‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 33 sur 46 · CONTI. s Mon ATX · texte numérisé non relu

CONTI. s Mon ATX

. rlianteresse, il ou])linit ([u'oii lui vendnil les soins qu'on |)rcnail de lui plaire; et sa vaniU', caressée par les plaisirs, leur souriait nonclialaunnent. Cette mollesse voluptueuse est la langueur la plus funeste où un jeune homme puisse être plongé. Hors de-Ià tout lui est |)énil)le; les plus légers devoirs sont pour lui fatigants; les bienséances les moins austères sont importunes et eimuyeuses; il n'est à son aise que dans cet état d'indolence et de liberté où tout lui obéit, où rien ne le gène.

Quelquefois l'image d'Angélique venait s'offrir à lui comme un songe. Elle est charmante, disaitil ; mais qu'en ferais-je? Rien n'est plus incommode qu'une femme délicate et fidèle pour un mari qui ne l'est pas. Mon père exigerait de moi que je ne vécusse que pour ma femme. Ce serait de l'amour, de la jalousie , des reproches , des pleurs : tout cela m'effraie. Je veux pourtant la revoir encore.

Lucie vint seide cette fois. Eh bien! comment me trouve- 1- elle? — Beaucoup trop bien. — Je m en doutais. — Trop bien du coté de la figure. Cet avantage vous fait négliger, dit -elle, des qualités plus estimables dont vous auriez besoin sans cela. — Elle moralise un peu, ton Angélique, et c'est dommage. Dis -lui donc que rien n'est plus triste, et qu'une aussi belle bouche que la sienne n'est pas faite pour parler raison. Ce n'est pas elle, dit Lucie, c'est vous que je voudrais

corriger. — Et de quoi donc? d'aimer le plaisir et tout ce qui Tinspire? — Le plaisir! en est-il un plus pur que de posséder le cœur d'une femme vertueuse et belle, de l'aimer et d'en être aimé? Je vous crois tendre; Angélique est seii^hle; tout

ce qui me touche lui est cher; mais — Mais elle

est bien difficile! Et qu'exige-t-elle? — Des mœurs. — Des mœurs à mon âge! Et qui lui a dit que je n'en ai pas? — Je ne sais; mais elle a contre vous une prévention qui m'afflige. — Ah! je l'en ferai revenir. Amenez -la, ma sœur, entendezvous, amenez -la-moi la première fois que je viendrai vous voir. Les hommes ont beau être discrets, disait -il en s'en allant, les femmes ne peuvent se taire; et avec quelque soin que je cache mes aventures, le secret en est divulgué. Mais quel tort cela me fait-il? Si Angélique veut un mari qui ait toujours été sage, elle n'a qu'à épouser un imbécille, ou un enfant. Suis-je obligé d'être fidèle à une femme que je n'ai point? Oh! je lui ferai sentir le ridicule de ses idées. Elle parut, et il fut lui-même bien himiilié, bien confondu, quand il l'entendit parler avec l'éloquence de la vertu et de la raison sur la honte et le danger du vice. Pensez-vous, monsieur, lui dit-elle après lui avoir laissé traiter aussi légèrement qu'il voulut les principes des bonnes mœurs, pensezvous, sans rougir, à l'union d'une ame pure et chaste avec une ame flétrie et profanée par le phis indigne de tous les penchants? De quel prix serait

à vos \cii\ mi ccriir jimIi |);ir les ^iccs (U;nl \uufi vous glorifiez? et mous eroycz-voiis moins sensibles (\yiv Aons ;m\ eliaiiues de I lionnèlelé, de l;i pndenr et de Tinnoeenee? Vous vous êtes dispensés d^s lois qne vous nons avez imj)osées; mais la nature et la raison sont plus é([uital)les que' vous. Poni- Tuoi , je ne croirai jamais qu'un homme ose m'aimer tant cpTil aimera des choses honteuses; et s'il a eu le malheur d'être indigne de moi avant de me connaître, c'est au soin qu'il |)ren(ha d'effacer cette tache que je verrai si je dois l'ouhlier. Volny voulut lui faire entendre qu'en changeant d'état, on changeait de conduite; que l'amour, la vertu, la beauté avaient bien des droits sur une ame, et que les goûts frivoles et passagers qui avaient occupé cette ame oisive disparaissaient devant un objet plus cher et plus digne de la remplir. Avez- vous loi, lui dit -elle, ^ monsieur, à ces révolutions subites? Savez -vous C[u'elles supposent une ame naturellement délicate et noble; qu'il en est peu de cette trempe; et cpie ce n'est pas lui bon présage du changement que vous m'annoncez, que d'attendre, au sein même du \ice, le moment d'être vertueux tout d'un coup?

