‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 89 sur 162 · LIVRE XIII. a-yS · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. a-yS

M. Necker ne voulait se figurer les assemblées des états que comme un spectacle paisible, imposant, solennel, auguste, dont le peuple aurait à jouir. Ses espérances ne laissaient pas d'être mêlées d'inquiétudes; mais, comme il attribuait un grand pouvoir aux idées morales, il se flattait que le plus sur moyen de prévenir les troubles qui pouvaient naître de la dissension des ordres, était de les animer tous de cet enthousiasme du bien public, qui rend facile et dxoux le plus grand sacrifice des intérêts de corps et des intérêts personnels. Il en fit le premier essai dans la publication de son rapport au conseil d'État du 27 décembre 1788; et ce fut par l'exemple du roi lui-même qu'il espéra d'exciter dès -lors cette émulation généreuse.

En rappelant l'aveu que le roi lui avait fait, quil n avait eu depuis quelques années que des instants de bonlieur : « Vous le retrouverez, sire, ce bonheur, lui dit -il, et vous en jouirez; vous commandez à une nation qui sait aimer. Si des nouveautés politiques, auxquelles elle n'est pas faite encore, l'ont pu distraire pour un temps de son caractère naturel, bientôt fixée par vos bienfaits, et affermie dans sa confiance par la pureté de vos intentions, elle ne pensera plus qu'à jouir de l'ordre heureux et constant dont elle vous sera redevable. Elle ne sait pas encore, cette nation reconnaissante, tout ce que vous avez dessein de faire pour son bonheur. Vous l'avez dit,

O.'jQ MÉMOIRES.

sire, aux ministres qui sont honorés de votre confiance : non-seulement vous voulez ratifier la promesse c[ue vous avez faite de ne mettre aucun nouvel impôt sans le consentement des états, mais vous voulez encore n'en proroger aucun sans cette condition. Vous voulez de plus assurer le retour des états- généraux, en les consultant sur l'intervalle des convocations et sur les moyens de donner à ces dispositions une stal)ilité durable. Pour former un lien solide entre l'administration particulière de cliaqne province et la législation générale, vous voulez que les députés de chaque partie du rovaume se concertent ensemble sur le plan le plus convenable, et votre majesté est disposée à y donner son assentiment. Votre majesté veut encore prévenir, de la manière la plus efficace, le désordre que l'inconduite ou lincapacité de ses ministres pourrait introduire dans les finances ; et dans le nombre des dépenses que vous voulez fixer, vous n'exceptez pas même celles cpii tiennent plus particulièrement à votre })ersonne. Votre majesté se propose d'aller au-devant du vœu bien léiïitime de ses sujets, en invitant les états-généraux à examiner eux-mêmes la grande question qui s'est élevée sur les lettres-de-cachet. Vous ne souhaitez, sire, que le maintien de l'ordre, et vous voidez abandonner à la loi tout ce ([u'elle peut exécuter. C'est par le même princi[)e que voire majesté est impatiente de recevoir les a\is des états-généraux

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sur la mesure de liberté qu'il convient cVaccorcler à la presse et à la publication des ouvrages relatifs à l'administration. Enfin, sire, vous préférez , avec raison , aux conseils passagers de vos ministres les délibérations durables des étatsgénéraux de votre royaume; et quand vous aurez éprouvé leur sagesse, vous ne craindrez pas de leur donner une stabilité qui puisse produire la confiance, et les mettre à l'abri des variations dans les sentiments des rois vos successeurs. »

Ce discours du ministre, imprimé, publié, répandu dans tout le royaume , comme le gage solennel des intentions du roi, lui donnait un droit légitime à la confiance des peuples; et si, d'après ces dispositions , les états avaient bien voulu se constituer le conseil suprême d'un roi qui ne voulait que ce qui était juste, et qui voulait tout ce qui était juste; d'un roi qui, de concert avec la nation, était déterminé à poser sur des bases inébranlables les bornes même de son pouvoir et la colonne de la liberté, de la félicité publique, la monarchie française, sans changer de nature, devenait le gouvernement le plus doux, le plus modéré, le plus stable qui fût jamais. Le roi, dans ce conseil législatif de la nation, allait présider comme un père, consulter avec ses enfants, régler, concilier leurs droits en ami plutôt qu'en arbitre , et rédiger avec eux en lois les moyens de les rendre heureux. C'était dans cet esprit que le ministre croyait tout disposer pour

donner a la nation et conserver a la couronne ce caractère de j^randeur, de puissance et de majesté, qu'elles devaient avoir ensemble, et que Tune sans Tautre ne pouvait avoir pleinement ( car c'est ainsi que le roi Tannonçait ).

Mais dans une nation pétulante et légère, qui, tout-à-coup, veut être libre avant d'avoir appris à l'être, il n'est que trop naturel que la première fougue des esprits les emporte au-delà des bornes de cette liberté; et, ces bornes franchies, le reste est le domaine des passions, de l'erreur, et du crime.

LIVPtE QUATORZIÈME.

() roi QUE Paris fiit comme le foyer de la fermentation excitée clans le royamiie , les assem^ blées primaires y furent assez tranquilles , et^ne parurent occupées qu'à se donner de bons électeurs pour avoir de bons députés.

J'étais du nombre des électeurs nommés par la section des Feuillants; je fus aussi l'un des commissaires chargés de la rédaction du caliier des demandes, et je puis dire que, dans ces demandes, il n'y avait rien que d'utile et de juste. Ainsi l'esprit de cette section fut raisonnable et modéré.

Il n'en fut pas de même de l'assemblée électorale; la majeure partie en était saine en arrivant; mais nous y vîmes fondre une nuée d'intrigants qui venaient souffler parmi nous l'air contagieux quils avaient respiré aux conférences de Duport, l'un des factieux du parlement.

Soit que Duport fût de bonne foi dans son dangereux fanatisme , soit qu'ayant mieux calculé que sa compagnie les hasards qu'elle allait courir, il eût voulu se donner à lui-même une existence politique ; on savait que , chez lui , des

•aHo mémoires.

rhivcr précédent, il avait ouvert comme une école (le lépublicisme , où ses amis prenaient soin d'attirer les esprits les plus exaltés ou les plus disposés à Tètre.

J'observai cette espèce d'hommes renuiants et bruyants, qui se disputaient la parole, impatients de se produire, et aspirants à se faire inscrire sur la liste des orateurs. Je ne fus pas lonc^-temps à voir quelle serait leur influence ; et en élevant m^f pensée d'un exemple particulier à une induction générale, je reconnus que c'était là, de même dans toutes les communes , les organes de la faction, gens de palais et de chicane, et tous accoutumés à parler en public.

C'est une vérité connue, qu'aucun peiqile ne se gouverne; que l'opinion , la volonté dune multitude assemblée n'est jamais, ou presque jamais, cju'une impulsion qu'elle reçoit d'un petit nombre d'hommes, et quelquefois d'un seul, qui la fait penser et vouloir, qui la meut et qui la conduit. Le peuple a ses passions ; mais ces passions , comme endormies, attendent une voix qui les réveille et les irrite. On les a comparées aux voiles d'un navire, lesquelles resleraient oisives et flottantes, si ({uelque vent ne les enflait.

Or, on sait qu'émouvoir les passions du peuple Au de tout temps l'office de l'éloquence de la tribmie; et, parmi nous, la seule école de cette éloquence populaire était le barreau. Ceux même qui, dans la ])laidoierie, n'en avaient pris que

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