DE MARMONTEL. XXXV
lie tant d'hommes célèbres et de femmes aimables avec lesquels il a vécu! Quelle franchise et quelle vérité dans les récits de ce qui lui est personnel! Quelle tolérance des opinions et quelle justice pour les personnes ! Comme il peint le mouvement de ces sociétés brillantes et animées, dans lesquelles il était lui-même toujours en action, et cet heureux temps où tous les esprits se portaient à- la- fois A^ers toutes les vérités, en agitant toutes les questions, sans troubler la paix de la société, en même temps que les progrès des sciences , des arts utiles et des arts agréables , multipliaient pour elle tous les genres de jouissance dont se compose son bonheur!
Le public semble avoir accueilli les Mémoires sur la Régence comme un ouvrage bien fait et bien écrit. Je vois seulement assez généralement établie l'opinion que l'auteur n'a pas été juste envers Louis XIV et madame de Maintenon ; et cette opinion, je la partage. Marmontel s'est laissé égarer en cela par les Mémoires de Saint-Simon, source où il a le plus puisé et dont il ne s'est pas assez défié , en nous avertissant lui - même qu'il fallait s'en défier beaucoup ; mais à cette erreur près, je le vois observer la loi prescrite à l'historien, de ne rien dire qu'il ne croie vrai, et d'oser dire tout ce qu'il croit tel. Quant au
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sl\lo, il est rcni,ii'(|ii.il)lc paf la rapidité des récits, la iicllcti- des discussions, la vérité des j)orlraits.
Liitre SCS ouvrages posthumes qui n'ont pas encore paru, sa Grcunuiaire pourra être consultée par les lionnnes les plus exercés dans l'art dCi rire cl de parler; elle a le mérite (Tune grande clarté (jiii lésulte tant do la manière d'écrire de l'auteur, que de la richesse et de l'abondance des exemples par lesquels il explique et appuie ses leçons, et dont rensemble est une sorte d'extrait de nos meilleurs écrivains que les personnes les plus instruites retrouvent toujinirs cités avec un nouveau plaisir.
Sa Logique sera étudiée avec fruit. La forme en est nou\elle;on pourra en contester quelques notions préliminaires sur l'origine des idées et lanalyse des sensations; mais, lorsqu'il en vient à lart de raisonner, il lait l'emploi le plus heureux des Topiques de Cicéron et des Analytiques dJristote. VjWQ^ élégante simplicité, une justesse soutenue, une clarté parfaite, et, comme dans sa Cianimui/e , une grande richesse et un beau i li()i\ d e\eiii|»les applanissent les difficultés et font oublier la sécheres.se du sujet.
Dans sa Morale, après en avoir lié les prin- 4i[)es avec la doeliine de l'existence d'un Etre
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C'est là qu'au sein de sa famille, aimé et respecté de ses voisins, répandant autour de lui le bien que sa modique fortune lui permet encore de faire , travaillant avec assiduité pour laisser à ses enfants ses dernières instructions dans les traités dont j'ai fait ci -dessus mention, il couronne une vie honorable et laborieuse en mourant, pour ainsi dire, sur le champ de bataille et les armes à la main.
Maintenant, messieurs, je vous le demande, l'homme dont je viens de vous tracer le portrait, n'a-t-il pas des droits à votre estime par son caractère moral, et à votre reconnaissance par ses ouvrages? Ces sentiments ne sont-ils pas justement dus à celui qui, d'une part, a rempli tous les devoirs de la \ie sociale, et, de Tautre, employé ses talents à nous ouvrir des sources abondantes d'instruction et de plaisir?
Je sais qu'on se plaint souvent de l'ingratitude des hommes envers ceux qui les ont éclairés et servis. Il y a long -temps qu'on a peint In justice des siècles, les attendant assise sur leur tombe, et ne se montrant à eux que là. Souvent leur vie entière est un combat. Comme tous les hommes à talents, Marmontel a été long -temps en butte à ce que la critique a de plus injuste et de plus amer de la part de ces écrivains éphé-
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mères (jui vivent du /ii;il (|u ils disent, car je ne saurais convenii- (|ne ce soil du mal qn'ils font.
Enfin, le temps de la justice est arrivé pour lui; mais, que dis-je?elle n'a pas été si tardive; et, bien avanl de le perdre, nous avons vu ses ouvrages et son caractère prendre dans l'opinion publique une place distinguée qui leur restera.
Oui, messieurs, j'aime à penser que, si Marmontel, octogénaire, était venu vous apporter ici les fruits de ses dernières veilles, et présider peut-être cette respectable assemblée, avec l'aut(;rilé de l'expérience et de l'Age, il eut reçu de vous les témoignages de la considération naturellement attacliée à la vieillesse d'un homme de lettres qui a rempli sa vie de travaux utiles; vous l'auriez vu avec intérêt près de la fin d'une longue carrière, conservant encore quelque chose de cette énergie du jeune âge, qui est lame de l'ame et la vie de la vie. Vous auriez applaudi à ses derniers efforts, et cet accueil qui eût pavé tous ses travaux, je pourrai croire qu'il l'eût obtenu de vous d'après lindulgence avec laquelle vous aurez l)ien voulu m'entendre.