Volny, surpris et confus du sérieux de ce langage, se contenta de lui dire que dans tout cela il se flattait qu'il n'y avait rien tle personnel. Pardonnez-moi, lui dit Angélique; j'ai beaucoup ouï parler de vous : je suis de plus assez bien in-

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struite de la faroii de vivre des jeunes gens à la mode. Vous êtes riche, fort répandu; et, à moins d'une espèce de prodige , il faut que vous soyez plus dérangé qu'un autre; mais l'opinion que j'ai de vous ne doit point vous décourager. Vous crovez m'aimer, je le souhaite : cela vous donnera peut-être la résolution et la force de devenir un homme estimable. Vous avez pour cela un bel exemple! c'est celui d'un père qui, sans tous les agréments dont vous vous parez, s'est acquis, par des talents utiles à sa patrie et à lui-même, la plus haute réputation. Voilà ce que j'appelle un homme rare; et quand vous serez digne de lui, je m'applaudirai d'être digne de vous.

Ce discours avait jeté Volny dans des réflexions sérieuses; mais ses amis vinrent l'en tirer. Il était attendu à un soupe délicieux, dont Fatmé, Doris et Chloé devaient être. La joie y fut vive et brillante; et si le cœur de Volny ne s'y livra point, du moins ses sens s'y abandonnèrent.

On juge bien que dans ce joli cercle un engagement sérieux passait pour la plus haute extravagance. Quand il y va de sa fortune, disait -on, à la bonne heure , on s'y résout ; mais un jeune homme , né avec beaucoup de bien , peut-il être assez sot ou assez fou pour se donner une chaîne.^ S'il n'aime point la femme qu'il épouse, c'est un fardeau qu'il s'impose à plaisir; et s il l'aime, quel triste moyen pour lui plaire que celui d'être son mari 1 Y a-t-il dans le monde un plus ridicule per-

soiiiingc que celui d'un époux amant? Supposez mrnic que cela réussisse; qu'airive-t-il? On se plaît six mois^ pour sVnnuyer toute sa \ie. Ah! mon cher Vohiy, point de mariage : tu serais un homme perdu. Si tu as fantaisie de quelque fille honnête, attends qu\m autre l'épouse : cela nous revient tôt ou tard ; et tu seras heureux à ton tour. Croirait -on que ce jeune insensé trouvait ces réflexions très-sages? Voyez cependant, disaitil, quel empire la vertu et la beauté ont sur une ame, puisqu'elles lui font oublier le soin de son repos et le prix de sa liberté!

Il eût vouki ne pas revoir Angélique; mais il n'était pas bien avec lui-même quand il avait passé quelques jours sans la voir. Tel est cependant l'attrait du libertinage, qu'en quittant cette fille adorable, pénétré, ravi, enchanté de sa sagesse et de ses cliarmes, il se replongeait dans les égarements dont elle l'avait fait rougir.

Est-il possible que ce soit pour un fils un bonheur de perdre sa mère? Volny, à la mort de la sienne, crut voir tarir la source de ses folles dépenses : mais il ne lui vint pas même dans l'idée de renoncer à ce cpii l'y avait engagé; et l'unique soin dont il fut occupé fut de suppléer aux moyens qu'il n'avait plus de les soutenir. Fils unique d'un père si riche, il ne pouvait manquer d'être riche à son tour; et un jeune homme trouve à Paris la pernicieuse facilité d'anticiper sur sa fortune. Ce fut alors que Timante, sur son déclin, vou-

