‹ Œuvres complètesChapitre 143 sur 196 · L I V II E V T. 3G I · texte numérisé non relu

L I V II E V T. 3G I

nombreuse; c'étaient tout au plus cinq ou six de ses amis particuliers , ou un quadrille d'Iiommes et de femmes du plus grand monde, assoitis à leur gré , et réciproquement bien aises d'être ensemble. Mais quel que fût ce petit cercle de convives, Bernard et moi nous en étions. Un seul avait exclu Bernard, et n'avait agiéé que moi. Le groupe en était composé de trois femmes et d'un seul homme. Les trois femmes , assez semblables aux trois déesses du mont Ida, étaient la belle comtesse de Brionne, la belle marquise de Duras, et la jolie comtesse d'Egmont. Leur Paris était le prince Louis de Rohan ; mais je soupçonne que dans ce temps -là il donnait la pomme à Minerve ; car , à mon gré , la Vénus du souper était la séduisante et piquante d'Egmont. Fille du maréchal de Richelieu , elle avait la vivacité , l'esprit , les grâces de son père ; elle en avait aussi, disait -on, Thumeur volage et libertine; mais c'était là ce que ni madame Geoffrin ni moi ne faisions semblant de savoir. La jeune marquise de Duras, avec autant de modestie que madame d'Egmont avait de gentillesse, donnait assez l'idée de Junon, par sa noble sévérité, et par i\n caractère de beauté qui n'avait rien d'élégant ni de svelte. Pour la comtesse de Brionne, si elle n'était pas Vénus même , ce n'était pas que , dans la régularité parfaite de sa taille et de tous ses traits, elle ne réunît tout ce qu'on peut imaginer pour définir ou peindre la beauté idéale. De tous

les charmes, un seul lui in;niqnait, sans lequel il n'y a point de Vénus au monde, et qui était le j)restio;e de madame d'Egmont ; c'était l'air de la volupté. Pour le prince de Rohau , il était jeune , leste , étourdi , bon enfant , haut par boutades en concurrence avec des dignités rivales de la sienne, mais gaîment familier avec des gens de lettres libres et simples comme moi.

Vous croyez bien qu'à ces petits soupers , mon amour -propre était en jeu avec tous les moyens que je pouvais avoir d'être amusant et d'être aimable. Les nouveaux contes que je faisais alors, et dont ces dames avaient la primeur, étaient , avant ou après le souper, une lecture amusante pour elles. On se donnait rendez-vous pour l'entendre ; et , lorsque le petit souper manquait par quelque événement , c'était à dîner chez madame de Brionnc que l'on se rassemblait. J'avoue que jamais succès ne m'a plus sensiblement flatté que celui qu'avaient mes lectures dans ce petit cercle, où l'esprit, le goût, la beauté, toutes les grâces étaient mes juges ou plutôt mes applaudisseurs. Il n'y avait, ni dans mes peintures , ni dans mon dialogue , pas un trait tant soit peu délicat ou tin , qui ne fût vivement senti; et le plaisir que je causais avait l'air du ravissement. Ce qui me ravissait moi-même, celait de voir de près les plus beaux yeux du monde donner des larmes aux petites scènes touchantes, où je faisais gémir la nature ou l'amour. Mais ,

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