LIVRE VII
ne me laissa que la sœur de ma mère, cette tante d'Albois qui vit encore. Ainsi j'héritais tous les ans de quelques-uns de mes bienfaits. D'un autre côté, les premières éditions de mes contes commencèrent à m'enrichir.
Tranquille du coté de la fortune , ma seule ambition était TAcadémie française; et cette ambition même était modérée et paisible. Avant d'atteindre à ma quarantième année, j'avais encore trois ans à donner au travail; et dans trois ans j'aurais acquis de nouveaux titres à cette place. Ma traduction de Lucain s'avançait, je préparais en même temps les matériaux de ma poétique, et la célébrité de mes contes allait toujours croissant à chaque édition nouvelle. Je croyais donc pouvoir me donner du bon temps.
Vous avez vu de quelle manière obligeante l'officieux Bouret avait débuté avec moi. La connaissance faite , la liaison formée , ses sociétés avaient été les miennes. Dans l'un des contes de la veillée, j'ai peint le caractère de la plus intime d^ ses amies , la belle madame Gaulard. L'un de ses deux fils, homme aimable, occupait à Bordeaux l'emploi de la recette générale des fermes; il avait fait un voyage à Paris; et, la veille de son départ, l'un des plus beaux jours de l'année, nous dînions ensemble chez notre ami Bouret en belle et bonne compagnie. La magnificence de cet hôtel que les arts avaient décoré, la somptuosité de la table, la naissante verdure des jardins,
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la sérénité d'un ciel pur, et sur -tout l'amabilité d'iui hùte qui, au milieu de ses convives, semblait être l'amoureux de toutes les lenunes , le meilleur ami de t<nis les hommes, enfin tout ce qui peut répandre la belle humeur dans un repas, y avait exalté les esprits. IVIoi qui me sentais le plus lil)re des hommes, le plus indépendant, j'étais comme l'oiseau qui, échappé du lien qui le tenait captif, s'élance dans l'air avec joie; et, pour ne rien dissimider, l'excellent vin qu'on me versait contribuait à donner l'essor à mon ame et à ma pensée.
Au milieu de cette gaîté, le jeune fds de madame Gaulard nous faisait ses adieux; et, en me parlant de Bordeaux , il me demanda s'il pouvait m'y être bon à quelque chose? « A m'y bien recevoir, lui dis- je, lorsque j'irai voir ce beau port et cette ville opulente; car, dans les rêves de ma vie, c'est l'un de mes projets les plus intéressants. — Si je l'avais su, me dit-il, vous auriez pu l'exécuter dès demain ; j'avais une place à vous offrir dans ma chaise. — Et moi , me dit l'un des convives ( c'était un Juif appelé Gradis, l'un des plus riches négociants de Bordeaux ), et moi je me serais chargé de faire voiturer vos malles. -^ Mes malles, dis-je, n'auraient pas été lourdes; mais pour mon retour à Paris?... — Dans six semaines, reprit Gaidard, je vous y aurais ramené. — Tout cela n'est donc plus possible, leur demandui-je? — Très-possible de notre part,
îiie (lirent-ils, mais nous partons demain. » Alors, disant quatre mots à l'oreille au fidèle Bury qui me servait à table, je l'envoyai fai.e mes paquets; et aussitôt, buvant à la santé de mes compagnons de voyage, me voilà prêt, leur dis-je, et nous partons demain. Tout le monde applaudit à une résolution si leste, et tout le monde but à la santé des voyageurs.
Il est difficile d'imaginer un voyage plus agréable; une route superbe, un temps si beau, si doux, que nous courions la nuit, en dormant, les glaces baissées. Par -tout, les directeurs, les receveurs des fermes empressés à nous recevoir; je croyais être dans ces temps poétiques , et dans ces beaux climats où l'iiospitalité s'exerçait par des fêtes. >
A Bordeaux, je fus accueilli et traité aussi-bien qu'il était possible ^ c'est-à-dire qu'on m'y donna de bons dîners, d'excellents vins et même des salves de canon des vaisseaux que je visitais. Mais , quoiqu'il y eût dans cette ville des gens d'esprit, et faits pour être aimables, je»jouis moins de leur commerce que je n'aurais voulu. Un fatal jeu de dé, dont la fureur les possédait, noircissait leur esprit et absorbait leur ame. J'avais tous les jours le chagrin d'en voir quelqu'un navré de la perte qu'il avait faite. Ils semblaient ne dîner et ne souper ensemble que pour s'entr'égorger au sortir de table; et cette âpre cupidité, mêlée aux jouissances et aux affections sociales, était pour moi quelque chose de monstrueux.
