LIVRE XIII
Des-lors la ligue des parlements lut générale contre le ministère; et Brienne, désespérant de les soumettre, résolut de les anéantir. A ce hardi projet qu'il porta au conseil, était joint celui d'une cour plénière et permanente pour Tenregistrement des lois.
Dans ce conseil, Lamoignon combattit l'idée de la cour plénière, mais inutilement. Avec plus de succès, il s'opposa à la destruction de la haute magistrature; moyen trop violent, dit-il, et que Maupeou avait déshonoré. Il y substitua le projet d'affaiblir l'influence du parlement de Paris, et sa force de résistance, en érigeant dans son ressort des bailliages considérables, dont la compétence éteindrait le plus grand nombre des procès , et rendrait inutiles les chambres des enquêtes , tumultueuses et bruyantes, dont on voulait se délivi^r. Cette manière simple et sûre de réduire le parlement par l'accroissement des bailliages , devait être agréable aux peuples; elle abrégeait la procédure , épargnait aux plaideurs les frais des longs voyages , les lenteurs des appels , les rapines de la chicane; et à l'égard d'un ressort aussi vaste que celui de Paris , ce projet portait avec lui l'évidence de sa bonté. Brienne y voulut englober tous les parlements du royaume ; et sans calculer quelle masse de résistance il aurait à vaincre, il chargea le garde des sceaux d'en rédiger le plan et d'en dresser l'édit. En même temj>& il lui traça une forme de cour plénière
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qu'il croyait assez imposante pour assurer aux lois le respect et l'obéissance. Cette grande opération fut le secret du lit de justice du 8 mai i'^88. Mais le silence que Ton gardait sur ce qui devait s'y passer, l'ordre donné aux gouverneurs des provinces de se rendre à leur poste, les paquets envoyés aux commandants des villes où résidaient les parlements, peut-être aussi quelque infidélité des imprimeurs ayant éventé le projet d'attaquer la magistrature , elle se mit en garde; et trois jours avant le lit de justice ( le 5 mai ) le parlement assemblé protesta contre tout ce qui s'y ferait, avec promesse et sous le serment le plus saint de ne reprendre ses fonctions que dans le même lieu, et, tout le corps ensemble, sans souffrir qu'aucun de ses membres en fut exclu ni séparé.
Dès qu'à Versailles on fut averti de la résolution et de l'engagement que le parlement avait pris , et que d'Epréménil en était le moteur , Brienne obtint du roi l'ordre pour arrêter cet homme dangereux; et d'Epréménil, au moment qu'on venait l'enlever chez lui, s'étant sauvé dans la grand'chambre , qui était alors en séance, il y fut pris et conduit prisonnier aux îles Sainte- Marguerite.
Le lit de justice qui, le 8 mai, fut tenu à Versailles, le fut le même jour par les gouverneurs des provinces dans tous les parlements du royaume; et les lois qu'on y promulgua, presque toutes
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conformes aux vœux de la nation, 3- trouvèrent par-tout la même résistance.
L'administration de la justice mieux distribuée dans les provinces, les tribunaux moins éloignés, les appels moins fréquents , les grandes causes réservées aux cours supérieures, les moindres terminées en moins de temps et à moins de frais, la réforme de l'ordonnance criminelle promise et déjà commencée, un mois de surséance accordé au coupable après sa sentence de mort , la torture abolie et la selette supprimée , un dédommagement accordé par la loi à l'innocent cpi'elle aurait poursuivi, l'obligation imposée au juge, en infligeant la peine, de qualifier le délit, tout cela semblait désirable ; les états-généraux promis avant le terme de cinq ans, la parole donnée du roi de les rendre périodiques ; toutes les lois bursales acceptées et consenties par la nation elle-même, et, pour la vérification des autres lois, un tribunal exprès, où ne seraient jugées que les causes de forfaiture; il n'y avait encore là rien qui, pour l'avenir, parût devoir être alarmant. Mais, d'un côté, en attendant la convocation des états -généraux, l'on voyait, dans les parlements, renverser la seule barrière qui jusque-là pût s'opposer au despotisme des ministres; de l'autre , cette cour plénière , dont le nom seul aurait été une cause de défaveur, présentait une idée de tribunal oligarchique , d'autant plus redoutable qu'il serait revêtu de toute la force publique et de tout l'appareil des lois.
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Ce tribunal, où siégeraient les otHciers de la couronne el les commandants des armées , les ])airs et les grands du royaume, des magistrats choisis au gré du roi dans ses conseils, et cette grand'chanibre du parlement, de tous temps fidèle et soumise à l'autorité souveraine, paraissait devoir être un contre-poids trop fort pour l'assemblée des états.
Ainsi, dans ce lit de justice, la nation ne vil qu'un despotisme déguisé sous de spécieux avantages. Le cours de la justice, suspendu dans tout le royaume , y excitait un mm mure universel ; et dans Paris cette milice praticienne ( la bazoche),qui était dévouée au parlement, inondait les cours du palais. La bourgeoisie était tranquille; elle savait que la querelle du parlement avec la cour venait d'un refus de souscrire à l'égale imposition des vingtièmes sur tous les biens, et ce refus ne la disposait pas à se liguer avec la classe privilégiée. Mais il y a dans Paris une masse de peuple qui, observant d'un œil envieux et chagrin les jouissances qui l'environnent , souffre impatiemment de n'avoir en partage que le travail et la pauvreté, et qui, dans l'espérance vague de quelque changement heureux pour lui, s'empresse d'accomir au premier signal du désordre, et de se rallier au premier factieux qui lui promet un sort plus doux. Ce fut par cette muiliiude cjue fut fortifié à l'entour du palais, en présence du parlement, le parti de ses dé-