‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 60 sur 162 · LIVRE XI. l · texte numérisé non relu

LIVRE XI. l

ce Marmontel ne consulte les bienséances que pour lui-même , lui dit le prince ; mais il ne me convient pas à moi de lui faire un présent mesquin ; » et après avoir réfléchi un moment : « Eh bien! reprit -il, je lui donnerai mon portrait en grand. M Le bailli de Crussol, son gentilhomme de la chambre, fut chargé d'en faire faire une belle copie, et le cadre en fut décoré des attributs les plus honorables pour moi.

Le prince régnant de Brunswick ne reçut pas moins favorablement»nfon hommage; il y répondit par une lettre de sa main et pleine de bonté, à laquelle étaient jointes deux médailles d'or frappées en mémoire de son vertueux frère.

Ce fut vers ce temps-là qu'à sa quatrième grossesse, ma femme convint avec moi de la néces^ site de prendre son ménage ; mais , comme la séparation se fit de bon accord avec ses oncles et sa mère, nous nous éloignâmes le moins qu'il fut possible. Ma femme ne fut pas insensible à rag:rément d'être chez elle à la tète de sa maison. Pour moi j'éprouvai, je l'avoue, un grand soulagement de vivre avec l'abbé Morellet dans une pleine indépendance, et il en fut lui-même bien plus à son aise avec moi. Il avait fait venir auprès de lui une autre nièce, jeune, aimable, pleine de talent et d'esprit, aujourd'hui madame Chéron , à qui ma femme cédait son logement. Ainsi tout se passa de la meilleure intelligence.

Ce qui rendait notre nouvelle situation encore

plus agréable, c'était l'aisance où nous avait mis un accroissement de fortune. Sans parler du casuel assez considérable que me procuraient mes ouvrages , la place de secrétaire de l'Académie française, jointe à celle d'historiographe des bâtiments, que mon ami, M. d'Angiviller, m'avait fait accorder, à la mort de Thomas, me valaient un millier déçus. Mon assiduité à l'Académie y doublait mon droit de présence. J'avais hérité, à la mort de Thomas , de la moitié de la pension de deux mille livres qufl #vait eue, et qui fut partagée entre Gaillard et moi, comme l'avait été celle de l'abbé Batteux. Mes logements de secrétaire au Louvre et d'historiographe de France à A'^ersailles , que j'avais cédés volontairement, me valaient ensemble dix-huit cents livres. Je jouissais de mille écus sur le Mercure. Mes fonds dans l'entreprise de l'ile des Cygnes étaient avantageusement placés; ceux que j'avais mis dans les octrois de la ville de Lyon me rendaient l'intérêt légal, comme ceux que j'avais placés dans d'autres caisses. Je me voyais donc en état de vivre agréablement à Paris et à la campagne; et dès-lors je me chargeai seul de la dépense de Grignon. La mère de ma femme, sa cousine et ses oncles y avaient leurs logements, lorsqu'il leur plaisait d'y venir; mais c'était chez moi qu'ils venaient. Je me donnai une voiture qui, trois fois la semaine, dans une heure et demie, me- menait de ma campagne au Louvre, et après la séance de

l'Académie me ramenait du Louvre à ma campagne.

Dès-lors, jusqu'à l'époque de la révolution, je ne puis exprimer combien la vie et la société eurent pour nous d'agrément et de charme. Ma femme était heureusement accouchée de son quatrième enfant ; M. et madame d'Angiviller l'avaient tenu sur les fonts de baptême ; ils s'en étaient fait une fête , et nous avaient donné , dans cette occasion, les plus vifs témoignages d'une tendre amitié. Leur filleul Charles leur devint cher comme s'il eût été leur enfant.

Nous fîmes, peu de temps après, l'heureuse acquisition d'une autre société d'amis dans M. et madame de Seze. Tout ce qu'un naturel aimable peut avoir d'attrayant, ma femme le trouva dans madame de Seze; aussi se prirent-elles de cette inclination qui naît de la conformité de deux bonnes et belles âmes. A l'égard de M. de Seze, je ne crois pas qu'il y ait au monde une société plus désirable que la sienne. Une gaîté naïve , piquante, ingénieuse ; une éloquence naturelle qui, dans la conversation , même la plus familière , coule de source avec abondance; une prestesse, une justesse de pensée et d'expression qui , à tout moment , semble inspirée ; et , mieux que tout cela, un cœur ouvert, plein de droiture, de sensibilité, de bonté, de candeur; tel était l'ami que l'abbé Maury me faisait désirer depuis longtemps, et que me procura le voisinage de nos campagnes.

1 bO M É M O I R E ^.

De Brcvanc, où tic Scze , clans la belle saison, passait ses moments de repos, de Brevane, disjc, à Grignon, il n'y avait guère que la Seine à passer, et que la plaine qu'elle arrose; nos deux coteaux se regardaient. Un jeune homme que nous aimions, et qui nous aimait l'un et l'autre, nous fit confidence, à toits les deux, du désir mutuel que nous avions de nous connaître. Dès nos premières entrevues, nous voir, nous goiiter, nous chérir, désirer de nous voir encore, en fut l'effet simultané , et , tout éloignés que nous sommes, cet attachement est le même. Au moins, de mon côté, rien, dans ma solitude, ne m'a plus occupé ni plus intéressé que lui. De Seze est l'un des hommes rares dont on peut dire : il faut l'aimer, si on ne l'a point aimé encore; il faut l'aimer toujours, dès qu'on Tainie une fois. Cras amet ^ qui nunqucun amavit ; qui jam amavit , cras amet ( Ca.tul. )

Le jeune homme, qui avait pris soin de nous lier ensemble, était ce Laborie, connu dès Tàge de dix-neuf ans par des écrits qu'on eût attribués sans peine à la maturité de l'esprit et du goût ; nouvel ami qui, de son plein gré, et, par le mouvement d'une ame ingénue et sensible , était venu s'offrir à moi, et que j'avais bientôt appris à estimer et à chérir moi-même.

Dans cet aimable et heureux caractère, le besoin de se rendre utile est une passion habituelle et domuiunte. Plein de volonté pour tout ce qui

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