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Rien de plus dangereux pour un receveur général des fermes qu'une telle société. Quelque intacte que fût sa caisse, sa seule qualité de complable lui devait interdire les jeux de hasard , comme un écueil, sinon de sa fidélité, au moins de la confiance qu'on y avait mise; et je ne fus pas inutile à celui-ci, pour raffermir dans la résolution de ne jamais se laisser gagner à la contagion de l'exemple.
Une autre cause altérait le plaisir que m'aurait fait le séjour de Bordeaux, la guerre maritime faisait des plaies profondes au commerce de cette grande ville. Le beau canal que j'avais sous les yeux ne m'en offrait que les débris; mais je me formais aisément l'idée de ce qu'il devait être dans son état, paisible , prospère et florissant.
Quelques maisons de commerçants, où l'on ne jouait point, étaient celles que je fréquentais le plus et qui me convenaient le mieux. INIais aucinie n'avait pour moi autant d'attrait que celle d'Ansely. Ce négociant était un philosophe anglais, d'un caractère vénérable. Son fils , quoique bien jeune encore, annonçait un homme excellent; et ses deux filles, sans être belles, avaient un charme naturel dans l'esprit et dans les manières qui m'engageait autant et plus que n'eût fait la beauté. La plus jeune des deux, Jenni, avait fait sur mon ame une impression vive. Ce fut pour elle que je composai la romance de Pétrarque, et je la lui chantai en lui disant adieu.
Dans les loisirs que me laissait la société d'une ville où, le matin, tout le monde est à ses affaires, je repris le goût de la poésie, et je composai mon épitre aux poètes. J'eus aussi pour amusement les facéties qu'on imprimait à Paris dans ce moment-là contre un homme qui méritait d'être châtié de son insolence, mais qui le fut aussi bien rigoureusement; c'était le Franc de Pompignan.
Avec un mérite littéraire considérable dans sa province, médiocre à Paris, mais suffisant encore pour y être estimé, il y auiait joui paisil)lemcnt de cette estime, si l'excès de sa vanité, de sa présomption , de son ambition ne l'avait pas tant enivré. Malheureusement trop flatté dans ses académies de Montauban et de Toulouse, accoutumé à s'y entendre applaudir dès qu'il ouvrait la bouche , et avant même qu'il eût parlé , vanté dans les journaux dont il savait gagner ou payer la faveur, il se croyait un homme d'importance en littérature; et par malheur encore il avait ajouté à l'arrogance d'un seigneur de paroisse l'orgueil d'un président de cour supérieure dans sa ville de Montauban; ce qui formait un personnage ridicule dans tous les points. D'après l'opinion qu'il avait de lui-même, il avait trouvé malhonnête qu'à la première envie qu'il avait témoignée d'être de l'Académie française, on ne se fût pas empressé à l'y recevoir; et , lorsqu'en i ySS , Sainte- Palaye y avait eu sur lui la préférence, il en avait
marqué un superbe dépit. Deux ans après, l'Acadéniie n'avait pas laissé de lui accorder ses suffrages; et il n'y avait pour lui cpie de Tagrénieut dans Tunanimité de sou élection; mais, au lieu de la modestie que les plus grands hommes euxmêmes affectaient, au moins en y entrant, il y apporta Ihumeur de l'orgueil offensé, avec un excès d âpreté et de hauteur inconcevable. Le malheureux avait conçu l'ambition d'être je ne sais quoi dans l'éducation des enfants de France. Il savait que, dans ses principes de religion, M. le dauphin n'aimait pas Voltaire, et qu'il voyait de mauvais œil l'atelier encyclopédique; il faisait sa cour à ce prince, il croyait s'être rendu recommandable auprès de lui par ses odes sacrées, dont la magnifique édition ruinait son libraire; il croyait l'avoir très-flatté en lui confiant le manuscrit de sa traduction des Géorgiques; il ne savait pas à qui sa vanité avait à faire; il ne savait pas que cette traduction, si péniblement travaillée, en vers durs, raboteux, martelés, sans couleur et sans harmonie, comparée au chefd'œuvre de la poésie latine, était, par le dauphin lui-même, soumise à l'œil moqueur de la critique, et tournée en dérision. Il crut faire un coup de partie, en attaquant publiquement, dans son discours de réception à l'Académie française , cette classe de gens de lettres que Ton appelait philosophes, et singulièrement Voltaire et les encyclopédistes.
