A N N E T T E ET L U B I N
ee qui se passait dans le monde, et se rendaient compte l'un à l'autre de leurs petites réflexions. Ils comparaient leur sort à celui des citoyens les plus opulents, et se trouvaient plus heureux et plus sages. Les insensés, disait Lubin, pendant les plus beaux jours de l'année ils s'enferment dans des carrières! N'est -il pas vrai, Annette, que notre cabane est préférable à ces prisons magnifiques qu'ils appellent des palais? Quand ce feuillage qui nous couvre est brûlé par le soleil, je vais dans la foret voisine, et je te fais, dans moins d'une heure, une nouvelle maison plus riante que la première. L'air et la lumière sont à nous. Une branche de moins nous donne la fraîcheur du levant ou du nord; une branche de plus nous garantit des ardeurs du midi et des pluies du couchant. Cela n'est pas bien cher, Annette?
Non, vraiment, disait -elle; et je ne sais pas pourquoi, dans la belle saison, ils ne viennent pas tous, deux à deux, habiter une jolie cabane. As -tu vu, Lubin, ces tapis dont ils sont si glorieux? Quelle comparaison avec nos lits de verdure! comme on y dort! comme on s'y réveille! — Et toi , Annette , as-tu remarqué quel soin ils prennent pour donner un air de campagne aux murailles qui les enferment? Ces paysages qu'ils tâchent d'imiter, la nature les a faits pour nous; c'est pour nous que le soleU les éclaire; c'est pouf nous que les saisons se plaisent à les varier. Tu
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as l)ion raison, disait Annette. Je portai l'auliv jour dos fraises à une darne de qualilé ; on lui faisait de la musique. Ali! Luhin, quel bruit terrible! Je disais en moi-même : Que ne vient-elle quelque malin entendre nos rossignols? T^a ma!lieineuse lennue était couchée sur des coussins; elle baillait à faire pilié. Je demandai ce qu'avait madame : on me répondit qu'elle avait des vapeurs. Sais-tu, î.ubin, ce que c'est que des vapeurs? — TIélas! non; mais je me doute que c'est quelqu'une de ces maladies que l'on gagne à la ville, et qui otcnt l'usage des jambes aux personnes de qualité. Cela est bien triste, n'est-ce pas, Annette? et si l'on t'empêchait de courir sur le gazon, tu serais, je crois, bien fâchée! — Oh! très-fâchée; car j'aime à courir, sur- tout, Lubin, quand je cours après toi.
Telle était à-peu-près la philosophie de Lubin et d' Annette. Exempts d'envie et d'ambition, leur état n'avait pour eux rien d'humiliant, rien de pénible. Ils passaient les belles saisons dans cette cabane verdoyante, chef-d'œuvre de l'art de Lubin. Le soir, il fallait ramener les troupeaux au village; mais la fatigue et les plaisirs du jour leur préparaient un repos tranquille. L'aurore les rappe- , lait dans les champs, plus empressés de se revoir. Le sommeil n'effaçait de leur vie que les moments de l'absence ; il les dérobait à l'ennui. Cependant un bonheur si pur ne fut pas inaltérable : la taille légère d' Annette s'arrondissait insensiblement;