‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 40 sur 162 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

nable à une personne qui n'avait guère que dixhuit ans. Ce qui m'éblouissait en elle, cette fleur de jeunesse, cet éclat de beauté, tant de charmes que la nature avait à peine achevé de former , était ce qui devait éloigner de moi l'espérance, et, avec l'espérance, le désir de la posséder.

Je ne vis donc pour moi, dans cette agréable aventure , que l'avantage d'une nouvelle et charmante société.

Soit que madame de Montigny fut prévenue en ma faveur, soit que ma bonhomie lui convînt au premier abord, elle fut bientôt avec l'ami de ses frères comme avec un ancien ami qu'elle-même aurait retrouvé. Nous soupâmes ensemble. La joie qu'ils avaient tous d'être réunis anima ce souper. J'y pris la même part que si j'eusse été l'un des leurs. Je fus invité à dîner pour le lendemain, et successivement se forma l'habitude de nous voir presque tous les jours.

Plus je causais avec la mère, plus j'entendais parler la fille , plus je trouvais à l'une et à l'autre ce naturel aimable qui m'a toujours charmé. Mais , encore une fois , mon âge , mon peu de fortune, ne me laissaient voir pour moi aucune apparence au bonheur que je présageais à l'époux de mademoiselle de Montigny; et plus de deux mois s'étaient écoulés sans que l'idée me fût venue d'aspirer à ce bonheur-là.

Un matin , l'un de mes amis , et des amis de MM. Morellet, l'abbé Maury, vint me voir, et me

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dit :« Voulez -vous que je vous apprenne une nouvelle ? Mademoiselle de Montigny se marie.

— Elle se marie? avec qui ? — Avec vous. — Avec moi! — Oui , avec vous-même. — Vous êtes fou , ou vous rêvez. — Je ne rêve point , et ce n'est point une folie; c'est une chose très-sensée, et dont aucun de vos amis ne doute. »

« Ecoutez-moi, lui dis-je, et croyez-moi, car je vous parle sérieusement. Mademoiselle de Montigny est charmante; je la crois accomplie, et c'est pour cela même que je n'ai jamais eu la folle idée de prétendre au bonheur d'être son époux.

— Eh bien! vous le serez sans y avoir prétendu.

— A mon Age! — Bon! à votre Age ! Vous êtes jeune encore, et en pleine santé. » Alors le voilà qui déploie toute son éloquence à me prouver que rien n'était pkis convenable ; que je serais aimé ; que nous ferions un bon ménage; et, d'un ton de prophète , il m'annonça que nous aurions de beaux enfants.

Après cette saillie, il me laissa livré à mes reflexions; et, tout en me disant à moi-même qu'il était fou, je commençai à n'être pas plus sage.

Mes cinquante-quatre ans ne me semblèrent plus un obstacle si effrayant ; la santé , à cet âge , pouvait tenir lieu de jeunesse. Je commençai à croire que je pouvais inspirer, non pas de l'amour, mais une bonne et tendre amitié; et je me rappelai ce que disaient les sages : Que l'amitié fait plus de bons ménages cj[ue Tamour.

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