LIVRE X
l'accueil que lui avait fait le prince de Conti. Il ne pardonnait pas à Grimm d'avoir eu sur lui quelque préséance chez madame d'Epi nay ; et l'on peut voir dans ses mémoires comment son âpre vanité s'est vengée de cette offense.
Ainsi pour Voltaire et pour lui la vie avait été perpétuellement, mais diversement agitée. Elle avait eu pour l'un des peines souvent bien cuisantes , mais des jouissances très - vives ; pour l'autre, ce n'étaient que des flots d'amertume, sans presque aucun mélange de joie et de douceur. Assurément à aucun prix je n'aurais voulu de la condition de Rousseau ; il n'avait pu l'endurer lui-niéme; et, après avoir empoisonné ses jours, je ne suis point surpris qu'il en ait volontairement abrégé la triste durée.
Pour Voltaire, j'avoue que je trouvais sa gloire encore trop chèrement payée par toutes les tribulations qu'elle lui avait fait éprouver, et je disais encore : Moins d'éclat et plus de repos.
Restreint dans mon ambition, d'abord par le besoin de mesurer mon vol à la faiblesse de mes ailes, et puis encore par l'amour de ce repos de l'esprit et de l'ame qui accompagne un travail paisible, et que je croyais le partage de l'humble médiocrité, j'aurais été content de cet heureux état. Ainsi, renonçant de bonne heure à des tentatives présomptueuses, j'avais, pour ainsi dire, capitulé avec Tenvie, et je m'étais réduit à des genres d'écrire dont on pouvait sans peine par-
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donner le succès. Je n'en fus pas plus épargne; et j'éprouvai que les petites choses trouvent encore, dans de petites âmes, une envieuse malignité.
Mais je m'étais fait deux principes : l'un, de ne jamais provoquer dans mes écrits l'offense par l'offense; l'autre, d'en nié|)riser l'attaque et de n'y répondre jamais. Je lus trente ans inébranlable dans ma résolution ; et toute la rage des Frérons, des Palissots, des Linguets, des Auberts et de leurs semblables n'avait pu m'irriter contre eux..
Pourquoi donc, au moment de la querelle sur la musique, avais-je été moins impassible? C'est que je n'étais pas le seul insidté par mes adversaires, et que j'avais à venger un artiste inhumainement attaqué dans ses intérêts les plus chers.
Piccini était père de famille, et d'une famille nombreuse qui subsistait du fruit de son travail; son caractère paisible et doux le rendait plus intéressant encore. Je le voyais seul , sans intrigue , travailler de son mieux à plaire à un nouveau public; et je voyais en même temps ime cabale impitoyable l'assaillir avec furie, comme un essaim de guêpes. J'en témoignai mon indignation ; la cabale en fut irritée , et les guêpes tournèrent contre moi tous leurs aiguillons.
Les chefs de la cabale avaient une presse à leurs ordres pour imprimer leurs facéties, et un