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lut se reposer de ses longues fatigue?, et engager son fils à le remplacer. Mon père, lui dit le jeune homme, je ne me crois pas né pour cela. — Eh bien! mon fils, aimez- vous mieux prendre le parti des armes? — Mon inclination n'y est pas déci-^ dée , et ma naissance ne m'y oblige point. — La robe sans doute vous convient mieux? — Oh! point du tout; j'ai pour la robe une répugnance invincible. — Que voulez-vous donc devenir? — Ma mère avait en vue une charge qui donne la noblesse, qui n'oblige à rien, et qui peut s'exercer à Paris. — J'entends , mon fils , j'y penserai ; la vocation est excellente. Oh! je vois, dit en luimême le bon homme, que tu veux vivre en fainéant ; mais je t'en empêcherai , si je puis. Une charge qui donne la noblesse et qui n'oblige à rien ! cela est fort commode. Et pour qui me consumerais-je encore de travail et d'inquiétude? Reposons -nous, n'ayons plus d'autre soin que celui que j'aurai pris trop tard , celui d'éclairer la conduite d'un fils qui ne m'annonce que des chagrins: car celui qui aime l'oisiveté, aime les vices dont elle est la mère.

Mais quelle fut l'affliction de Timante, lorsqu'il apprit qu'enivré d'orgueil et plongé dans le libertinage , son fils donnait dans tous les travers; qu'il avait des maîtresses et des complaisants ; qu'il donnait des spectacles et des fêtes; et qu'il jouait un jeu à se ruiner. C'est ma faute, dit Timante, et c'est à moi de la réparer. Mais le

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moyen? l/linbitiide est prise; le goût du vice a lait (les proi^iès. Cotitraiiidrc ce jeune fou? il nréclia])|)era. Désavouer ses dépenses et ses dettes? c est le déshonorer moi-même, c'est étouffer dans son ame avilie les germes de l'honnêteté. Le faire enfermer est encore pis : grâce au Ciel il n'en est pas au point de mériter que les lois le privent du droit nalurel d'être lihre; et il n'y a que des parents dénaturés qui soient, envers leurs enfants, plus sévères que les lois. Cependant il court à sa perle; que ferai-je pour le tiier du précipice où je le vois? Remontons à la source du mal. Ce sont mes richesses qui lui ont tourné la tête : né d'un père sans fortune, il eût été, comme un autre, modeste, laborieux, et sage : le remède est simple, et mon parti est pris.

Timante commença dès-lors par arranger son bien de manière qu'il fut isolé, indépendant et libre. Excepté la terre de Volny et sa maison de ville, sa fortune était toute dans son porte feuille; et il eut soin de se mettre en règle avec tous ses correspondants. Les choses ainsi disposées, il rentre un jour chez lui consterné. Son tlls et ses amis, qui l'attendaient pour se mettre à table, furent frappés de son abattement. L'un d'eux ne put s'empêcher de lui en demander la cause. Vous le saurez, dit -il : dînons un peu vite, si vous le voulez bien ; je suis occupé de choses sérieuses. On dina dans un profond silence; et Timante, au sortir de table, ayant pris congé de

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son monde, s'enferma seul avec son fils. Volny, lui (lit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre ; mais il faut soutenir votre malheur avec courage. Mon enfant, je suis ruiné : les deux tiers de mon bien viennent d'être pris sur deux vaisseaux, et la mauvaise foi d'iui homme en qui j'avais confiance m'enlève la moitié du reste. Le désir de vous laisser une grande fortune m'a perdu. Heureusement, je dois peu de chose, et des débris de mon naufrage je sauverai la terre de Volny, qui vaut vingt mille livres de rente : avec cela nous pourrons subsister. C'est un coup terrible; mais vous êtes jeune, et vous pouvez vous en relever. Je ne me suis point rendu indigne de la confiance de mes correspondants : mon nom aura peut-être encore quelque crédit dans l'Europe ; mais je suis trop vieux pour recommencer; et c'est à vous à réparer les malheurs de votre père. Je suis parti de plus loin que vous; et avec de la probité, du travail et mes leçons , il vous est facile d'aller plus loin que moi.

La situation d'un voyageur aux pieds duquel vient de tomber la foudre n'est pas comparable à celle de Volny. Quoi! mon père, ruiné sans ressource! — Vous êtes, mon fils, la seule qui me reste, et je n'ai plus d'espérance qu'en vous. Allez, consultez-vous vous-même, et laissez-moi prendre des arrangements conformes à notre malheur.

