ISABELLE, LISETTE
LISETTE
Grâce au ciel^, à la fin vous quittez la toilette; Votre mère aujourd'hui doit être satisfaite. De notre diligence on peut se prévaloir; Il n'est encore, au plus, que sept heures du soir.
ISABELLE
Il me semble pourtant que j'aurai peine à plaire, Et je n'ai pas les yeux si vifs qu'à l'ordinaire. Ma mère en est la cause , et ce qu'elle me dit Me brouille tout le teint, me sèche et m'enlaidit.
LISETTE
Elle enrage à vous voir si grande et si bien faite. La loi devroit contraindre une mère coquette, Quand la beauté la quitte , ainsi que les amants , Et qu'elle a fait sa charge environ cinquante ans, D'abjurer la tendresse, et d'avoir la prudence De faire recevoir sa fille en survivance.
Que ce seroit bien fait! car enfin, en amour,
ACTE III, SCENE L 385 Il faut, n'est-il pas vrai? que chacun ait son tour.
LISETTE
Oui, la chanson le dit. Dites-moi, je vous prie , Si pour le Chevalier votre âme est attendrie. Est-ce estime? est-ce amour?
ISABELLE
Oh ! je n'en sais pas tant.
LISETTE
Mais encor?
ISABELLE
Je ne sais si ce que mon cœur sent Se peut nommer amour; mais enfin je t'avoue Que j'ai quelque plaisir d'entendre qu'on le loue : Par un destin puissant et des charmes secrets, Je me trouve attachée à tous ses intérêts; Je rougis, je pâlis, quand il s'offre à ma vue : S'il me quitte, des yéux je le suis dans la rue ; Mais que te dis-je, hélas! mon cœur partout le suit. Ses manières, son air, occupent mon esprit; Et souvent, quand je dors, d'agréables mensonges M'en présentent l'image au milieu de mes songes. Est-ce estime ? est-ce amour?
LISETTE
c'est ce que vous voudrez; Mais enfin c'est un mal dont vous ne guérirez Qu'avec un récipé d'un hymen salutaire , Et je veux m'employer à finir cette affaire. Le Chevalier , tout franc , est bien mieux votre fait. Léandre a de l'esprit; mais il est trop distrait.