‹ Œuvres complètesChapitre 190 sur 196 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

manqué. Était-ce une pièce de théâtre? il y jetait des scènes, des incidents nouveaux, des traits de caractère; et, croyant avoir entendu ce qu'il avait rêvé, il nous vantait l'ouvrage qu'on \enait de lui lire, et dans lequel, lorsqu'il voyait le jour, nous ne retrouvions presque rien de ce qu'il en avait cité. En général, et, dans toutes les branches des connaissances humaines, lout lui était si familier et si présent, qu'il semblait toujours préparé à ce qu'on avait à lui dire, et ses aperçus les plus soudains étaient comme les résultats d'une étude récente ou d'une longue méditation.

Cet homme, l'un des plus éclairés du siècle, était encore l'un des plus aimables; et, sur ce qui touchait à la bonté morale, lorsqu'il en parlait d'abondance, je ne puis exprimer quel charme avait en lui l'éloquence du sentiment. Toute son ame était dans ses yeux, sur ses lèvres. Jamais physionomie n'a mieux peint la bonté du cœur.

Je ne vous parle point de ceux de nos amis que vous venez de voir sous l'œil de madame Geoffrin , et soumis à sa discipline. Chez le baron d'Holbach et chez Helvétius, ils étaient à leur aise, et d'autant plus aimables; car l'esprit, dans ses mouvements, ne peut bien déployer et sa force et sa grâce, que lorsqu'il n'a rien qui le gène ; et là il ressemblait au coursier de Virgile :

Qiialis ubi, abriiptis ^ fngit prœsepia , vinclis ,

Tandem liber eqiats : rampoque potitus aperto

Emicat, arrectisque frémit cervîcibus altè , Luxurians.

Vous devez comprendre combien il était doux pour moi de faire, deux ou trois fois la semaine, d'excellents dîners en aussi bonne compagnie : nous nous en trouvions tous si bien , que, lorsque venaient les beaux jours, nous entremêlions ces dîners de promenades philosophiques en pique-nique dans les environs de Paris, sur les bords de la Seine ; car le régal de ces jourslà était une ample matelote, et nous parcourions tour- à -tour les endroits renommés pour être les mieux pourvus en beau poisson. C'était le plus souvent Saint-Cloud : nous y descendions le matin en bateau, respirant l'air de la rivière; et nous en revenions le soir à travers le bois de Boulogne. Vous croyez bien que, dans ces promenades, la conversation languissait rarement.

Une fois m'étant trouvé seul quelques minutes avec Diderot, à propos de la lettre à d'Alembert isur les spectacles, je lui témoignai mon indignation de la note que Rousseau avait mise à la préface de cette lettre; c'était comme un coup de stylet dont il avait frappé Diderot. Voici le texte de la lettre.

« J'avais un Aristarque sévère et judicieux; je « ne l'ai plus, je n'en veux plus, et il manque « bien j)lus encore à mon coeur qu'à mes écrits. »

Voici la note qu'il avait attachée au texte.

Si vous avez tiré répêe contre votre ami, n'en désespérez pas ; car il y a ?nojen de revenir vers votre ami. Si vous Vavez attristé par vos paroles ,

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ne craignez rien ; il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour rot/frage, le reproche injurieux j la révélation du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux : il s'éloignera sans retour. Ecclés. xxii. 26. 27.

Tout le monde savait que c'était à Diderot que s'adressait cette note infamante, et bien des gens croyaient qu'il l'avait méritée, puisqu'il ne la réfutait pas.

« Jamais, lui dis- je, entre vous et Rousseau mon opinion ne sera en balance : je vous connais, et je crois le connaître; mais dites-moi par quelle rage et sur quel prétexte il vous a si cruellement outragé. — Retirons-nous, me dit-il, dans cette allée solitaire: là, je vous confierai ce que je ne dépose que dans le sein de mes amis. »

FIN DU PREMIER V O L U M ï .

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