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liH iionvcllo (Ml fut l)ioiilot publique. T.a maison (le l*;iris fut louée, les écjui|)aj];es furent vendus; un simple carrosse, un logement modeste, iMi domestique réglé sur les besoins d'une vie bonucle, tout annonça ce revers de fortune; et il n\'st pas besoin de dire que le nombre des amis de Timante iliminua considérablement.

Ceux de A olny furent touchés de son accident. Qu'est-ce donc? lui dit l'un d'eux : ton père est ruiné, m'a-t-on dit. — Il est trop vrai. — Quelle folie! Tu n'as donc plus ta petite maison? — Hélas ! non. — J'en suis désespéré ; je comptais y aller souper demain. Un autre l'aborda, et lui dit : Conte-moi donc un peu tout cela : ta fortime est culbutée? — Elle est du moins réduite à peu de chose. — Tu as là un père bien maladroit! de quoi diable va-t-il se mêler? tu te serais bien ruiné sans lui. Je suis désolé, lui dit un troisième : on dit que tu as vendu tes jolis chevaux? — Ijélas! oui. — Si je l'avais su, je te les aurais achetés. Voilà comme tu es, tu ne te souviens jamais de tes amis dans l'occasion. — J'étais occupé de choses plus sérieuses. — De ta petite, n'est-ce pas? tu ne l'auras plus sur ton compte; mais vous serez toujours bons amis : console-toi; je sais qu'elle t'aime; elle aura de bons procédés. Quelques-uns lui dirent en passant : Adieu, Volny; et tous les autres l'évitèrent.

Pour sa maîtresse qu'il avait enrichie, elle fut si affligée, qu'elle n'eut pas le courage de le re-

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voir. Epargnez -moi, lui écrivit -elle; vous connaissez ma sensibilité, votre vue me ferait une impression trop douloureuse. Je ne me sens pas la force de la soutenir. Ce fut alors que, l'ame pénétrée et de la froide légèreté de ses amis, et de l'indigne abandon de sa maîtresse, Volny, pour la première fois, vit tomber le voile qu'il avait sur les yeux. Où étais-jc? dit-il, qu'ai-je fait? Comment allais-je passer ma vie? Ah! quels reproches ne mérité-je pas! quels torts n'ai -je pas à réparer? Allons voir ma sœur, ajoute-t-il; car il n'osait se dire, allons voir Angélique.

Lucie fut accablée de la nouvelle que son père vint lui annoncer. Ce n'est pas pour moi , disaitelle ; je suis bien ; et pour être heureuse loin du monde, il faut peu de chose; mais vous, mon père, mais Volny! — Que veux-tu, ma fille? je n'étais pas né dans l'opulence où je me suis vu. Si mon fils est sage, il aura encore assez de bien; s'il ne l'est pas, il en aura trop. La douleur de Lucie redoubla en vovant son frère. Je n'ai pas le courage de te consoler, lui dit -elle; mais je vais appeler à mon secours notre sage et tendre Angélique. — Oh! non, ma sœur; je n'ai pas mérité qu'elle s'intéresse à ma peine : c'est dans le temps que j'avais à l'honorer par des sacrifices qu'il fallait me rendre digne de son estime et de sa pitié; aujourd'hui c\uc tout m'abandonne, mon retoiu", humiliant pour moi, n'a plus rien de flatteur pour elle. Comme il parlait ainsi , Angélique

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\iiil (IV'lle-méme; et avec l'air le plus touchant, cllo lui témoie;na toute sa sensibilité à la perte qu'il avait faite. C/est un grand niiillieur [)our votre père, ajouta-t-elle, c'en est un pour cette chère enfant; mais c'est peut-être un bien pour vous. Il y aurait de la dureté à vous alTIiger par des reproches quand on vous doit des consolations; mais vous pouvez tirer de la perte de vos biens un fruit plus précieux que ces biens mêmes. — J'en abusais, le Ciel m'en punit; mais il m'en punit trop cruellement, en m'otant l'espoir d'être à ce que j'aime. J'étais jeune, et j'ose croire que, sans cette leçon désespérante, le temps, l'amour et la raison m'auraient rendu moins indigne de vous. — Je vous vois abattu, lui dit -elle : ce n'est plus de la présomption, c'est du découragement qu'il faut vous préserver; et ce qu'il eut été dangereux de vous avouer dans la prospérité, vous avez besoin de le savoir dans l'infortune. Soit qu'il ne me fût pas possible de penser mal du frère de mon amie , soit que vous m'eussiez inspiré vous-même cette prévention qu'on ne raisonne pas, j'ai cru démêler en vous, à travers les erreurs et les vices de votre âge , le fond d'un bon naturel.

