LIVRE I
£jer ma soupe : je vous en dirai davantage. » J'acceptai son invitation ; et , quoique son dîner fût assurément bien frugal, je n'en ai jamais fait de meilleur en ma vie ; sur-tout deux ou trois petits coups de vin pur qu'elle me fit boire , ranimèrent tous mes esprits. Là , j'appris dans une heure tout ce que j'avais à savoir de Fanimosité des Jésuites contre les Oratoriens , et de la jalouse rivalité de l'un et de l'autre collège. Ma voisine ajouta que, si j'allais à Riom , j'y serais bien recommandé. Je la remerciai des bons offices qu'elle voulait me rendre ; et , fort de ses intentions et de mes espérances , j'allai voir le préfet. C'était un jour de congé pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me demanda froidement ce c[ui m'amenait. Cet accueil acheva de me persuader ce que m'avait dit ma voisine. « Je viens , mon père , lui répondis -je, prendre congé de vous. — Vous vous en allez ! — Oui, mon père, je m'en vais à Riom , où les PP. Oratoriens me donneront dans leur collège autant d'écoliers que j'en voudrai. — Quoi , mon enfant ! vous nous quittez ! Vous , élevé dans nos écoles, vous en seriez transfuge! — Hélas, c'est à regret; mais vous ne pouvez rien pour moi ; et j'ai l'assurance que ces bons
pères — Ces bons pères n'ont que trop l'art
de séduire et d'attirer les jeunes gens crédules comme vous. Mais soyez bien sur , mon enfant , qu'ils n'ont ni le crédit, ni le pouvoir que nous avons. — Ayez donc , mon père , celui de me
(loiiiu'i- à IravailKr jxuir \i\ro. — Oui , j'y pense, je iiirii occupe, et eu attciid.uit je m'en vais pourNoir à \<>s besoins. — Qu'aj)pelez- vous, moi» [)ère , p()Ui'\oir à mes Ix'soins ? Apprenez que ma mère se |)rivcrait de tout plutôt que de souiïrir fpiun éhatiî^er vînt à mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aticnn secours, même de ma famille ; et c'est du irnit de mon Iravail cpie je demande à subsister. Donnez-m'en les moyens \'OUS-méme, où je vais les clierclier ailleurs. — Non , uou, \()us n'irez [>()inl , reprit- il ; je vous le détends. Suivez -moi; votre professeur a pour vous de l'estime ; allons le voir ensemble. » Et de ce pas il me mena cliez mon professeur. « Savezvous, lui dil-ii , mon ])ère, ce que va devenir cet enfant- là? On l'appelle à Riom. Les Oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un prosélyte. Il va se perdre , et c'est à nous de le sauAcr. » Mon professeur prit feu dans celte affaire encore plus vivement que le P. préfet. Ils dirent l'un et l'antre des merveilles de moi à tous les régents du collège ; dès-lors ma fortune lui laile ; j'eus une école; et , dans un mois, douze écoliers, à quatre francs par tète, me firent un étal au-dessus de tons les besoins. Je fus bien logé, bien noiuTi , et à Pâques j'eus le moyen de me vêtir décemnienl en abbé, ce dont j'avais le plus d'envie, soit pour mieux assurer mon père <le II snicérilé de ma vocation, soit ])our a^(Jir (l.uis le collège une sérieuse existence.