LIVRE XII
destinée et ses devoirs, et c;ui n'ose espérer de pouvoir les remplir, lorsqu'il se vit tout -à- coup chargé du gouvernement d'un empire. Son premier sentiment fut la frayeur de se trouver roi à vingt ans; son premier mouvement fut de chercher un homme assez sage et assez hahile pour l'éclairer et le conduire. De tels hommes sont toujours rares; et pour un choix peut-être alors plus difficile que jamais, ce fut de sa famille que le jeune roi prit conseil. Rien de plus important, et pour l'état et poiu- lui-même, que l'avis qui résulterait de cette délibération. Il s'agissait de commencer son éducation politique, de diriger ses vues, de former son esprit; et en lui la nature avait tout disposé pour recevoir les impressions du bien. Un sens droit, une raison saine, une ame neuve, ingénue et sensible, aucun vice, aucune passion, le mépris du luxe et du faste, la haine du mensonge et de la flatterie, la soif de la justice et de la vérité, et avec un peu de rudesse et de brusquerie dans le caractère, ce fonds de rectitude et de bonté morale, qui est la base de la vertu; en un mot, un roi de vingt ans , détaché de lui-même , disposé à vouloir tout ce qui serait bon et juste; et autour de lui un royaume à régénérer dans toutes ses parties, les plus grands biens à faire, les plus grands maux à réparer; c'est là ce qui attendait l'homme de confiance que Louis XVI aurait choisi pour guide. Il prit le comte de Maurepas (mai 1774)-
Après trente ans de ministère, nn long cxiU et un plus long-temps de disgrâce sous le feu roi ])our une faute assez légère, et dont la famille royale ne lui avait jamais su mauvais gré, MaiijTpas avait artpiis dans sa retraite la considération que donnent la vieillesse et un malheur peu mérité, soutenu avec bienséance. Son ancien ministère n'avait été marqué que par le dépérissement de la marine militaire; mais, comme la timide politique du cardinal de l'icury avait frappé de paralysie cette partie de nos forces, la négligence de Maurepas avait pu être commandée; et, dans nne place fictive, dispensé d'être homme d'Etat, il n'avait eu à déployer que ses qualités naturelles, les agréments d'un homme du monde et les talents d'nn homme de cour.
Superficiel et incapable d'une application sérieuse et profonde, mais doué d'une facilité de perception et d'intelligence qui démêlait dans un instant le nœud le plus compliqué d'une affaire, il suppléait dans les conseils, par l'habitude et la dextérité, à ce qui lui manquait d'étude et de méditation. Aussi accueillant, aussi doux que son père était dur et brusque; un esprit souple, insinuant, flexible, fertile en ruses pour l'attaque, en adresses pour la défense, en faux -fuyants pour éluder, en détours pour donner le change, en bons mots pour déconcerter le sérieux par la plaisanterie, en expédients pour se tirer d'un pas difficile et glissant; un œil de lynx pour saisir le
faible ou le ritlicule des hommes ; un art imperceptible pour les attirer dans le piège ou les amener à son but; un art plus redoutable encore de se jouer de tout, et du mérite même, quand il voulait le dépriser; enfin l'art d'égayer, de simplifier le travail du cabinet, faisait de Maurepas le plus séduisant des ministres; et, s'il n'avait fallu qu'instruire un jeune roi à manier légèi'ement et adroitement les affaires, à se jouer des hommes et des choses, et à se faire un amusement du devoir de régner, Maurepas eût été, sans aucune comparaison, l'homme qu'on aurait dû choisir. Peut-être avait-on espéré c[ue l'âge et le malheur auraient donné à son caractère plus de solidité, de consistance et d'énergie ; mais, naturellement faible , indolent , personnel ; aimant ses aises et son repos; voulant que sa vieillesse fut honorée, mais tranquille; évitant tout ce qui pouvait attrister ses soupers ou inquiéter son sommeil; croyant à peine aux vertus pénibles, et regardant le pur amour du bien public comme une duperie ou comme une jactance; peu jaloux de donner de l'éclat à son ministère, et faisant consister l'art du gouvernement à tout mener sans bruit, en consultant toujours les considéralions plutôt c{ue les principes , Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il avait été dans ses jeunes années, un homme aimable, occupé de lui-même, et un ministre courtisan.
