LIVRE m. I.-iJ
Enfin notre situation devint telle qu'un soir Beauvin me dit en soupirant : « Mon ami , toutes nos ressources sont épuisées , et nous en sommes réduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau. » Je le vis abattu , mais je ne le fus point. « Le boulanger et la fruitière, lui dem^ndai-je, nous refusent-ils le crédit? — Non, pas encore, me dit-il. — Rien n'est donc perdu, répliquai-je, et il est bien aisé de se passer de porteur d'eau. — Comment cela? — Comment? Eh, parbleu! en allant nous-mêmes prendre de l'eau à la fontaine. — Vous auriez ce courage ? — Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que celui-là! Il est nuit closevet, quand il serait jour, où est donc le déshonneur de se servir soi-même?» Hors je pris la cruche, que j'allai fièrement remplir à la fontaine voisine. En rentrant , ma cruche à la main, je vois Beauvin, d'un air épanoui de joie, venant à moi les bras ouverts: « Mon ami, la voilà, c'est elle! elle arrive! elle a tout quitté, son pays, sa famille, pour venir me trouver ! Est-ce là de l'amour?» Immobile d'étonnement et toujoiu^s ma cruche à la main, je regarde et je vois une grande fille bien fraîche, bien découplée et assez jolie, quoiqu'un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout-à-coup le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me fait partir d'un éclat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux. « Soyez la bien -venue, mademoiselle, vous ne pouviez, lui dis-je, mieux
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choisir le momciil ni aiiivor plus à propos. » Et apros les premières civilités, je descendis chez la fruitière. « i\Iad;iine, lui dis-jc gravement, voici lui jour extraordinaire, un jour de fête. Il faut, s'il vous plaît, nous aider à faire les honneurs de la maison , et élarj^ir un pou l'angle aigu de fromage que vous nous donnez à souper. — Et que vient faire ici cette femme? demanda-t-elle. — Ah 1 madame, lui dis- je, c'est un prodige de Tamour; et il ne faut jamais demander l'explication des prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie , que nous vous paierons bientôt, s'il plaît à Dieu. — Oui, ditelle, s'il plaît à Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est guère le temps de songer à l'amour. «
Voltaire, peu de jours après, arrivant de Fontainebleau , me remplit mon chapeau d'écus , en me disaiit que c'était le produit de la vente de mon poème. Quoique dans ma détresse j'eusse été pardonnable de me laisser faire du bien , je pris cependant la liberté de lui représenter qu'il avait vendu ce petit ouviage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit entendre que les personnes qui l'avaient payé noblement étaient de celles dont lui ni moi nous n'avions rien à refuser. Quelques ennemis de Voltaire auraient voulu (jue pour cela je me fu.sse brouillé avec lui. Je n'en fis rien , et avec ces écus , qu'il eût été plus