L'ÉCOLE DES PÈRES
J.ji: mallunir trim père occupé de la foiiiine de ses enfants, est de ne pouvoir veiller Ini-niéme à leur éducation , plus intéressante que leur fortune. Le jeune Timante, appelé M. de Volny, avait reçu de la nature une figure aimable, un esprit facile, un bon cœur; mais, grâces aux soins de madame sa mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté; et le plus joli enfant du monde à six ans, devint un petit fat à quinze. On lui donna tous les talents frivoles, mais pas un des talents utiles; et qu'en eut-il fait? C'était bon pour son père, qui avait été obligé de travailler pour s'enrichir; mais lui qui trouvait sa fortune faite, ne devait savoir qu'en jouir noblement. On lui avait donné pour maxime qu'il ne fallait jamais vivre avec ses égaux ; aussi ne voyait-il que des jeunes gens qui, au-dessus de lui par leur naissance, lui pardonnaient d'être plus riche queux, pourvu qu'il payât leurs plaisirs. Son père n'eût pas eu la complaisance de fournir à ses libéralités; mais sa mère faisait honneur à tout. Elle n'ignorait pas que, dès l'âge de dix-neuf ans, il avait, selon le
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bel nsage, une petite maison et inie jolie maîtresse; il fallait bien lui passer quelque chose. Elle exigeait seulement qu'il y mît un peu de mystère, de peur que Timante, qui ne savait pas son monde, ne trouvât mauvais que son fds s'amusât. Si, dans les intervalles de son travail, le père marquait de l'inquiétude sur la vie dissipée que menait ce jeune homme, la mère était là pour le justifier ; et les mensonges complaisants ne lui manquaient jamais au besoin. Timante avait le plaisir d'entendre dire que personne au bal n'avait dansé comme son fils. Il est bien consolant, disait le bon homme, de s'être donné tant de peine pour un fds qui danse bien. Il ne concevait pas pourquoi il fallait que ce petit seigneur eût des laquais si galamment vêtus, et un si brillant équipage ; mais madame son épouse lui représentait que la considération y était attachée, et que, pour réussir dans le monde, il fallait y être sur un certain pied. S'il demandait pourquoi son fils rentrait si tard : c'est, lui disait-on, que les femmes de qualité ne se couchent pas plutôt. Il ne trouvait pas ces raisons bien bonnes ; mais, pour avoir la paix, il fallait bien qu'il s'en contentât. Cependant son fils donnait tête baissée dans les égarements de son âge, lorsque l'a-" mour parut avoir pitié de lui, et entreprendre de le ramener.
Lucie, sa sœur, avait depuis peu dans son couvent une camarade cliarmante. Angélique avait
perdu sa mère; et trop jeune pour tenir une maison, elle avait ol>tenu de son père qu'il vouliil bien se passer d'elle jusqu'au moment qu'il disposerait de sa main.
La conformité d'Aide et d'état, et plus encore celle des caractères, unit bientôt Angélique et Lucie. Celle-ci, en essuyant les larmes de sa compagne , parut si sensible à la perte qu'elle avait faite , qu'Angélique ne mit plus de réserve à l'effusion de sa douleur. J'ai perdu, lui disait-elle, une mère comme il n'y en eut jamais. Dès que j'ai fait usage de ma raison , j'ai vu en elle une amie , mais une amie si intime, que si mon cœur et ses vertus ne m'avaient pas rappelé sans cesse le respect que je lui devais, sa familiarité me l'eût fait oublier. C'était toujours sous l'air du badinage qu'elle déguisait ses leçons : et quelles leçons , ma chère Lucie ! celles de la sagesse même. Avec quels traits ce monde, où je devais vivre , était peint à mes yeux surpris ! quel charme elle donnait aux mœurs pures et modestes dont elle était un exemple vivant ! Ah ! sous ses crayons enchanteurs, tontes les vertus devenaient des grâces. Ainsi cette aimable fille, en parlant de sa mère, mêlait sans cesse aux plus tendres regrets les éloges les plus touchants; mais son esprit et son ame louaient encore plus dignement celle qui les avait formés. Si autour d'elle quelqu'un manquait des agréments que donne l'aisance, Angélique s'en privait avec joie : les sacrifices ne lui
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coûtaient que la peine de les cacher ; et le besoin d'obliger était le seul qu'elle connût. Penses-tu comme moi? disait-elle quelquefois à Lucie. Plus heureuse que nos compagnes , cette inégalité m'humilie, et je rougis pour la fortune, qui a si mal distribué ses dons. Si quelque chose dédommage les malheureux, c'est qu'on les plaint et qu'on les aime; au lieu que nous, qu'on doit envier, on nous fait grâce de ne pas nous haïr. Aussi faut-il être bien attentives à faire oublier, par la bienf;ïisance et la modestie, cet avantage si dangereux que nous avons sur nos pareilles.