Une attention vigilante à conserver son asceu"
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clant sur Tesprit du roi et sa prédominance dans les conseils le rendaient aisément jaloux des choix même qui! avait faits, et celle inf|uiétude était la seule passion rpii dans son anic eût de l'activité. Du reste, aucun ressort, aucune vigueur de courage, ni pour le bien, ni pour le mal; de la fiiiblesse sans bonté, de la malice sans noirceur, des ressentiments sans colère, Tinsouciance d'un avenir cpii ne devait pas être le sien; peutêtre assez sincèrement la Aolonté du bien public, lorscpiil pouvait le procurer sans risque pour luimême; mais, cette volonté aussitôt refroidie, dès qu'il y voyait compromis ou son crédit, ou son repos : tel fut jusqu'à la fm le vieillard qu'on avait donné pour guide et pour conseil au jeune roi.
Comme il lui fut aisé de voir que le fonds du caractère de ce prince était la franchise et la bonté, il s'étudia d'abord à lui paraître bon et simple. Le roi ne lui déguisait pas cette excessive timidité que les premières impressions de l'enfance lui avaient laissée. Il sentit donc que le plus sûr moyen de captiver sa bienveillance était de lui rendre faciles ces devoirs qui l'épouvantaient. Il emplova le talent qu'il avait de simplifier les affaires à lui en alléger le fardeau ; mais, soit qu'il regardât les maux invétérés comme n'ayant plus de remède, soit que son indolence et sa légèreté ne lui eussent pas permis de les approfondir, soit qu il les négligeât comme des
maladies provenant d'jLni excès de force et de santé, ou comme des vices de complexion inhérents au corps politique, il dispensa le jeune roi de s'en fatiguer la pensée, l'assurant que tout irait bien, pourvu que tout fût sagement et modérément dirigé. L'excuse du cardinal de Fleury, dans ses inquiétudes pusillanimes, était cp^i'un édifice qui avait duré plus de treize cents ans devait pencher vers sa ruine, et qu'il fallait, en l'étayant, craindre de l'ébranler; le prétexte de Maurepas, dans son indolente sécurité, était, au contraire , qu'un royaume aussi vigoureusement constitué n'avait besoin, pour se rétablir, que de ses forces naturelles, et qu'il fallait le laisser subsister avec ses vices et ses abus.
Mais le mauvais état des finances n'est pas un mal qui se laisse long-temps pallier et dissimuler; la détresse et le discrédit accusent bientôt le ministre qui le cache et qui le néglige, et tant qu'on n'en a pas trouvé le vrai remède, il empire au lieu de guérir.
On avait donné à Louis XY l'abbé Terrai pour un ministre habile. Vingt ans d'exercice au Palais, au milieu d'une foule de plaideurs mécontents, l'avaient endurci à la plainte; il ne l'était guère moins au blâme , et il se croyait obligé par état d'être en butte à la haine publique. Maurepas l'éloigna, et mit à sa place Turgot, également recommandé par ses lumières et ses vertus.
Celui-ci sentait vivement que la réduction des
dépenses, réconoiiiie des. revenus et des frais de pereeption, l'abolition des privilèges onéreux au rommerce et à l'aeiricullure, et une plus égale distribution de l'impôt sur toutes les classes, étaient les vrais remèdes qu'il fallait appliquer à la grande plaie de l'État, et il le persuadait sans peine à un roi qui ne respirait que la justice et l'amour de ses peuples; mais bientôt IMaurepas, voyant que cette estime et cette confiance du jeune roi pour son nouveau ministre allait trop loin, fut jaloux de son propre ouvrage, et s'empressa de le briser.
