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giie. » Alors regardant le jeune homme, et le voyant disposé à me suivre : « Allons, lui dis-je embrassez votre oncle , et venez prouver au collège que vous n'êtes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur. » A l'instant nous voilà tous les deux à cheval et déjà bien loin du village.
Nos camarades ne s'étaient point couchés; nous les retrouvâmes à table ; et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble ! Je crus que Pujaloi» m'étoufferait en m'erabrassant : nous étions mouillés jusqu'aux os. On commença par nous sécher, et puis le jambon, la saucisse, le vin , nous furent prodigués ; mais , prudent au milieu de tant d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie fût inconnu au parti opposé jusqu'au moment de l'assemblée; et en effet, l'apparition soudaine du transfuge fut, pour nos adversaires, un coup de surprise accablant. Nous enlevâmes la place vacante comme à la pointe de l'épée; et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais.
Lors donc que j'allai demander à l'archevêque de vouloir bien obtenir pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa main, je lui trouvai la tète pleine de préventions contre moi : « Je n'étais qu'un abbé galant « tout occupé de poésie, faisant ma cour aux « femmes, et composant pour elles des idylles et « des chansons, quelquefois même sur la brune « allant me promener et prendre l'air au cours
Mémoires, l, "
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if avec de j()lics deinoisclles. » Cet archevêque était la Roche -Aymond, homme peu drlicat dans sa morale politique; mais affeclanl le rif^orisme jiour des péchés qui n'étaient pas les siens, il voulut mVnvoyer en faire pénitence dans le plus crasseux et le plus cagot des séminaires. Je reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dégoût pour le séminaire de Calvct me révéla, comme im secret que je me cachais à moi-même, le refroidissement de mon inclinatioiî pour l'état ecclésiastique.
Ma relation avec Voltaire, à qui j'écrivais quelquefois en lui envoyant mes essais, et qui voulut bien me répondre, n'avait pas peu contribué à altérer en moi l'esprit de cet état.
Voltaire, en me faisant espérer des succès dans la carrière poétique, me pressait d'aller à Paris, seule école du goût où pût se former le talent^ Je lui répondis que Paris était poiu' moi un trop grand théâtre, que je m'y perdrais dans la foule: que d'ailleurs étant né sans bien, je ne saurais qu'y devenir; qu'à Toidouse je m'étais fait une existence honorable et commode, et qu'à moins d'en avoir une à Paris à -peu -près semblable j'aurais la force de résister au désir d'aller rendre hommage au grand homme qui m'y appelait.
Cependant il fallait bientôt me décider pour un parti. La littérature à Paris, le barreau à Toulouse, ou le séminaire à Limoges, voilà ce qui s'offrait à moi, et <lans tout cela je ne voyais que
lenteur et incertitude. Dans mon irrésolution, je sentis le besoin de consulter ma mère : je ne la croyais point malade, mais je la savais languissante ; j'espérais que ma vue lui rendrait la santé : j'allai la voir. Quels charmes et quelles douceuis aurait eus pour moi ce voyage, si l'effet en eût répondu à une si chère espérance!
Je laisse mon frère à Toulouse; et, sur un petit cheval que j'avais acheté , je pars , j'arrive à ce hameau de Saint -Thomas où était ma métairie. C'était un jour de fête. Ma sœur aînée, avec la fille de ma tante d'Albois, était venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma toilette; car je portais en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement d'un abbé. De Saint -Thomas à Bort, en passant à gué la rivière, il n'y avait plus qu'une prairie à traverser. Je fais passer sur mon cheval la rivière à mes deux fillettes, je la passe de même, et j'arrive à la ville par cette belle promenade. Pardon de ces détails : je le répète encore, c'est pour mes enfants que j'écris.
Quand je passai devant l'église on disait vt'pres, et, en y allant, l'un de mes anciens condisciples, le même qui depuis a épousé ma sœur, Odde, me rencontra, et alla répandre à l'église la nouvelle de mon arrivée. D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde s'écoule; l'église est vide, et bientôt ma maison est remplie et environnée de cette foule qui vient me voir. Hélas! j'étais bien affligé dans ce moment!
