‹ Œuvres complètesChapitre 61 sur 196 · LI V RE II · texte numérisé non relu

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décide à m'en tenir là. Monsieur le président, après avoir inutilement essayé de tirer de moi quelque chose de plus , voulut bien se réduire à ce que je lui offrais; aussi -bien aurait -il fallu qu'il eût payé seul la litière, et ma petite part était tout gain pour lui.

Je laissai mon frère à Toulouse, et ma place au collège de Sainte-Catherine lui aurait été bien assurée, s'il eut été en philosophie; mais c'était aux cinq ans de grades que la concession en était réservée. Il fallut donc pour le moment renoncei à cet avantage, et je donnai pour asyle à mon frère le séminaire des Irlandais. Je payai un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant , je lui laissai tout le reste de mon argent, n'ayant plus moi-même un écu lorsque je partis de Toulouse; mais, en passant à Montauban, j'y allais trouver de nouveaux fonds.

Montauban, ainsi que Toulouse, avait une académie littéraire qui tous les ans donnait un prix. Je l'avais gagné cette année, et je ne l'avais point retiré. Ce prix était une lyre d'argent de la valeur de cent écus. En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la vendis. Ainsi, après avoir payé d'avance au muletier les frais de mon voyage, et bien régalé mes amis, qui, en cavalcade, m'avaient accompagné jusques à Montauban, je me trouvai riche encore de plus de ciuquante écus. En fallait-il tant à un homme que la fortune attendait à Paris? Jamais on n'est allé

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plus lentement .■m-dcvani d'clK'. (ic voMigcen litière ne lut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que \c laurais pensé. J'étais fait pour trouver (les nniietiers lioiuiètes gens. Celui-ci nous faisait une t hère délicieuse. Jamais je n ai mangé ni (le meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes si parfumées. J'avais honte d'être si bien nourri pour mes quarante écus, et je me promettais bien de gratifier ce brave homme sitôt que je serais en état d't'tre libéral.

Il est vrai que mon compagnon de voyage le payait mieux que moi: aussi voulut -il bien se prévaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas disposé à l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avais cédé le fond de la litière, et, quelque mal de cœur que me causât le balancement de la voiture et cette allure à reculons , j'en souffris 1 incommodité. Je dissimidai même l'eniuii dentendre le plus .sot des enfants gâtés m'étaler longuement, avec une puérile emphase, et sa noble origine, et sa grande fortune, et cette dignité de président dont son père était revêtu. Je lui laissais vanter la beauté de ses gros yeux bleus et les charmes de sa ligure dont il me disait naïvement cpie toutes les femmes étaient folles. Il me parlait de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs baisers sur ses beaux yeux; je l'écoutais patiemment, et je me disais à moi-même : Voilà pourtant le ridicule que se donne la vanité.

Le lendemain, je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le fond. « Tout beau, monsieur le marquis, lui dis- je; sur le devant, s'il vous plaît. C'est aujourd'hui mon tour d'être à mon aise, j) Il me répondit qu'il était à sa place, et que monsieur son père avait entendu qu'il occupât le fond. Je répliquai que, si monsieur son père aAait sous-entendu cela dans son marché, je ne l'avais pas, moi, entendu dans le mien; que, s'il me l'avait proposé, je ne me serais pas emboîté comme un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au même prix je serais en plein air et sur un bon cheval à voir librement la campagne; que j'étais déjà assez dupe d'avoir si mal employé mes quarante écus, et que je ne le serais pas au point de lui céder à demeure la bonne place. Il persistait à vouloir la garder; mais, quoiqu'il fût aussi grand que moi. je le priai de ne pas m'obliger à l'en tirer de force, et à le mettre à terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il en eut de l'humeur jusqu'à la dînée. Cependant il se contenta de me priver de son entretien ; mais à dîner sa supériorité lui revint dans la tête. On nous servit une perdrix rouge; il se piquait de bien couper les viandes ;

Quo gestu lepores i et quo gallina secetur.