Lucie , enchantée du caractère d'Angélique , eût voulu se l'attacher par tous les liens du sentiment. Ma chère amie , lui dit-elle un jour , nous touchons peut-être au moment d'être séparées pour jamais : cette idée fait le malheur de ma vie; mais j'en ai une, si tu l'approuvais Je veux te faire voir mon frère ; il est
beau comme le jour, fait à peindre, et plein de talents. Il est bien jeune , dit Angélique , et bien répandu pour son âge î Je crains que ta mère ne l'ait trop aimé.
Volny étant venu voir Lucie , elle engagea son amie à l'accompagner au parloir. Ah! ma sœur, que de charmes! s'écria le jeune fat. Mais on n'est pas de cette beauté. Quels traits! quelle taille ! quels yeux ! Vous au couvent , mademoiselle ! c'est im larcin , une trahison. Je l'avais bien prévu, dit Lucie, que tu serais enchanté; eh
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bien ! son ame est mille fois ])lns belle. — Ma sœur, elle a le regard de la marquise d'Alelne, à qui je donnai hier la main au sorlir de Topera. L'on vante la taille de la eomtesse de Flavel, chez qui je dois souper ce soir; mais il n'y a pas de comj)araison avec la taille de mademoiselle; et, quoiqu'ami intime de la jeune madame de Blane, qui passe pour la beauté du jour, je parie mille contre un que ton amie l'éclipsera en paraissant dans le monde.
Tandis que Volny parlait ainsi, Angélique le regardait avec les yeux de la pitié. Monsieur, lui (lit-elle , vous ne vous doutez pas que vos éloges sont des insultes. Eh bien ! sachez que le premier sentiment que doit inspirer une honnête femme , c'est la crainte de blesser sa modestie ; et qu'il n'est permis de louer sans ménagement que des personnes sans pudeur. Il est des mouvements de surprise dont on n'est pas le maître , reprit Volny un peu interdit. — Quand le respect les accompagne , il les empêche d'éclater. Mais je vois que j'afflige mon amie , en paraissant offensée de votre début avec moi : je vais la consoler, et vous jnettre à votre aise. Belle ou non , je fais si peu de cas d'un don avec lequel on est souvent trèsméprisable, que je vous permets d'en dire devant moi tout ce qu'il vous plaira : je n'aurai pas la vanité de rougir de vos éloges. Il faut être , dit Volny , bien accoutumée à être belle , et bien audessus de cet avantage , pour en parler si négli-
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gemment. Pour moi, je ne puis me persuader que la beauté soit si peu de chose ; mais, puisque vous recevez si mal les hommages qu'on lui rend , il faut l'adorer en silence. Dès ce moment, il ne parla plus que de lui-même, de ses chevaux, de ses amis, de ses soupers, et de ses aventures. Lucie , qui avait les yeux sur Angélique , voyait avec douleur que tout cela faisait tort à Volny.
C'est bien dommage , dit Angélique lorsqu'il se fut retiré , c'est bien dommage qnon l'ait gâté de si bonne heure! Avoue cependant, dit Lucie, qu'il est pétri de grâces. — Et de ridicules , ma chère amie. — Il s'en corrigera. — Non ; car cela réussit à son âge; et l'on n'est pas disposé à se corriger d'un défaut qui plaît. — Mais il t'a vue , il l'aimera; et s'il t'aime, il deviendra sage, — Tu ne doutes pas que je ne le désire; mais je suis bien loin de l'espérer.
