LIVRE X
Je croyais avoir remarqué, clans cette jeune et }3elle personne , du plaisir à me voir , du plaisir à m'entendre : ses beaux yeux, en me regardant, avaient un caractère d'intérêt et de bienveillance. J'allai jusqu'à penser que , dans les attentions dont m'honorait sa mère, dans le plaisir que témoignaient ses oncles à me voir assidu chez eux , il entrait peut-être quelque disposition favorable au vœu que je n'osais former. Je n'étais pas riche; mais cent trente mille francs, solidement placés, étaient le fruit de mes épargnes. Enfin, puisqu'un ami sincère, l'abbé Maury, trouvait cette union nonseulement raisonnable, mais désirable des deux côtés , pourquoi moi-même aurais-je pensé qu'elle fut si mal assortie ?
J'étais engagé ce jour-là à dîner chez ]MM. ]Morellet. Je m'y rendis avec une émotion qui m'était inconnue. Je crois même me souvenir que je mis un peu plus de soin à ma toilette ; et dès - lors je donnai une attention sérieuse à ce qui commençait à mintéresser vivement. Aucun mot n'était négligé, aucun regard ne m'échappait ; je faisais délicatement des avances imperceptibles , et des tentatives légères sur les esprits et sur les âmes. L'abbé ne semblait pas y faire attention ; mais sa sœur, son frère et sa nièce me paraissaient sensibles à tout ce qui venait de moi.
Vers ce temps, l'abbé fit un voyage à Brienne en Champagne , chez les malheureux Loménie , avec lesquels il était lié depuis sa jeunesse; et,
en son absence, la société devint plus familière
et plus intime.
Je savais bien que de flatteuses apparences pouvaient rendre trompeur 1 attrait d une première liaison; je savais quelle illusion pouvait faire la grâce nnie à la beauté ; deux ou trois mois de connaissance et de société étaient bien peu pour s'assurer du caractère d'une jeune personne. J'en avais vu plus d'une dans le monde que l'on n'avait instruite qu'à feindre et à dissimuler; mais on m'avait dit tant de bien du naturel de celle-ci, et ce naturel me semblait si naît, si pur et si vrai , si éloigné de toute espèce de dissimulation , de feinte et d'artifice ; la bonté , l'innocence, la tendre modestie, en étaient si visiblement exprimées dans son air et dans son langage, que je me sentais invinciblement porté à le croire tel qu'il s'annonçait; et, si je n'ajoutais pas foi à tant de vraisemblance, il fallait donc me défier de tout, et ne croire jamais à rien.
Une promenade aux jardins de Sceaux acheva de me décider. Jamais ce lieu ne m'a paru si beau, jamais je n'avais respiré l'air de la campagne avec tant de délices ; la présence de mademoiselle de Montigny avait tout embelli : ses regards répandaient je ne sais quoi d'enchanteur autour d'elle. Ce que j'éprouvais n'était pas ce délire des sens que l'on appelle amour ; c'était une volupté calme, et telle qu'on nous peint