Et en effet, cet exercice était entré dans son éducation. Il prit donc la perdrix sur son assiette,

( tit) ^r K M o I n i: s.

en détacha très -adroitement les doux cuisses ei les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa les cuisses et le corps. « Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de perdrix? — Oui, me dit-il, assez. — Et moi aussi, lui dis- je; » et en riant , sans in\''mou\<)ir, je rétablis légalité. «Vous êtes bien hardi, me dit -il, de prendre une aile sur mon assiette? — Vous l'êtes bien plus, lui répondis-je dun ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat. » Il était rouge de colère ; mais il se modéra, et nous dînâmes paisiblement. Le reste du jour il se retrancha dans la dignité du silence, et à souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui en donnai la meilleure partie, nous n'eûmes aucun démêlé.

Le lendemain : « C'est à vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la voiture. » Il s'y mit en disant : « Vous me faites bien de la grâce. » Et le tête-àtête allait être aussi silencieux que la veille, lorsqu'un incident l'anima. Monsieur le marquis prenait du tabac, j'en prenais aussi, grâce à une jeune et jolie buraliste qui m'en avait donné le goiit. En boudant, il ouvrit sa belle tabatière, et moi, qui ne boudais point, je tendis la main et je pris (\n tabac, comme si nous avions été le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, après quelques minutes de réflexion, « Il faut, me dit-il, que je vous raconte une histoire arrivée à M. de Maniban, premier président au parlement de Toulouse. « Je prévis qu'il allait me

(lire quelque insolence, et j'écoutai. « M. de Maniban, continua-t-il, donnait audience dans son cabinet à un quidam qui avait un procès et qui venait le solliciter. En l'écoutant, le magistrat ouvrit sa tabatière ; le quidam y prit du tabac ; monsieur le premier président ne s'en émut point; mais il sonna ses valets-de-chambre, et, jetant le tabac où le quidam avait touché, il en demanda d'autre. » Je ne fis pas semblant de m'appliquer la parabole; et, quelque temps après, mon fat ayant tiré sa tabatière, j'y repris du tabac aussi trancjuillement que la première fois. Il en parut surpris ; et moi , en souriant : « Sonnez donc , monsieur le marquis. — Il n'y a point ici de sonnettes. — Vous êtes bien heureux qu'il n'y en ait point, lui dis-je, car le quidam vous donnerait vingt coups de pieds dans le ventre pour la peine d'avoir sonné. » Vous concevez l'étonnément que ma réplique lui causa. Il voulut s'en fâcher; mais à mon tour j'étais en colère. « Tenezvous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les oreilles. Je vois bien que l'on m'a donné un jeune sot à corriger, et dès ce moment je vous déclare que je ne vous passerai aucune impertinence. Songez que nous allons dans une ville où un fils de président de province n'est rien, et commencez dès-à-présent à être simple, honnête et modeste, si vous pouvez; car dans le monde la suffisance, la fatuité, le sot orgueil, vous feraient essuyer des dégoûts encore plus amers >^

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Tandis que je parlais, il avait los mains sur ses yeux, et il pleurait. Jeu eus pitié, et je pris avec lui le ton d uii ami \éritahle. Je lui lis taire Texameu (le ses lidicules jactances, tle ses puériles vanités, de ses folles prétentions, et insensiblement je croyais voir sa tète se désenfler du vent dont elle était remplie. « Que voulez- vous, me dit -il, enfui? c'est ainsi qu'on m'a élevé. » Aux marques de ma bienveillance , j'ajoutai le bon procédé de lui céder presque toujours le fond, car j'étais plus accoutumé que lui à l'incommodité d'aller à recidons, et cette complaisance acheva de leréconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens étaient coupés par de longs silences, j'eus le temps de traduire eu vers le poème de la boucle de cheveux enleK'ée; amusement dont le produit allait être bientôt pour moi d'une si grande utilité.

J'avais aussi dans mes rêveries deux abondantes sources d'agréables illusions. L'une était 1 idée de ma fortune, et, si le Ciel me consei'vait ma mère , l'espérance de l'attirer, de la posséder à Paris; l'autre était le tableau fantastique et superbe que je me faisais de cette capitale, où ce que je me figurais de moins magnifique était d'une élégance noble ou dune belle simplicité. • L'une de ces illusions fut détruite dès mon arrivée à Pans ; l'autre ne tarda point à l'être. Ce fut aux bains de Julien que je logeai en arrivant, et dès le lendemain malin je fus au lever d(î Voltaire.

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