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Je \eiiais dV'inhrjisscr in;i jnèrc, et, à sa maigreur, à sa loiix , au ^erJ^ill()n Ijrùlaiit dont sa joue était colorée, je croyais reconnaître la même maladie dmil mon père était nioit. Il n'était que trop \rai fju'a\ant l'âge de c|naiante ans ma mère en était attaquée. Cette latale pulnionie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible, pour dissinuiler à ma mère la douleur flont j'étais saisi. Elle, qui connai.ssait son mal, l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avait exigé du médecin et de nos tantes de me tlatter sur son état, et de ne m'en laisser aucune inquiétude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon ame reçut avidement la douce erreur de l'espérance. Je reviens à nos habitants.
L'enchantement où était ma mère de mes succès académiques s'était répandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyais, et dont tous les ans elle ornait le reposoir de la Fête-Dieu, avaient donné de moi, dans ma ville, une idée indéfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est peutêtre laissé dénaturer comme tant d'autres, était alors la bonté même. 11 n'est point d'amitiés dont chacun à l'envi ne s'empressât de me combler. Les bonnes femmes se plaisaient à me rappeler mon enfance; les hommes m'écoutaient comme si mes paroles avaient dû être recueillies. Ce n'é-
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tait guère cependant que des mots simples et sensibles que mon cœur ému me dictait. Comme tout le monde venait féliciter ma mère, mademoiselle B*** y ^int aussi avec ses sœurs, et selon l'usage, il fallut bien quelle permit à l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres appuyaient le baiser innocent que je leur donnais, elle s'y déroba en retirant doucement sa joue. Je sentis cette différence, et j'en fus vivement touché.
De trois semaines que je passai près de ma mère, il me fut impossible de ne pas dérober quelques moments à la nature pour les donner à l'amitié reconnaissante. Ma mère l'exigeait; et, pour ne pas priver nos amis du plaisir de m'avoir, elle venait assister elle-même aux petites fêtes qu'on me donnait. Ces fêtes étaient des dîners où l'on s'invitait tour- à- tour. Là, continuellement occupée et continuellement émue de ce qu'on disait à son fils, de ce que son fils répondait, observant jusqu'à mes regards, et inquiète à tout moment sur la manière dont j'allais rendre, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, les attentions dont j'étais assailli, ces longs dîners étaient pour son ame un travail et un effort pénible pour ses frêles organes. Nos conversations tête-à-tête, en l'intéressant davantage, la fatiguaient beaucoup plus encore. Je tâchais bien de lui ménager de longs silences, ou par mes longs récits, ou par ma dihgence à couper le dialogue
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pour m'étendro en nncxions; mais aussi animée en m'ëcourant <}n\u parlant elle-même, l'attention n'était pas moins nuisible à sa santé que la parole, et je ne pouvais voir, sans le plus douloureux attendrissement, pétiller dans ses yeux le feu qui consumait son sang.
Enlin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'état ecclésiastique, et de l'irrésolution où j'étais sur le choix d'un nouvel état. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement.
« L'état ecclésiastique, me dit -elle, impose essentiellement deux devoirs, celui d'être pieux et celui d'être chaste : on n'est bon prêtre c{u'à ce prix; et, sur ces deux points, c'est à vous de vous examiner. Pour le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai, que vous n'y défendrez jamais que ce que vous croirez juste. A l'égard de l'autre carrière que M. de Voltaire vinis invite à courir, je trouve sage la précaution de vous assurer à Paris une situation qui vous laisse le temps de vous instruire et d'acquérir plus de talents; car il ne faut point vous flatter; ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M. de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnête, libre et sûre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et
plus (ligne compagne du génie, c'est la vertu. » Ainsi parlait cette femme étonnante qui n'avail eu d'autre éducation que celle du couvent de Bort.
Son médecin crut devoir m'avertir que ma présence lui était nuisible. « Sou mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allumé ; je le calme tant que je puis, et vous, sans le vouloir, sans même pouvoir l'éviter, vous l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus fréquent et plus élevé. Monsieur, si vous voulez que sa santé se rétablisse, il faut vous éloigner, et sur-tout prendre garde de ne pas trop laisser vos adieux l'attendrir. M Je les fis ces adieux cruels , et ma mère eut dans ce moment un courage au-dessus du mien; car elle ne se flattait plus, et moi, je me flattais encore. Au premier mot que je lui dis de la nécessité d'aller retrouver mes disciples: « Oui, mon fils, me répondit-elle, il faut vous en aller. .Te vous ai vu. Nos cœurs se sont parlé. Nous n'avons plus rien à nous dire que de tendres adieux; car je n'ai pas besoin de vous recommander... » Elle s'interrompit, et comme ses yeux se mouillaient : « Je pense, me dit-elle, à cette bonne mère que j'ai perdue et qui t'aimait tant. Elle est morte comme une sainte; elle aurait eu bien de la joie à te voir encore une fois. Mais tâchons de mourir aussi saintement qu'elle : nous nous reverrons devant Dieu. » Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau pré-
sent qu'il m'avait lait d un fxcinplaire de ses œuvres, je le lui avais envoyé : l'édition en était châtiée; elle les avait lues, elle les relisait encore. (f Si vous le voyez, nie dit-elle, remerciez-le des doux moments qu il aura fait passer à votre mère; dites -lui qu'elle savait par cœur le second acte de Zaïre, qu'elle arrosait Mérope de ses larmes, et que ses beaux vers de la Henriade sur l'espérance ne sont jamais sortis de sa mémoire et de son cœur.
Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie , Elle n'inspire point une infidèle joie ; Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui ; Elle est inébranlable et pure comme lui.
Cette façon de parler d'elle-même comme d'une personne qui bientôt ne serait plus me déchirait le cœur. Mais comme il m'était recommandé d'éviter avec soin tout ce qui l'aurait trop émue, je dissimulai ce présage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous séparer, nous ne donnâmes à nos adieux que ce qu'il nous fut impossible de refuser à la nature.
Dès que je fus éloigné d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage s'accordèrent pour m'accabler. « Dans peu je ne l'aurai donc plus cette mère qui, depuis ma naissance, n'avait respiré que pour moi, celte mère adorée à qui je craignais de déplaire comme à
Dieu, et, si je l'osais dire, encore plus qu'à Dieu même; « car je pensais à elle bien plus souvent qu'à Dieu; et, lorsqu'il me venait quelque tentation à vaincre, quelque passion à réprimer, c'était toujours ma mère que je me figurais présente. « Que dirait-elle, si elle savait ce qui se passe en moi! Quelle en serait sa honte, ou quelle en serait sa douleur! » Telles étaient les réflexions que je m'opposais à moi-même, et dès-lors ma raison reprenait son empire, secondée par la nature, qui faisait de mon cœur tout ce qu'elle voulait. Ceux qui, comme moi, font connu cet amour filial si tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels étaient la tristesse et rabattement de mon ame. Cependant je tenais encore à une fragile espérance; elle m'était trop chère pour ne pas m'y attacher jusqu'au dernier moment.
J'allai donc achever le cours de mes études; et, comme j'avais pris, à deux fins, mes premières inscriptions à fécole du droit canon, il est vraisemblable que ma résolution ultérieure aurait été pour le barreau. Mais, vers la fin de cette année, un petit billet de Voltaire vint me déterminer à partir pour Paris. « Venez, m'écrivait-il, et venez sans inquiétude. M. Orri, à qui j'ai parlé , se charge de votre sort. Sigiié Voltaire, w Qui était M. Orri? Je ne le savais point. J'allai le demander à mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. « M. Orri! s'écrièrent-ils; eh! cadedis! c'est le contrôleur-général des finances.
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Ah! cher ami, ta forhiiic est faite; lu scias fermier-général. Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protégé du ministre, il te sera facile de gagner son estime , sa confiance et sa faveur. Te voilà loutà-l'heure à la source des grâces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous fjiiciques ruisseaux. Un jiclit filet (lu Pactole suffit à iKJlre auihiliou. » L'un auiait bien voidu une recette générale, 1 autre se contentait d'une recettte particulière ou de ([uelque autre emploi de deux ou trois mille petits écus, et cela dépendait de moi.
J'ai oublié de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalité de l'académie des Jeux Floraux, nous avions formé une société littéraire, déjà célèbre sous le nom de la Petite académie. C'était là qu'à l'envi l'on exaltait mes espérances : je n'eus donc rien de plus pressé que de partn^; mais, comme mon opidence future ne me dispensait pas dans ce moment du soin de ménager mes fonds, je cherchais les moyens de faire mon vovage avec économie , lorsqu un président du parlement , M. de Puget, me fit prier de l'aller voir, et me proposa , en termes obligeants , d'aller à frais communs avec son fils en litière à Paris. Je répondis à monsieur le président que, quoique la litière me parut lente et ennuyeuse, l'avantage d'y être en bonne compagnie compensait ce désagrément; mais f|ue, poiu' les frais de ma route, mon calcul était lai! ; qu'il ne m'en coûterait que quarante écus par la messagerie , et que j'étais