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traits de la leur. 11 avait de l'ampleur, de la magnificence, jamais de la variété, de la facilité; jamais la souplesse des grâces; et ce qui le rendait admirable quelques moments , le rendait fatigant et pénible à la longue. On lui reprochait particulièrement d'épuiser ses sujets , et de ne rien laisser à penser au lecteur : ce qui pouvait bien être en lui un manque de goi\t et d'adresse, mais ce qui n'en était pas moins un très -rare excès d'abondance.
Dans un temps où j'aurais eu moi-même si grand besoin d'un censeur rigide et sincère , Thomas, bien plus jeune que moi, m'avait pris pour le sien. Je le louais avec franchise et souvent même avec transport; mais je ne lui dissimulais pas que j'aurais voulu dans son style plus de modulation , moins de monotonie. « Vous ne touchez qu'une corde, lui disais-je; il est vrai qu'elle rend de beaux sons, mais sont-ils assez variés?» Il m'écoutait d'un air triste et modeste , et peutêtre se disait -il que ma critique était fondée; mais l'austérité de ses mœurs avait passé dans son éloquence : pour la rendre plus souple , il aurait craint de l'amollir.
Il ne tint pas à moi qu'il iiemployât plus utilement leS' années qu'il donna au poème du Czar. Je lui faisais voir clairement que ce poème manquerait d'unité et d'intérêt du côté de l'action ; et , en lui mettant sous les yeux tous les modèles de l'épopée : « Homère, lui disais-je, a chanté la
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colère (.rAchille dans \ Iliade , le retour d'Ulysse à Tlliaque dans XOdjssée ; "Virgile , la fondation de Tenipire romain; le Tasse, la délivrance de la cité sainte; Milton, la chute du premier homme; Voltaire, la conquête de la France, par Henri de Bourbon, héritier des Valois. Vous, qu'allez-vous chanter ? quel événement,. quelle action principale sera le terme de vos récits ? Vous raconterez les voyages du Czar, sa guerre contre Charles XII, la désobéissance et la mort de son fds, les factions détruites dans ses états, la discipline militaire établie dans ses armées , les arts et les sciences transplantés dans son empire , la ville de Pétersbourg fondée au bord de la Baltique : et ce sont bien là les matériaux d'un poëme historique, d'un éloge oratoire ; mais je n'y vois point le sujet unique et simple d'un poëme épique. » Il convenait qu'il n'y avait point de réponse à mon objection ; mais , s'il n'avait pas , disait -il, ime action dramatique à nouer et à dénouer, il avait dans le Czar un très-^rand caractère à peindre. Avant que de me consulter, il avait déjà composé quatre chants des voyages du Czar en Hollande , en Angleterre , en France , en Italie. Ce magnifique vestibule renfermait de grandes beautés, il espéra trouver les moyens d'achever l'édifice; il reconnut enfin qu'il tentait l'impossible; et, au bout de neuf ans, il me témoigna le regret de n'avoir pas suivi le conseil que je lui donnais d'abandonner son entreprise.
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Un projet que je lui connaissais, et qu'il aurait supérieurement bien rempli, était d'écrire, sur riiistoire de France, des discours dans le genre de ceux de Bossuet sur l'Histoire universelle. Il n'aurait pas eu , comme Bossuet , l'avantage de donner aux événements une chaîne mystérieuse dans l'ordre de la Providence ; mais , sans sortir de l'ordre politique et moral , il en aurait tiré des leçons salutaires et des résultats importants. Thomas a laissé en mourant une haute opinion de lui , plutôt qu'une renommée éclatante ; et l'on doit le compter parmi les écrivains illustres plutôt que dans le nombre des écrivains célèbres. Les femmes contribuent essentiellement à la célébrité, et il ne les eut pas pour lui.
J'eus, celte même année de la mort de Thomas, la consolation de voir entrer à l'Académie l'abbé Morellet, avec des titres moins brillants que l'abbé Maury, mais non pas moins solides; esprit juste, ferme , éclairé , nourri d'une saine littérature , et plein de connaissances rares sur les objets d'utilité publique , il s'était distingué par des écrits d'un style sage et pur, d'une raison sévère, d'une méthode exacte. Dans un autre genre, on connaissait de lui des ouvrages de plaisanterie d'un ton excellent , pleins de goût et d'un sel très-fin et très -piquant. Lucien , Rabelais et Swift lui avaient appris à manier l'ironie et la raillerie, et leur disciple était devenu leur rival. Ainsi mes amis les plus cliers venaient s'asseoir auprès de
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moi et remplacer à rAcadémie ceux (jiie je per dais tous les ans.
