‹ Œuvres complètesChapitre 43 sur 196 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

que argent de réserve. Ma mère , en ni'cmbrassant , pleura de joie ; mon père me reçut avec bonté , mais froidement ; tout le reste de la famille fut comme enchanté de me voir.

Mademoiselle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-même bien confus, bien mal à mon aise, lorsqu'en habit d'abbé il fallut paraître à ses yeux. Dans mon changement , il est vrai , je ne lui étais pas infidèle ; mais j'étais inconstant : c'en était bien assez ; je ne savais comment me conduire avec elle. Je consultai ma mère sur un point aussi délicat. « JNIon fils , elle a droit , me dit -elle, de vous témoigner du dépit, de la colère, et quelque chose même de plus piquant, de la froideur et du dédain. C'est à vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime la plus tendre , et de traiter avec des ménagements infinis un cœur que vous avez blessé. »

Mademoiselle B*** fut douce , indulgente , et polie avec réserve et bienséance ; seulement elle eut soin d'éviter avec moi tout entretien particulier. Ainsi, dans la société, nous fûmes assez bien ensemble pour ne pas laisser croire qu'auparavant nous eussions été mieux.

La seconde année de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la première. Mon école était augmentée, j'y donnais tous mes soins; et, de plus , destiné à soutenir des thèses générales , il tallut prendre de longues veilles sur mes nuits pour m'y préparer.

iW lui lo jour (iii je \cii;iis de Icrmincr, par fc't cxcicuc piiMic, le (nms de iii;i |)liil()S()])l)i(', cjiic j ;i|>|)ris ri-xi'-iicmcnt limcslc (|iii nous ploiigc;iit, ma lamilK' cl moi, dans un al)MiK> de doiik'ur.

\|)i'cs mes thèses, selon I usage, nous Taisions, mes amis et moi, dans la ehamhie du professeur, une ecjlialion ([n'aurait dû animer la joie; et, dans les lélicitations qui m'étaient adressées, je ne vis que de la tristesse. C.omme j'avais assez bien résolu les diflieullés qn On m'avait proj)0sées, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur lui-même, n'eussent pas un air plus content. « Ah! si j'avais bien fait, leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes. — Hélas! mon cher enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde, cette tristesse qui vous étonne! et plût au Ciel cpi'elle n'eût pour cause qu'un succès moins brillant que celui que vous avez eu! c'est un malheur bien plus cruel, qui me reste à vous annoncer. V ous n'avez plus de père. » Je tombai sous le coup, et je fus un quart (.Iheure sans couleur et sans voix. Rendu à la vie et aux larmes, je voulais partir sur-le-champ pour aller sau\er du désespoir ma pauvre mère; mais sans 2;uide et par les jnontagnes, la nuit m'allait surprendre; il fallut attendre le point du jour. J'avais douze grandes lieues à faire sur un cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'était possihie, je n'allais que très-lentement. Din-ant

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ce funèbre voyage , une seule pensée , un seul tableau présent à mon esprit, l'avait occupé sans relâche, et toutes les forces de mon ame s'étaient réunies pour en soutenir l'impression; mais bientôt, en réalité, il fallut avoir le courage de le voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs.

J'arrive, au milieu de la nuit, à la porte de ma maison. Je frappe, je me nomme, et, dans le moment, un murmure plaintif, un mélange de voix gémissantes se fait entendre. Toute la famille se lève, on vient m'ouvrir; et, en entrant, je suis environné de cette famille éplorée; mère, enfants, vieilles femmes, tous presque nus, échevelés, semblables à des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et déchirent mon cœur. Je ne sais quelle force que la nature nous réserve, sans doute, pour le malheur extrême, se déploya tout-à-coup en moi. Jamais je ne me suis senti si supérieur à moi-même. J'avais à soulever un poids énorme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras, mon sein à cette foule de malheureux; je les y reçus tous; et, avec l'assurance d'un homme inspiré par le Ciel, sans marquer de foiblesse , sans verser une larme , moi qui pleure facilement : « Ma mère , mes frères , mes sœurs, nous éprouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions; ne nous y laissons point abattre. Mes enfants, vous perdez un père; vous en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je

A eux l'rtrc ; j'en embrasse tous les devoirs; el A OMS iTi-les ])his orj)lK'lins. » A ces mots, des niissc.iiix lie larmes, mais des larmes bien moins amères , cdiilrmil de leurs yeux. « Ah! s'écria ma mère, eu me pressant contre son cœur, mon fils! mon cher entant! que je t'ai bien connu! » el mes frères, mes sœurs, mes boinies tantes, ma giaiid incre, tombèrent à genoux. Cette scène toiK hante aurait diu'é le reste de la nuit, si j'avais })u la soutenir. J'étais accablé de fatigue; je demandai un lit. « TIélas, me dit ma mère, il n'y

a dans la maison ([ue le lit de Ses pleurs lui

coupèrent la voix. — Eh bien ! qu'on me le donne, j'v coucherai sans répugnance. » J'y couchai. Je ne dormis ]>oint : mes nerfs étaient trop ébranlés. Toute la nuit je vis l'image de mon père, aussi vive, aussi fortement empreinte dans mon ame que s'il avait été présent. Je croyais quelquefois le voir réellement. Je n'en étais point effrayé; je lui tendais les bras, je lui parlais. « Ah! que n'est il vrai, lui disais-je, qne n'ètes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me répondre, et me dire du moins si vous êtes content de moi! » Après cette longue insomnie et ce pénible rêve qui n'était pas un songe, il me fut doux de voir le jour. INIa mère, qui n'avait pas plus dormi que moi, croyait attendre mon réveil. \u premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle •\iiil, et fut effrayée de la révolution qui s'était faite en moi. Ma [)eau semblait avoir été teinte dans le sa.fi'an.

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