‹ Œuvres complètesChapitre 63 sur 196 · LIVRE II T · texte numérisé non relu

LIVRE II T

exprimer combien cette étude assidue hâta le développement et le progrès de mes idées et du peu de talent que je pouvais avoir. Je ne revenais jamais de la représentation d'une tragédie sans quelques réflexions sur les moyens de Tart, et sans quelque nouveau degré de chaleur dans Timagination, dans Tame et dans le style.

Pour puiser à la source des beaux sujets tragiques, il aurait fallu m'enfoncer dans Tétude de l'histoire ; et j'en aurais eu le courage ; mais je n'en avais pas le temps. Je parcourus légèrement l'histoire ancienne , et , le sujet de Detiys le tyran s'étant saisi de ma pensée , je n'eus plus de repos que le plan n'en fut dessiné, et tous les ressorts de l'action inventés et mis à leur place ; mais je n'en dis rien à Voltaire, soit pour aller seul et sans guide , soit pour ne me montrer à lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achevé.

Ce fut dans ce temps -là que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. Cruellement traité par la nature du côté du corps, il était, du côté de lame, l'un de ses plus rares chefs-d'œuvre. Je croyais voir en lui Fénélon infirme et souffrant. Il me témoignait de la bienveillance , et j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferais un bon livre de ses entretiens , si j'avais pu les recueillir. On en voit quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de ses médita-

lions; mais loiil cIcKiiiciit, tout sensible (|iril csl dans ses éerits, il Ictait, ce nie senil>le, encore ])lus dans ses enlretiens avec nous. Je dis avec nous , car, le plus souvent, je me trouvais chez lui avec un homme qui lui était tout dévoué, et qui par-là eut l)ieiitot gagné mon estime et ma conljance. C'était ce même lîeauNin qui, depuis, a donné au théâtre la tragé(he des Chcrusqucs , homme de sens, honmie de goût, mais d'un naliu-el indolent; é[)icnrien par caractère, mais presque aussi pauvre que moi.

Comme nos sentiments pour le marquis de Vauvenargues se rencontraient parfaitement d'accord , ce fut poiu' tous les deux nne espèce de sympathie. IVous nous donnions tons les soirs rendez-vous après la comédie, an café de Procope , le Irihinial de la crilitpie et l'école des jeunes poètes, pour étudier l'humeur et le goût du public. Là, nous causions toujours ensemble; et, les jours de relâche au théâtre, nous passions nos après- dîners en promenades solitaires. Ainsi tous les joins nous devînmes plus nécessaires l'un à Tautie, et nous éprou\ions tous les jours plus de legret à nous quitter. «Et ])ourquoi nous quitter? me ilit-il enlhi; pourquoi ne pas demeurer ensemble ? La fruitière chez qui je loge a une cliambre à vous louer; et, en vivant à frais communs, nous dépenserons beaucoup moins.» Je répondis que cet airangement me plairait fort ; mais que, dans le moment présent, il ne fallait

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pas y penser; il insista, et me pressa si Aivement, qu'il fallut lui expliquer la cause de ma résistance. « Chez mon hôte, lui dis-je, mon exactitude à le bien payer doit nVavoir acquis un crédit que je ne trouverais point ailleurs, et dont peutêtre incessamment j'aurai besoin de faire usage. » beauvin, qui possédait une centaine d'écns, me dit de n'être pas en peine ; qu'il était en état de faire des avances, et qu'il avait dans la tète un projet capable de nous enrichir. De mon côté, je hii exposai mes espérances et mes ressources; je lui communiquai la pièce que je devais mettre au concours de l'Académie française ; il trouva que c'était de l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premières scènes de ma tragédie ; il me répondit du succès, et alors c'était le Potose. Le marquis de Vauvenargues logeait à Thôtel de Tours, petite rue du Paon; et vis-à-vis de cet hôtel était la maison de la fruitière de Beauvin. M'y voilà logé avec lui. Son projet de faire à nous deux une feuille périodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avait espéré : nous n'avions ni fiel ni venin; et cette feuille n'étant ni la critique infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante des bons auteurs, elle eut peu de débit. Cependant , au moyen de ce petit casuel et du prix de l'Académie , que j'eus le bonheur d'obtenir, nous arrivâmes à l'automne , moi ruminant des vers tragiques , et lui rêvant à ses amours.

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Il était laid , bancal, dcja iiiriiic assez vieux, et il était amant aimé d'une jeune Artésienne dont il me parlait tous les jours avec les plus teiulres retjrels; car il soiilïrail le tourment de l'absence, et moi j'étais l'éclio (jui répondait à ses soupirs. Quoique bien plus jeune que lui, j'avais d'autres soins dans la tète. Le plus cuisant de mes soucis était l;i répugnance qu'avait déjà notre aubergiste à nous faire crédit. Le boulanger et la fruitière voulaient bien nous fournir encore, l'un du pain, l'autre du fromage : c'étaient là nos soupers; mais le dîner, d'un jour à l'autre, courait risque de nous manquer. Il nie restait une espérance : Voltaire, qui se doutait bien que j'étais plus fier qu'opulent, avait voulu cjue le petit poème couronné à l'Académie fut imprimé à' mon profit, et il avait exigé d'un libraire dcn compter avec moi , les frais d'impression prélevés. Mais, soit que le libraire en eût retiré peu de chose , soit qu'il aimât mieux son profit que le mien, il dit n'avoir rien à me rendre , et qu'au moins la moitié de l'édition lui restait. « Eii bien! lui dit Voltaire, donnez- moi ce qui vous en reste, j'en trouverai bien le débit. >^ Il partait pour Fontainebleau , où était la cour; et là , comme le sujet proposé par l'Académie était un éloge du roi. Voltaire prit sur lui de distribuer cet éloge, en appréciant à sou gré le bénéfice de l'auteur. C'était siu- ce débit (pie je comptais, sans cependant l'évaluer outre mesure ; mais Voltaire n'arrivait pas.

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