En voyant celle foule de gens de lettres passer successivement chez les morts, je lis réflexion que je pouvais bientôt les suivre, et qu'il était temps de songer à mon testament littéraire, et de choisir ce que je voulais qui restât de moi après moi. Ce fut dans cet esprit que je rédigeai l'édition de mes œuvres. J'en ai suffisamment parlé dans mes préfaces , il ne reste qu'à indiquer l'occasion et l'intention de quelques-uns de mes écrits.
Dans le temps que d'Alembert était secrétaire de l'Académie française , il avait fort à cœur de rendre intéressantes nos assemblées publiques , et celles de nos séances particulières où les souverains assistaient. Personne ne contribuait autant cjue lui à les bien remplir. Cependant quelquefois il n'y pouvait suffire , et c'était pour lui un chagrin véritable que de s'y voir abandonné. \lors il recourait à moi, se plaignant de la négligence de tant de gens de lettres qui composaient l'Académie, et me conjurant de l'aider à soutenir l'honneur du corps.
Dans ces occasions pressantes , je composais des morceaux de poésie ou de prose , que j'adaptais aux circonstances, comme les trois discours en vers sur l'éloquence , sur l'histoire , sur l'espérance de se survivre. Ce dernier, lu à la réception de Ducis, successeur de Voltaire, eut le mérite de l'a- propos, et fit sur l'assemblée une vive impression.
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Des morceaux de prose que je lisais , celui dont le public parut le plus content , ce fut l'éloge de Colardeau, à la réception de la Harpe; mais ce qui me loucha bien plus moi-même , fut le succès qu'obtint l'esquisse de l'éloge de d'Alembert , et celui du petit poème sur le dévouement et la mort de Léopold de Brunswick. Je crois devoir, sur celui-ci, me permettre quelque détail , pour exposer nettement ma conduite.
Le trait d'humanité et de dévouement héroïque du jeune prince Léopold de Brunswick ayant sensiblement touché le jeune comte d'Artois, ce prince avait proposé à l'Académie française un prix de mille écus pour le poème où cette belle action serait le plus dignement célébrée.
J'étais alors secrétaire-perpétuel de l'Académie , et, en ma qualité de juge, il m'était interdit de me présenter au concours ; mais comme il arrivait assez souvent que le prix même de poésie , dont nous laissions le sujet libre et au choix des poètes, n'était pas accordé, j'eus quelque inquiétude qu'il ne se présentât rien d'assez digne de celui-ci; et alors quelle honte et quelle humiliation pour la littérature française ! quel dégoût même pour l'Académie d'avouer aux yeux de l'Europe, qu'un si beau sujet aurait été manqué!
Comme j'en étais plein et fortement ému, je ne pus résister au désir de le traiter moi-même, bien résolu à ne laisser connaître mon ouvrage qu'après qu'il serait décidé que nul autre n'aurait le prix.
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Je laissai donc passer sous les yeux de l'Acadéniic tous les poëmes mis au concours; mais ils furent tous rejetés. Enfin, voyant qu'on s'affligeait que le plus vertueux héroïsme ne fut pas dignement loué, je confiai à l'Académie l'essai que j'avais fait sans aspirer au prix. Elle voulut bien l'approuver ; et le comte d'Artois , à qui l'on fut obligé d'annoncer le mauvais succès du concours , apprit en même temps ce que l'un des membres de l'Académie avait fait pour y suppléer. Le prince ordonna que le même concours fut encore ouvert pour l'année suivante; mais il voulut connaître en secret mon ouvrage, et il me permit de l'envoyer au prince régnant de Brunswick.
Peu de jours après, le comte d'Artois me fit dire, par M. de Vaudreuil, qu'il avait commandé pour moi une très -riche boîte d'or. Je répondis qne, dans toute autre occasion, je recevrais avec respect les présents du frère du roi; mais que dans celle-ci je ne pouvais rien accepter qui me fît soupçonner d'avoir voulu m'attirer une récompense; que cette riche boîte ne serait qu'un y;/ï'.r déguisé ; que , si le prince avait la bonté de m'en donner luie de carton sur laquelle fût son portrait, je la recevrais comme un don très -précieux pour moi; mais que je n'en voulais point d'autre. M. de Vaiudreuil insista; mais il me vit si ferme dans ma résolution, qu'il renonça à l'espérance de l'ébranler; et ce fut la réponse qu'il rapporta à M. le comte d'Artois.