II
VALÈRE
De serpents mon cœur est dévoré ; Tout semble en un moment contre moi conjuré.
( Il prend Hector à la cravate.)
Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice Accabler un mortel avec plus d'injustice, Le mieux assassiner ? Perdre tous les partis ^ , Vingt fois le coupe-gorge , et toujours premier pris ! Réponds-moi donc , bourreau.
HECTOR
Mais, ce n'est pas ma faute.
VAL ÈRE
As-tu vu de tes jours trahison aussi haute ? Sort cruel, ta malice a bien su triompher; Et tu ne me flattois que pour mieux m'étouffer ! Dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre; Confus y désespéré , je suis prêt à me pendre.
HECTOR
Heureusement pour vous , vous n'avez pas un sou Dont vous puissiez , monsieur , acheter un licou. Voudriez-vous souper?
VAL ÈRE
Que la foudre t'écrase !
Ah , charmante Angélique ! en l'ardeur qui m'embrase ,
* Les éditeurs modernes, toujours avec l'intention sans doute de . rendre le texte de Regnard plus correct , n'ayant pu faire entrer dans le vers toutes les parties , ont subtitué le mot paris à partis. Suivant le Dictionnaire de l'Académie, cette dernière expression étoit propre au jeu de lansquenet, et l'on disoit , donner, faire le parti sur un coup de carte. ( G. A. C. )
ACTE IV, SCENE XIII. 291 A vos seules bontés je veux avoir recours ! Je n'aimerai que vous; m'aimeriez-vous toujours? Mon cœur, dans les transports de sa fureur extrême, N'est point si malheureux , puisqu'enfin il vous aime.
HECTOR, à part.
Notre bourse est à fond; et, par un sort nouveau , Notre amour recommence à revenir sur l'eau.
VALÈRE
Calmons le désespoir où la fureur me livre. Approche ce fauteuil. Va me chercher un livre. *
(Hector approclie an fauteail. Valère , assis.) HECTOR.
Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ?
VALÈRE
Celui qui te viendra le premier sous la main ; Il m'importe peu ; prends dans ma bibliothèque.
HECTOR sort , et rentre tenant un livre.
Voilà Sénèque.
VALÈRE
Lis.
Que je lise Sénèque ?
VALÈRE
Oui. Ne sais-tu pas lire ?
HECTOR
Eh ! vous n'y pensez pas ; Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs,
VALÈRE
Ouvre , et lis au hasard.
HECTOR
Je vais le mettre en pièces»
VAL ÈRE
Lis donc.
HECTOR lit.
« Chapitre six. Du mépris des richesses.
i « La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ;
; « Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ;
! « Leur possession trouble , et leur perte est légère ;
i « Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire. » Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, Il avoit, comme vous, perdu tout son argent.
VA L È R E , se levant.
Yingt fois le premier pris ! Dans mon cœur il s'élève
(Il s'assied. )
Des mouvements de rage. Allons, poursuis, achève.
HECTOR
(( L'or est comme une fomme ; on n'y saur oit toucher a Que le cœur, par amour, ne s'y laisse attacher, ce L'un et l'autre en ce témps, sitôt qu'on les manie, c( Sont deux grands rémoras pour la philosophie. » I ^ N'ayant plus de maîtresse , et n'ayant pas un sou , Nous philosopherons maintenant tout le soûl.
VALÈRE
De mon sort désormais vous serez seule arbitre, Adorable Angélique.... Achève ton chapitre.
HECTOR
« Que faut-il.... »