LIVRE vr
si ma plume, toujours décente et modérée, n'a jamais trempé dans le fiel, pourquoi, sur la parole et sur la foi d'un homme que la colère aveugle, croit-on que cette plume ait commencé par distiller contre lui son premier venin? Je suis calomnié, madame, je le suis devant vous, je le Nuis devant ce bon roi, qui ne peut croire qu'on lui en impose; et, sans la pitié généreuse que je viens d'inspirer à M. le duc de Choiseul, ni le roi, ni vous-même, vous n'auriez jamais su que je fusse calomnié. »
A peine j'achevais, on annonça le duc de Choiseul. Il n'avait pas perdu de temps, car je l'avais laissé à sa toilette. « Eh bien! dit -il, madame, vous l'avez entendu ? Que pensez-vous de ce qu'il éprouve? — Que cela est horrible, répondit-elle, et qu'il faut, monsieur, que le Mercure lui soit rendu. — C'est mon avis, dit le duc de Choiseul. — Mais, reprit-elle, il serait peu convenable que le roi parût d'un jour à l'autre passer du noir au blanc. C'est à M. le duc d'Aumont lui-même
à faire une démarche — Ah! madame, vous
prononcez mon arrêt, m'écriai-je : cette démarche que vous voulez qu'il fasse, il ne la fera point. — Il la fera, insista- 1- elle. M. de Saint- Florentin est chez le roi; il va venir me voir, et je vais lui parler. Allez l'attendre à son hôtel. »
Le vieux ministre ne fut pas plus content que moi du biais que prenait la faiblesse de madame de Pompadour, et il ne me dissimula point qu'il
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en tirait un mauvais an^uiv. lui effet, l'opiniâtre orj^ueil du duc d'Auniont fut iutraital^le. Ni le comte (rAugiviller, son ami, ni Bouvarl, son médecin, ni le duc de Duras, son camarade, ne purent lui inspirer ini sentiment tant soit j)eu noble. Comme en lui-même il n'avait rien qui pût le faire respecter, il prétendit au moins se faire craindre; et il ne revint à la cour que bien déterminé à ne pas se laisser fléchir, déclarant qu'il regarderait comme ses ennemis ceux qui lui parleraient d'une démarche en ma faveur. Personne n'osa tenir tète à l'un des honmies qui approchaient de plus près de la personne du roi, et tout cet intérêt que l'on prenait à moi se réduisit à me laisser inie pension de mille écus sur le Mercure: l'abbé lîarthelemi en refusa le brevet ; et il fut accordé à un nommé Lagarde , bibliothécaire de madame de Pompadour, et digne protégé de Colin , son homme d'affaires.
Dix ans après, le duc de Choiseul, en dînant avec moi, me rappela nos conversations, auxquelles il aurait bien voulu, disait -il, que nous eussions eu des témoins. Je n'ai pu en donner, de souvenir, qu'une esquisse légère, et telle que ma mémoire, dès long-temps refroidie, a pu me la retracer; mais il faut que la situation m'eût bien vivement inspiré; car il ajouta que de sa vie il n'avait entendu un homme aussi éloquent que je le fus dans ces moments-là , et , à ce propos, « Savez -vous, me dit -il, ce qui empêcha
madame de Pompadoiir de vous faire rendre le Mercure? ce fut ce fripon de Colin, pour le faire donner à son ami Lagarde. » Ce Lagarde était si mal famé, que dans la société des Menus-Plaisirs où il était souffert , on l'appelait Lagarde- Bicctre. C'était donc, mes enfants, à Lagarde-Bicétre que l'on m'avait sacrifié; et le duc de Choiseul m'en faisait l'aveu!
Aussi dépourvu d'instruction que de talent, ce nouveau rédacteur fit si mal sa besogne, que le Mercure décrié tombait, et n'allait plus être en état de payer les pensions dont il était chargé. Les pensionnaires effrayés vinrent me supplier de consentir à le reprendre, et m'offrir d'aller tous ensemble demander qu'il me fût rendu ; mais, ayant une fois quitté cette chaîne importune, je ne voulus plus m'en charger. Heureusement Lagarde étant mort, le Mercure fut fait un peu moins mal, et dépérit plus lentement; mais, pour sauver les pensions , il fallut enfin qu'on en fît une entreprise de libraire.