‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 87 sur 162 · LIVRE XIII. l6c · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. l6c

Vint enfin le moment où des opinions de l'assemblée des notables, et des réclamations des villes et des provinces du royaume, il fallut que le roi formât une résolution. Ce fut l'objet du conseil d'état du 2y décembre 1788. Necker y fit le rapport des opinions des bureaux sur les points les plus importants, singulièrement sur le nombre des députés pour chacun des trois ordres; et après avoir mis dans la balance les autorités, les exemples, les réflexions, les motifs pour et contre, donnant lui-même son opinion : « Je pense, dit-il, que le roi peut et doit appeler aux états -généraux un nombre de députés du tiers -état égal au nombre des députés des deux autres ordres réunis, non pour forcer, comme on pourrait le craindre, la délibération par tète, mais pour satisfaire le vœu général et raisonnable des communes de son royaume. » L'avis de Necker fut celui du conseil, et le roi décida qu'on y conformerait les lettres de convocation. Ainsi , sur l'article essentiel , Necker parut n'avoir consulté les notables que pour s'autoriser de leur opinion , si elle était favorable au peuple, ou pour la rejeter si elle ne l'était pas, et pour donner le temps à celle des provinces de se déclarer hautement.

Necker ne dissimule point qu'il souhaitait de voir établir, et d'une manière durable, un juste rapport entre les revenus et les dépenses de l'Étal, un prudent emploi du crédit, une égale

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«listribution des iiiipùts, un plan général de bieiilaisancc, un système éclairé de législation; partlessus tout, une garantie conlinuelle de la liberté civile et de la liberté politique; et tous ces avantages, il ne les espérait des états-généraux qu'autant (pie les communes y feraient respecter leurs justes réclamations. Le velv de l'un des trois ordres, sils opinaient par chambres, lui semblait un obstacle invincible et perpétuel aux meilleures résolutions. Il voulait donc que Ton put recourir à l'opinion par tète : ce qui ne serait écpiitable (plantant que les communes seraient en nombre égal avec l'église et la noblesse. C'était de ces deux ordres ligués avec les parlements qu'était venue la résistance à la perception des vingtièmes; c'était pour rompre cette ligue qu'on avait recours aux conmiunes. Alors encore le langaiîe des communes était l'expression des sentiments les plus convenables et pour l'autorité royale et pour la personne du roi. Ce fut à ce langage que le ministre fut trompé.

On vient de voir que les notables, en réduisant à une contribution modique le droit d'élire et d'être élu, l'avaient rendu indépendant de toute propriété réelle, au risque d'y laisser introduire un o;rand nombre d'hommes indifférents sur le sort de l'État. Necker, dans l'illusion qu'il avait le malheur de se faire à lui-même sur l'attention qu'aurait le [)euple à bien choisir ses députés, et sur le caractère de sagesse et de pro-

bité qu'un saint respect pour leurs fonctions imprimerait aux députés du peuple, crut devoir, comme les notables, gêner le moins passible la liberté des élections, et fixer au plus bas la quotité d'imposition qui donnerait droit d'être élu. Ce fat l'une de ses erreurs. En accordant au tiersétat l'égalité du nombre, il devait bien prévoir qu'une partie du clergé se rangerait du côté du peuple; et a ce clergé populaire il donna cependant tous les moyens de se trouver en force dan» les premières élections : tous les curés y étaient admis , tandis qu'il n'accordait aux collégiales qu'un représentant par chapitre. Les curés devaient donc être élus en grand nombre, et aller grossir aux états le parti auquel ils tenaient et par les nœuds du sang, et par leurs habitudes, et sur- tout par la vieille haine qu ils couvaient pour le haut clergé.

Cependant comme cet avantage était trop évident, s'il était décidé que l'on opinerait par tête, le ministre accordait aux premiers ordres la liberté de n'opiner ainsi que de leur plein consentement, source de dissensions où infailliblement les plus faibles succomberaient.

C est ici le moment critique ou la conduite de ce ministre cesse d'être irrépréhensible et a besoin d'apologie. Jamais homme ne fat plus éloigné que lui de l'infidéhlé {>erfide dont Ta fait accuser 1 iniquité des temps; mais quant à la sé- «^rité de sa confiance en un peuple que la ligue

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et la fronde lui avaient dû faire assez connaître, il est trop vrai que rien ne saurait l'excuser.

Sans doute pour remplir et les devoirs d'homme public, et ceux de citoyen, et ceux de serviteur d'un roi jeune et vertueux, comme il le dit luimême, il fallait éclairer sa justice, diriger ses inclinations , et le faire jouir de la première des faveurs du trône , de la félicité des peuples et de leurs touchantes bénédictions. Mais il fallait éclairer sa sagesse en même temps que sa justice; l'avertir, en le conduisant, des risques qu'il allait courir; ne pas couvrir de fleurs le bord du précipice, prendre soin de l'en garantir, et voir si, au lieu de bénédictions, ce ne seraient pas des outrages et des affronts sanglants qu'il l'exposait à recevoir. Le roi s'abandonnait à la prudence de' son ministre; c'était pour celui-ci une obligation sacrée d'être précautionné, timide et méfiant. Necker ne le fut pas assez. Il y avait de grands maux à craindre; il ne sut prévoir que le bien.

Cet esprit solitaire, abstrait, recueilli en luimême , naturellement exalté , se communiquait peu aux hommes, et peu d'hommes étaient tentés de se communiquer à lui; il ne les connaissait que par des aperçus ou trop isolés, ou trop vaaues; et de-là ses illusions sur le caractère du peuple, à la merci duquel il mettait l'État et le roi.

La lutte continuelle qu'il avait eue à soutenu

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