LIVRE V
lui dis-je; car je n'ai pas la force de vous le demander. » Il me le donna, et madame Geoffrin m'offrit un logement chez elle. Je l'acceptai avec reconnaissance, en la priant de vouloir bien me permettre de lui en payer le loyer ; condition à laquelle je la fis consentir.
Me voilà repoussé par ma destinée dans ce Paris, d'où j'avais eu tant de plaisir à m'éloigner; me voilà plus dépendant que jamais de ce public d'avec lequel je me croyais dégagé pour la vie. Qu'étaient donc devenues mes résolutions? Deux sœurs dans ini couvent, en âge d'être mariées; la facilité de mes vieilles tantes à faire crédit à tout venant, et à ruiner leur commerce en contractant des dettes que j'étais obligé de payer tous les ans; mon avenir auquel il fallait bien penser, n'ayant mis encore en réserve que dix mille francs que j'avais employés dans le cautionnement de M. Odde ; l'Académie française où je n'arriverais que par la carrière des lettres; enfin l'attrait de cette société littéraire et philosophique qui me rappelait dans son sein, furent les causes et seront les excuses de l'inconstance qui me fit renoncer au repos le plus doux, le plus délicieux, pour venir à Paris rédiger un journal, c'est-à-dire me condamner au travail de Sisyphe, ou à celui des Danaïdes.