Heureusement, vos erreurs passées n'ont rien de honteux aux yeux du monde : le chemin de l'honneur et de la vertu est ouvert pour vous; et il vous est plus aisé que jamais de devenir tel que je souhaite. Du côté de la fortune, le revers

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que vous éprouvez est accablant. Je ne vous ferai point l'éloge de la médiocrité : quand on s'est vu riche, il est humiliant, il est dur de cesser de l'être; mais le mal n'est pas sans remède. Conformez-vous à votre situation présente ; sortez de l'oisive mollesse où vous avez été plongé ; que l'amour du travail prenne la place du goût de la dissipation ; faites tout ce qui dépend de vous , si vous m'aimez, pour rétablir entre nous cette égalité de fortune qu'on exige dans les mariages. Mon père, qui m'aime, et qui ne veut pas que je sois malheureuse, me laissera, je l'espère, la liberté de vous attendre. Si dans six ans votre fortune est rétablie, ou sur le point de se rétablir, tous les obstacles seront applanis; si, avec de la sagesse, de l'économie et du travail, vous avez le malheur de ne pas réussir, je n'exige de vous alors, pour tout bien, que d'avoir la considération de votre état. Je suis fille unique , trèsriche moi-même; je me jetterai aux pieds de mon père, et j'obtiendrai qu'il me permette de dédommager un homme estimable de l'injustice du sort. Lucie alors ne put s'empêcher dembrasser Angélique. Ah! que tu es bien nommée! lui ditelle. Il n'y a qu'un esprit céleste qui soit capable de tant de vertu. Volny, de son coté, dans l'attendrissement et le respect dont il était saisi, appliqua sa bouche, en se prosternant, sur le barreau de la grille où la main d'Angélique avait touché. Mademoiselle, lui dit-il, vous me rendez

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chère mon infurtiiiic; et je v;ùs tMnj)loy('r ma vie à iiiériler, s'il est possible, les boules doiil vous m'accablez. Permettez-moi de venir souvent [)uiser auprès de \ous le couiai^e, la sagesse et la vertu dont j'ai besoin pour vous mériter.

Il se retira, non pas tel (|u'autrefois, glorieux et content de lui-même, mais humilié, confondu d'avoir si ])eu connu le prix du cour le plus noble que le Ciel eut formé. Il entre dans le cabinet de son père, \otre fortune est changée, lui dit-il, mais votre fils l'est encore plus; et j'espère cpi'un jour vous bénirez le Ciel du revers qui me rend à mes devoirs et à moi-même. Daignez ni'instruire et me guider; appliqué, laborieux, docile, je vais être le soutien et la consolation de votre vieillesse; et vous pouvez disposer de moi. Le bon homme enchanté dissimula sa joie, et se contenta de louer de si bonnes dispositions. Il présenta son fils à ses correspondants, et leur demanda pour lui leur amitié et leur confiance. On plaint sur-tout les infortunés qu'on estime; et chacun, touché du malheur de ce galant homme, se fit un honneur de le consoler.

Volny, qui reprit le nom de Timante , eut toutes les facilités possibles dans ses premières opérations: son habileté, qui d'abord n'était que celle de son père, et qui dans peu fut réellement la sienne, fit croître à vue d'œil son crédit. Les moments de repos que son père fobligeait de prendre, il les passait auprès d'Angélique; et il

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avait un plaisir sensible à lui raconter ses progrès. Angélique , qui s'attribuait en partie le changement prodigieux qui s'était fait dans son amant, jouissait de son ouvrage avec la double satisfaction de l'amour et de l'amitié. Lucie était en adoration devant elle, et ne cessait de lui rendre grâce du bien qu'elle leur avait fait.