Volny n'hésita point à croire qu'il avait eu un succès complet. Ma sa*ur avait raison, dit-il, son amie est belle ; un peu singulière ; mais son caractère n'en est que plus piquant. Ce qui lui manque , c'est la naissance : ma mère veut que j'éponse une fille de qualité. A oyons-la toujours. Cela ne ressemble à rien de ce que nous avons dans le monde; et il y a du moins de quoi s'amuser.
Il alla donc revoir sa sœur, et avec elle il revit Angélique. Que t'ai -je fait, dit-il à Lucie, pour avoir troublé nion repos? J'étais si tranquille! je
m'amiisais si h'wu nvant que d'avoir vu la dangorciisc amie! Ali! madeinoisolle, que le rnoiide est insipide, et que ses amusements sont froids pour un cœur occupé de ypus! Qui m'eut dit que je serais jaloux de ma sœur? Ré|)audu dans les sociétés les plus brillantes, sollicité par tous les plaisirs, qui le croirait? oui, je voudrais être à sa place. Elle vous voit sans cesse, vous dit qu'elle vous aime, vous entend dire que vous l'aimez. — Tu as raison d'envier mon bonheur; Mais, Volny, si tu voulais, le tien serait encore plus digne d'envie. (A ces mots, Angélique rougit.)
— O Ciel! ma sœur, que viens -je d'entendre?
— J'en ai trop dit. — Non, ma chère Lucie : dans les sentiments honnêtes, il n'y a rien à dissimuler. Votre sœur désire, monsieur, que le Ciel nous ait destinés l'un à l'autre; et je ne puis que lui en savoir gré. Je vous dirai plus : je me flatte d'être née pour rendre heureux un homme de bien; et rien n'empêche que, par vos mœurs, vous ne soyez tel que mon époux doit être : vous n'avez, pour y réussir, qu'à ressembler à votre sœur, — S'il ne tient qu'à cela, je suis heureux; car on me flatte que je lui ressemble. — Vous dites bien, l'on vous flatte; mais moi, qui ne flatte jamais, je vous assure qu'il n'en est rien. Ma Lucie ne tire vanité ni des grâces de son esprit , ni de celles de sa figure. — Ah ! je vous proteste que personne au monde n'est moins avantageux que moi; et si je suis bien, c'est sans
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le savoir. — Rien n'est plus simple que les mœurs de Lucie; c'est la nature dans toute sa candeur. Voyez si, dans son maintien, dans son langage, dans son action, il y a rien d'affecté, d'étudié. — C'est comme moi : pour éviter l'affectation , je tombe souvent dans la négligence; c'est un reproche qu'on me fait tous les jours. — Lucie n'a de prétentions siu" rien : tout occupée à faire valoir ses égales , elle est la seule qu'elle oublie. — • Et moi, quelques talents que m'ait donnés la nature, me voit-on m'en glorifier, m'en prévaloir? Tout le monde dit que j'excelle dans toutes les choses d'agrément; moi seul je n'en parle jamais. Ah ! si c'est la modestie et la simplicité que vous aimez dans ma sœur, je suis bien sûr que vous m'aimerez : ce sont mes vertus favorites. Je le souhaite, dit Angélique : cependant si vous avez jamais dessein de me plaire, je vous conseille de vous examiner de plus près.
Tu lui as donné là, dit Lucie, une leçon qu'il n'oubliera pas. — Non, car il l'a déjà oubliée. Angélique avait raison. Tout ce qu'd avait retenu de leur entretien, c'est qu'il était à son gré, et qu'elle serait bien aise d'être sa femme. Avec quelle naïveté, disait-il, elle m'en a fait l'aveu! que cette cajideur sied bien à la beauté! Soit vanité ou sentiment, il en était réellement ému; mais ce goût naissant, si c'en était un, ne prit rien sur ses habitudes. Enivré de l'encens de ses flatteurs, agréablement trompé par une jeune en-