‹ Œuvres complètesChapitre 164 sur 196 · LIVRE VIT · texte numérisé non relu

LIVRE VIT

faire un dii^ne et noble usage. Enfin, j'élais résolu à sacrifier au travail du Mercure huit ou dix des plus belles années de ma vie, avec l'espérance d'amasser une centaine de mille francs, auxquels je bornais mon ambition. Or, les loisirs que m'avait procurés le duc d'Aumont ne me valurent guère moins dans le même nombre d'années, sans rien prendre sur les plaisirs de mes sociétés à la ville, ni des campagnes délicieuses où je passais le temps des trois belles saisons.

Je ne compte pas l'avantage d'avoir été reçu à l'Académie française plutôt que je n'aurais dû l'être en ne faisant que le Mercure. L'intention du duc d'Aumont n'était pas de m'y conduire par la main. Il le fit cependant sans le vouloir, et même en ne le voulant pas.

J'ai observé plus d'une fois , et dans les circonstances les plus critiques de ma vie, que, lorsque la fortune a paru me contrarier, elle a mieux fait pour moi, que je n'aurais voulu moi-même. Ici me voilà ruiné; et, du milieu de ma ruine, vous allez, mes enfants, voir naître le bonheur le plus égal, le plus paisible, et le plus rarement troublé , dont un homme de mon état se puisse flatter de jouir. Pour fétablir solidement et sur sa base naturelle , je veux dire sur le repos de l'esprit et de l'ame, je commençai par me délivrer de mes inquiétudes domestiques. L'âge ou les maladies, celle sur-tout qui semblait être contagieuse dans ma famille, diminuaient succesbi-

''loS M j: AT o I II r s.

vement le nombre de ces bons parents que j avais eu tant de plaisir à faire vivre dans l'aisance.' J'avais déjà obtenu de mes tantes de cesser tout commerce, et, après avoir liquidé nos dettes, j'avais ajouté des pensions au revenu de mon petit bien. Or, ces pensions, de cent écus chacune, étant réduites au nombre de cinq, il me restait à moi d'abord la moitié de mes mille écus de pension sur le Mercure; j'avais de plus les cinq cents livres d'mtérèts de dix mille francs que j'avais employés au cautionnement de INI. Odde; j'y ajoutai une rente de cinq cent quarante livres sur le duc d'Orléans, et, du surplus des fonds qui me restaient dans la caisse du Mercure, j'achetai quelques effets royaux. Ainsi, pour mon loyer, mon domestique et moi, je n'avais guère moins de mille écus à dépenser. Je n'en avais jamais dépensé davantage. Madame Geoffrin voulait même que le paiement de mon loyer cessât dès-lors; mais je la priai de permettre que j'essayasse encore un an si mes facultés ne me suffiraient pas, en l'assurant que, si mon loyer me gênait, je le lui avouerais sans rougir. Je ne fus point à cette peine. Bien malheureusement le nombre des pensions que je faisais diminua par la mort de mes deux sœurs qui étaient au couvent de Clermont, et que m'enleva la même maladie dont étaient morts nos père et mère. Peu de temps après je j)erdis mes deux vieilles tantes, les seules qui me restaient à la maison. La mort

Page 1