Dans un pays où tant de monde vivait d'abus et de désordres, lui homme qui portait la règle et l'épargne dans les finances, un homme inflexible au crédit, incorruptible à la faveur, devait avoir autant d'ennemis qu'il faisait de mécontents et qu'il en allait faire encore. Turgot avait trop de fierté et de candeur dans le caractère pour s'abaisser aux manèges de cour: on lui trouva de la roideur, on lui attribua des maladresses; et le ridicule qui, parmi nous, tiégrade tout, l'ayant une fois attaqué, Maurepas se sentit à son aise pour le détruire. Il commença par écouter, par encourager d'un sourire la malice des courti.sans. Bientôt lui-même il avoua que, dans les vues de Turgot, il entrait plus de l'esprit de système (jue du solitle esprit d'administration; que l'opinion publique s'était méprise sur l'habileté de ce prétendu sage; rpTil n'avait dans la tète
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que des spéculations et des rêves philosophiques, nulle pratique des affaires , nulle connaissance des hommes, nulle capacité pour le maniement des finances, nulles ressources pour subvenir aux besoins pressants de l'État; un système de perfection qui n'était pas de ce monde et n'existait que dans les livres ; une recherche minutieuse de ce mieux idéal auquel on n'arrive jamais ; et , au lieu des moyens de pourvoir au présent, des projets vagues et fantastiques pour un avenir éloigné ; beaucoup d'idées , mais confuses ; un grand savoir, mais étranger à l'objet de son ministère; l'orgueil de Lucifer, et dans sa présomption le plus inflexible entêtement.
Ces confidences du vieillard , divulguées de bouche en bouche pour les faire arriver à l'oreille du roi, avaient d'autant plus de succès, qu'elles n'étaient pas absolument dénuées de \Taisemblance. Turgot avait autour de lui des hommes studieux, qui, s'étant adonnés à la science économique, formaient comme une secte, estimable sans doute quant à l'objet de ses travaux, mais dont le langage emphatique , le ton sentencieux , quelquefois les chimères enveloppées d'un style obscur et bizarrement figuré, donnaient prise à la raillerie. Turgot les accueillait et leur témoignait une estime dont ils faisaient eux-mêmes trop de bruit en l'exagérant. Il ne fut donc pas difficile à ses ennemis de le faire passer pour le chef de la secte, et le ridicule attaché au nom di économistes rejaillissait sur lui.
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Diiilleurs il était assez vrai qnc, (icr de la droiture de ses intentions, Tiirgot ne se piquait ni de dextérité dans le maniement des affaires, ni de souplesse et de liant dans ses relations à la cour. Son accueil était doux et poli, mais froid. On était sûr de le trouver juste, mais inflexible dans ses principes; et le crédit et la faveur ne s'accommodaient pas de la tranquillité inébranlable de ses refus.
Quoique, en deux ans, par le moyen des réductions et des économies, il eût considérablement diminué la masse des anticipations dont le trésor était chargé, on trouvait encore qu'il traitait en maladie chronique l'épiùsement et la ruine des finances et du crédit. La sagesse de son régime, ses moyens d'amélioration, les encouragements et les soulagements qu'il donnait à l'agriculture , la liberté rendue au commerce et à l'industrie , ne promettaient que des succès lents et que des ressources tardives , lorscju'il y avait des besoins urgents auxquels il fallait subvenir.
Son système de liberté pour toute espèce de commerce n'admettait dans son étendue ni restriction, ni hmites; et, à l'égard de l'aliment de première nécessité , quand même cette liberté absolue n'aurait eu que des périls momentanés, le risque de laisser tarir pour tout un peiqile les sources de la vie n'était [)oint un hasard à coiirir sans inquiétude. L'obstination de Turgot à écarter du commerce des grains toute espèce de sur-