Il venait de faire cette sortie , lorsque je partis pour Bordeaux; et, ce qui n'était guère ruoins étonnant que son arrogance , c'était le succès qu'elle avait eu. L'Académie avait écouté en silence cette insolente déclamation; le public l'avait applaudie ; Ponipignan était sorti de là triomphant et enflé de sa vaine gloire.
Mais, peu de temps après, commença contre lui la légère escarmouche des Facéties parisiennes ; et ce fut l'un de ses amis, le président Barbeau, qui, étant venu me voir, m'apprit que ce pauvre M. de Poinpignan était la fable de Paris. Il me montra les premières feuilles qu'il venait de recevoir; c'étaient les quand, et les pourquoi. Je vis la tournure et le ton que prenait la plaisanterie. — « Vous êtes donc l'ami de jM. le Franc? lui demandai -je. — Hélas! oui, me dit -il. — Je vous plains donc; car je connais les railleurs qui sont à ses trousses. Voilà les quand et les pourquoi; bientôt les si, les mais, les car vont venir à la file; et je vous annonce qu'on ne le quittera point qu'il n'ait passé par les particules. » La correction fut encore plus sévère que je n'avais prévu ; on se joua de lui de toutes les manières. Il voulut se défendre sérieusement; il n'en fut que plus ridicule. Il adressa un mémoire au roi; son mémoire fut bafoué. Voltaire parut rajeunir pour s'égayer à ses dépens; en vers, en prose, sa malice fut plus légère, plus piquante, plus féconde en idées originales et plaisantes qu'elle
n'avait jamais été. Une saillie iraltendait pas l'autre. Le public ne cessait de rire aux dépens du triste le Franc. Obligé de se tenir enfermé chez lui, pour ne pas entendre chanter sa chanson dans le monde, et, pour ne pas se voir montrer au doigt, il finit par aller s'ensevelir dans son château, où il est mort, sans avoir jamais osé reparaître à l'Académie. J'avoue que je n'eus aucune pitié de lui; non -seulement parce qu'il était l'agresseur, mais parce que son agression avait été sérieuse et grave, et n'allait pas à moins, si on l'en avait cru, qu'à faire proscrire nombre de gens de lettres, qu'il dénonçait et désignait comme les ennemis du trône et de l'autel.
Lorsque nous fûmes sur le point, Gaulard et moi, de revenir à Paris : « Allons-nous, me dit-il, retourner par la même route? n'aimeriez -vous pas mieux faire le tour par Toulouse, Montpellier, Nîmes, Avignon, Vaucluse, Aix, Marseille, Toulon , et par Lyon , Genève , où nous verrions Voltaire, dont mon père a été connu ?» Vous pensez bien que j'embrassai ce beau projet avec transport, et, avant de partir, j'écrivis à Voltaire. A Toulouse, nous fûmes reçus par un ami intime de madame (laulard, M. de Saint -Arnaud, homme de l'ancien temps poiu' la franchise et la politesse, et qui , dans cette ville, occupait un très-bon emploi. Pour moi, je n'y retrouvai })lus aucune de mes connaissances. J'eus même de la peine à reconnaître la ville, tant les objets de
comparaison, et l'habitude de voir Paris, la rappetissait à mes yeux.
De Toulouse à Béziers, nous fûmes occupés a suivre et à observer le canal de Languedoc. Ce fut là véritablement pour moi un objet d'admiration , parce que j'y voyais réunies la grandeur et la simplicité , deux caractères qui ne se montrent jamais ensemble sans causer de fétonnement.
La jonction des deux mers, et le commerce de l'une à l'autre , étaient le résidtat de deux ou trois grandes idées combinées par le génie. La première était celle d'un amas d'eaux immense, dans l'espèce de coupe que forment des montagnes du côté de Rével, à quelques lieues de Carcassonne , pour être perpétuellement la source et le réservoir du canal. La seconde était le choix d'une éminence inférieure au réservoir , mais dominant d'un coté l'intervalle de ce point-là jusqu'à Toulouse, et de l'autre coté l'espace du même point jusqu'à Béziers, en sorte que les eaux du réservoir, conduites jusque-là par une pente naturelle , s'y tiendraient suspendues dans un vaste niveau, et n'auraient plus qu'à s'épancher d'un côté vers Béziers, de l'autre vers Toulouse, pour alimenter le canal et aller déposer les barques dans l'Orbe d'un côté, et de l'autre dans la Garonne. Enfin , une troisième et principale idée était la construction des écluses dans tous les points où les barques auraient à s'élever ou à descendre ; l'effet de ces écluses étant , comme l'on sait , de
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recevoir les barques, et, en se remplissant ou se vidant à volonté, de leur servir comme d'échelons dans les deux sens, soit pour descendre, soit pour monter au niveau du canal.
