LIVRE VI. ':)G
malgré les ménagements d'une politesse excessive, je m'apercevais bien aussi des endroits froids ou faibles qu'on passait sous silence, et de ceu\ où j'avais manqué le mot , le ton de la nature , la juste nuance du vrai; et c'était là ce que je notais, pour le corriger à loisir.
D'après l'idée que je vous donne de la société de madame Geoffrin , vous jugerez sans doute qu'elle aurait dû me tenir lieu de toute autre société ; mais j'avais à Paris d'anciens et bons amis, qui étaient bien aises de me revoir, et avec qui j'étais moi-même bien aise de me retrouver. Madame Harenc, madame Desfourniels , mademoiselle Clairon, et singulièrement madame d'Hérouville avaient droit au partage de mes plus doux moments. Je m'étais fait aussi quelques amis nouveaux d'une société charmante. Les intendants des Menus -Plaisirs n'étaient pas non plus
négligés.
J'avais d'ailleurs bien observé que, pour valoir aux yeux de madame Geoffrin ce qu'on valait réellement , il fallait avec elle savoir tenir un certain milieu entre la négligence et l'assiduité; ne la laisser ni se plaindre de l'une, ni se lasser de l'autre; et, dans les soins qu'on lui rendait, ne manquer à rien , mais ne rien prodiguer. Les empressements la suffoquaient. De la société même la plus aimable , elle ne voulait prendre que ce qu'il lui fallait, à ses heures et à son aise. Je me ménageais donc imperceptiblement l'avantage