Un jour que son père vint la voir, et qu'il se louait avec elle des consolations que lui donnait son fils : Savez- vous, lui dit Lucie, à c|ui nous devons ce retour ? à la plus belle , à la plus vertueuse personne qui respire, à la fille unique d'Alcimon, ma camarade et mon amie. Alors elle lui raconta tout ce qui s'était passé. Tu m'attendris , dit le bon homme : je veux connaître cette fille charmante. Angélique vint, et reçut les éloges de Timante avec une modestie qui relevait encore sa beauté. Monsieur , lui dit-elle , je dépends d'un père; mais il est vrai que s'il a la bonté de me laisser disposer de moi , et que vous soyez content de votre fils , je ferai gloire de devenir votre fille. Mon amitié pour Lucie m'en a inspiré le premier désir , mon respect pour vous y ajoute encore ; vos malheurs mêmes n'ont fait que m'intéresser davantage à tout ce qui peut vous en dédommager ; et si la conduite de votre fils est telle que vous le souhaitez et que je le désire, qu'il soit riche ou qu'il ne le soit pas, l'usage le plus honorable et le plus doux que je puisse faire de ma fortune , c'est de la partager avec lui. Peu

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s'en fallut qu'à ce discours le bon homme ne laissât échapper son secret; mais il eut la prutleiice (le se retenir. Je ne croyais pas, lui dit-il, mademoiselle, (pTou pùl augmenter, dans rame d'un père, le désir de voir dans son (ils un homuie sage et vertueux ; mais vous ajoutez un nouvel intérêt à celui de l'amour paternel. Je ne sais ce que le Ciel ordonnera de nous; mais, dans toutes les situations de la vie et jusqu'à mon dernier soupir, soyez bien sûre de ma reconnaissance.

Que lu ne m'aies pas confié, dit il à son fds en le revoyant, les folies de ta jeunesse, j'en suis peu surpris, et je te le pardonne; mais pourquoi me cacher un penchant vertueux ? pourquoi ne pas avouer à ton père l'amour que tu avais pour Angélique, la fille de mon ancien ami? Hélas! dit le jeune homme , n'avez-vons pas assez de vos malheurs , sans vous affliger de mes peines ? Et qui vous a révélé mon secret ? — Ta sœur , Angélique elle-même : j'en suis enchanté , j'en suis amoureux , et je veux qu'elle soit ma fille. — Ah! je le veux bien aussi; mais combien sa fortune est au-dessus de la mienne! — Avec le temps , tu peux en approcher. Vois assiduement cette fille aimable. — Je ne vois qu'elle , et je n'ai plus d'autre ambition dans le monde que d'être digne d'elle et de vous.

Timante goûtait une satisfaction inexprimable à voir tous les jours le succès de l'épreuve où il

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l'avait mis. Il eut la constance de le laisser, pendant cinq ans, s'appliquer sans relâche à rétablir sa fortune, détaché du monde, et partageant sa vie entre son cabinet et le parloir d'Angéli que. Enfin, voyant l'habitude bien prise, et tous les anciens germes du vice étouffés , il alla voir Alcimon. Mon ancien ami, lui dit -il, vous avez, je le sais , une fille charmante ; je viens vous proposer pour elle un parti convenable du côté de l'état, et avantageux du coté de la fortune. Je vous suis obligé , dit Alcimon ; mais je vous préviens que je veux un homme du même état que moi , et qui s'honore de m'appeler son père ; je n'ai pas travaillé toute ma vie pour donner à ma fille un époux qui rougisse de moi. Précisément, reprit Timante, celui que je propose est ce qui vous convient. Il est riche , il est honnête , il vous respectera toujours. — Quel est-il ? — Je ne puis vous le dire que chez moi, où je vous invite à venir renouveler, le verre à la main , une amitié de quarante ans. Faites-moi la grâce d'y amener Angélique. Ma fille, qui est sa camarade de couvent, aura l'honneur de l'accompagner. Vous verrez l'un et l'autre le jeune honune qui la demande ; et , pour vous mettre plus à A'otre aise, il ne saura pas lui-même que je vous ai parlé de lui. Le jour pris, Alcimon et Timante vont chercher Angélique et Lucie. On arrive, on va se mettre à table, on fait avertir le fils de la maison, qui, occupé dans son cabinet,