En vous épargnant les détails de prévoyance et d'industrie où l'inventeur était entré pour rendre intarissable la source des eaux du canal et en mesurer le volume , sans jamais le faire dépendre du cours des- rivières voisines , ni communiquer avec elles, je dirai seulement que je ne négligeai aucun de ces détails. Mais le principal objet de mon attention fut le bassin de Saint- Ferréol , la source du canal et le réservoir de ses eaux. Ce bassin , formé comme je l'ai dit , par un cercle de montagnes , a deux mille deux cent vingt -deux toises de circonférence et cent soixante pieds de profondeur. La gorge des montagnes qui l'environnent est fermée par un mur de trente-six toises d'épaisseur. Lorsqu'il est plein, ses eaux s'épanchent en cascade; mais , dans les temps de sécheresse , ces épanchoirs n'en versent plus, et alors c'est du fond du réservoir qu'on les tire. Voici comment : dans l'épaisseur de la digue sont pratiquées deux voûtes, qui, à quarante pieds de distance , se prolongent sous le réservoir. A l'une de ces voûtes sont adaptés verticalement trois tubes de bronze du calibre des plus gros canons, et par lesquels , quand leurs robinets s'ouvrent, l'eau du réservoir tombe dans un aqueduc pratiqué le long de la seconde voûte;
en sorte que, lorsqu'on pénètre jusqu'à ces robinets, on a cent soixante pieds d'eau sur la tète. Nous ne laissâmes pas de nous avancer jusque-là, à la lueur du goudron enflammé que notre conducteur portait dans une poêle; car nulle autre lumière n'aurait tenu à la commotion de l'air qucxcita bientôt sous la voûte l'explosion des eaux, quand tout-à-coup, avec un fort levier de fer notre homme ouvrit le robinet de Tun des trois tuyaux, puis celui du second, puis celui du troisième. A l'ouverture du premier, le plus effroyable tonnerre se fit entendre sous la voûte ; et deux fois , coup sur coup , ce mugissement redoubla. Je croyais voir crever le fond du réservoir, et les montagnes des environs s'écrouler sur nos tètes. L'émotion profonde, et, à dire vrai, la frayeur que ce bruit nous avait causée , ne nous empêcha point d'aller voir ce qui se passait sous la seconde voûte. Nous y pénétrâmes, au bruit de ces tonnerres souterrains ; et là nous vîmes trois torrents s'élancer par l'ouverture des robinets. Je ne connais dans la nature aucun mouvement comparable à la violence de la colonne d'eau qui, en flots d'écume, s'échappait de ces tubes. L'œil ne pouvait la suivre ; .sans étourdissement, on ne pouvait la regarder. Le bord de l'aquéduc où fuyait ce torrent n'avait que quatre pieds de large; il était revêtu d'une j3ierre de taille, polie, humide et très- glissante. C'était là que nous étions debout , pâlissants ,
immobiles; et, si le pied nous eut manqué, l'eau du torrent nous eut roulés à mille pas dans un clin d'ot'il. Nous sortîmes en frémissant, et nous sentîmes les rochers auxquels la digue est appuyée trembler à cent pas de distance.
Quoique bien familiarisé avec le mécanisme du canal, je ne laissai pas dVtre émerveillé encore, lorsque du pied de la colline de Béziers, je vis comme un long escalier de huit écluses contiguës, par où les barques descendaient ou montaient avec une égale facilité.
A Béziers, je trouvai un ancien militaire de mes amis, M. de la Sablière , qui , après avoir joui long-temps de la vie de Paris, était venu achever de vieillir dans sa ville natale, et y jouir d'une considération méritée par ses services. DansTasyle voluptueux qu'il s'était fait, il nous reçut avec cette hilarité gasconne à laquelle contribuait l'aisance d'une fortune honnête, l'état d'une ame libre et calme, le goijt de la lecture, un peu de la philosophie antique , et cette salubrité renommée de l'air qu'on respire à Béziers. 11 me demanda des nouvelles de la Poplinière, chez lequel nous avions passé ensemble de beaux jours. « Hélas ! lui répondis-je, nous ne nous voyons plus; son fatal égoïsmc lui a fait oublier l'amitié. Je vais vous confier ce que je n'ai dit à personne :
« Immédiatement après le mariage de ma sœur, j'avais obtenu pour son mari un emploi à Ghinon, l'entrepôt du tabac, emploi facile et simple.