'écoutait avidement, et j'avais le plaisir de voir que ce qu'il avait entendu était fidèlement noté. L'accent de la langue et le nombre frappaient si juste cette excellente oreille, que presque jamais, dans sa musique , ni l'un ni l'autre n'étaient altérés. Il avait, pour saisir les plus délicates inflexions de la voix, une sensibilité si prompte, qu'il exprimait jusqu'aux nuances les plus fines du sentiment. S.

l I G M É ÎM O I R E s.

C'était pour moi un phiisir inexprimable do voir s'exercer sous mes yeux un ait, ou j>lulôl lui génie dont jusque-là je n'avais eu aucune idée. Son harmonie était dans sa tète. Son orchestre et tous les effets qu'il produirait lui étaient présents. Il écrivait son chant d'uix Irait de plume, et, lorsque le dessein en était tracé, il remplissait toutes les parties des instruments ou de la voix, distribuant les traits de mélodie et d'harmonie, ainsi qu'un ])eintre habile aurait distribué sur la toile les couleurs et les ombres poiu' en composer son tableau. Ce travail achevé, il ouvrait son clavecin, qui jusqife-là lui avait servi de table; et j'entendais alors un air, ini duo, un chœur complet dans toutes ses parties, avec luie vérité d'expression, une intelligence, un ensemble, une magie dans les accords qui ravissaient l'oreille et l'ame.

Ce fut là que je reconnus l'homme que je cherchais, l'homme qui possédait son art et le maîtrisait à son gré; et c'est ainsi que fut composée cette musique de Roland qui , en dépit de la cabale, eut le plus éclatant succès.

En attendant, et à mesure que l'ouvrage avançait, les zélés amateurs de la bonne musique, à la tète desquels étaient l'ambassadeur de Naples et celui de Suède, se ralliaient autour du clavecin de Piccini pour entendre tous les jours quelque scène nouvelle; et tous les jours ces jouissances me dédommageaient de mes peines.

Parmi ces amateurs de la musique se distinguaient MiNI. Morellet, mes amis personnels, et les amis les plus officieux que Piccini eût trouvés en France. C'était par eux qu'en arrivant il avait été accueilli, logé, meublé, pourvu des premiers besoins de la vie. Ils n'y épargnaient rien , et leur maison était la sienne. J'aimais à croire que de nous voir associés ensemble , c'était pour eux un motif de plus de l'intérêt qu'ils prenaient à lui; et, entre eux et moi, cet objet d'affection commune était pour l'amitié un nouvel aliment.

L'abbé Morellet et moi n'avions cessé de vivre depuis vingt ans dans les mêmes sociétés, souvent opposés d'opinions, toujours d'accord de sentiments et de principes, et pleins d'estime l'un pour l'autre. Dans nos disputes les plus vives, jamais on n'avait vu se mêler aucun trait, ni d'amertume, ni d'aigreur. Sans nous flatter, nous nous aimions.

Son frère, qui, nouvellement arrivé d'Italie, était pour moi un ami tout récent , m'avait gagné le cœur par sa droiture et sa franchise. Ils vivaient ensemble, et leur sœur, veuve de M. Leyrin de Montigny, venait de Lyon, avec sa jeune fille, embellir leur société.

L'abbé, qui m'avait annoncé le bonheur qu'ils allaient avoir d'être réunis en famille, m'écrivit un jour : « Mon ami, c'est demain qu'arrivent nos femmes, venez nous aider, je vous prie, à les bien recevoir. »

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iM E M O I R F. S.

Ici mn destinée va prendre une face nouvelle; et c'est de ce billet cjiic date le bonheur vertueux et inaltérable qui m'attendait dans ma vieillesse, et dont je jouis depuis vingt ans.

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