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ne s'attendait a rien moins qu'an bonlienr qnVuî lui préparait, il entre; quelle est sa sinj)rise ! Angélique chez lui ! Angélique avec son père ! Que croire, qu'espérer de ce rendez- vous imprévu ? pourquoi lui en a-t-on lait un mystère? Tout semble lui arujoncer son bonheur; mais son bonheur n'est pas vraisemblable. Dans cette confusion de pensées, il perdit l'usage de ses sens. Un étourdissemenl soudain ré[)andit sur ses veux un nuage; il voulut parler, la voix lui manqua; et une inclination profonde exprima seule au père et à la fille combien il était pénétré de l'honneur que son père et lui recevaient. Sa sœur, qui vint se jeter dans ses bras, lui donna le temps de revenir de son trouble. Jamais embrassement ne fut si tendre : il croyait tenir dans son sein Angélique avec Lucie , et il ne pouvait s'en détacher.

A table , Timante fut d'une joie dont tout le monde était surpris. Alcimon, préoccupé de la demande qu'il lui avait faite, et impatient de voir arriver le jeune homme qu'il lui proposait , "ne laissa pas de se livrer au plaisir de se retrouver avec son ami ; il eut même la bonté de causer avec le jeune Timante. Je vois, lui dit-il, que vous faites la consolation de votre père. On parle de votre application au travail et de vos talents avec éloge ; et tel est l'avantage de votre état , qu'un habile et honnête homme ne peut manquer d'y réussir. Ah! mon ami, reprit le vieux

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Timante , il faut bien du temps pour y faire sa fortune , et bien peu pour la ruiner ! Quel dommage de n'avoir plus la mienne à vous offrir ! Au lieu de vous proposer un étranger pour époux de cette aimable fille , j'aurais sollicité ce bonheur pour mon fils. Je l'aurais préféré à tout autre , dit Alcimon. — En vérité ? — Rien n'est plus sincère ; mais vous savez que quand on s'expose à avoir une nombreuse famille, il faut avoir de quoi la soutenir. S'il ne tient qu'à cela , dit Timante , la chose n'est pas désespérée , et il y a moyen de nous accorder. En disant ces mots , il se leva de table ; et revenant l'instant d'après : Tenez, dit -il, voilà mon portefeuille; il est encore assez bien garni. Et voyant la surprise d' Alcimon : apprenez , ajouta-t-il , cpie ma ruine est une fable. Ce jeune homme avait été gâté par l'idée qu'il était né riche; pour le corriger, je n'ai su autre chose que de faire croire que j'avais tout perdu. Cette feinte m'a réussi : le voilà dans le bon chemin ; je suis même sûr qu'il n'a pas envie de retomber dans les erreurs de sa jeunesse ; il est temjjs de se fier à lui. Oui , mon fils, j'ai le bien que j'avais, augmenté de cinq ans d'épargnes, et du fi:'ait de votre travail. C'est donc pour lui , dit-il à son ami , que je vous demande Angélique ; et s'il fallait quelque nouveau motif pour vous engager à me l'accorder, je vous avouerai qu'il l'a vue au couvent, qu'il a conçu pour elle l'amour le plus tendre , et que cet

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amour :i plus lait que le malheur même, pour Tal lac lier à ses devoirs, l'ant <.\uv. Timaute u'avait fail (jue soiuler les dispositions du |)ère dAngéiique, elle, sou amie et sou auiaut , n'avaient éprouvé que l'émotion et le trouble de l'espérance et de la crainte; mais à la vue du portefeuille , à la nouvelle que la ruine de Timante élait uiie feinte , à la demande qu'il fit lui-même de la main d'Angélique pour son fds , T.ucie , égarée et hors d'elle -même, vola dans les bras de son père ; le jeune Timante, encore plus é})erâu, tomba aux genoux d'Alcimon; et Angélique, la pâleur sur le visage , n'eut pas la force de lever les yeux. Alcimon releva le jeune homme en fembrassant ; et se tournant vers le vieux Timante : Mon ami, lui dit-il, quand on voudra ménager des surprises agréables, c'est de vous qu'il faut prendre leçon. Allons, vous êtes un bon père , et votre fils mérite d'être heureux.

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