ACTE IV, SCENE VII. 421 Et vous deviez encor lui mieux laver la tête
LÉANDRE
J'ai bien un autre soin qui m'occupe et m'arrête. Tu t'imagines bien que Clarice en courroux Se livre tout entière à ses transports jaloux, Et m'accable des noms d'ingrat et d'infidèle. D'une autre part aussi que peut dire Isabelle ?
CARLIN
Vous avez tort. Faut-il qu'à cliaque instant du jour Votre distraction nous fasse quelque tour? Vous avez de l'esprit et de la politesse; Vous raisonnez parfois comme un sage de Grèce ; Et d'autres fois aussi vos faits et vos raisons Vous font croire échappe des Petites-Maisons.
LÉANDRE
Mais sais-tu bien , maraud, qu'avec ta remontrance , Tu te feras chasser?
CARLIIY.
Monsieur, en conscience.
Je ne veux point du tout ici vous corriger.
LÉ AÎÎDRE.
Ma manière est fort bonne, etn'en veux point changer. Je ne ressemble point aux hommes de notre âge , Qui masquent en tout temps leur cœur et leur visage. Mon défaut prétendu, mon peu d'attention, Fait la sincérité de mon intention.
Je ne prépare point avec effronterie Dans le fond de mon cœur d'indigne menterie ; Je dis ce que je pense , et sans déguisement;
Je suis, sans réfléchir, mon premier mouvement;
Un esprit naturel me conduit et m'anime :
Je suis un peu distrait, mais ce n'est pas un crime.
CARLIN
Ce n'est pas un grand mal. Pour être bel esprit. Il faut avec mépris écouter ce qu'on dit , Rêver dans un fauteuil , répondre en coq-à-l'ânes , Et voir tous les mortels ainsi que des profanes. Au suprême degré vous avez ce défaut , Et bien d'autres encor.
L JEAN DRE
(Pendant ce couple^, il ôtela cravate à son valet par distraction.)
Te tairas-tu, maraud?...
Un cerveau foible , étroit, qui ne tient qu'une chose , Peut répondre en tout temps à ce qu'on lui propose ; Mais celui qui comprend toujours plus d'un objet Peut bien être excusé s'il est un peu distrait.
CARLIN remet sa cravate.
Je vous excuse aussi. Mais permettez, de grâce, Que je remette ici chaque chose en sa place; Il n'est pas encor temps que je m'aille coucher.
L É A N D R E déboutonne son valet.
C'est le moindre défaut qu'on puisse reprocher. Est-il juste, après tout, que l'on s'assujettisse A répondre à cent sots selon leur sot caprice? Ce qu'on pense vaut mieux cent fois que leurs discours. J'irois de ma pensée interrompre le cours , Pour un jeune étourdi qui me rompt les oreilles De ses travaux fameux d'amour et de bouteilles ;
ACTE IV, SCENE VIL 4^3 Pour un plaisant qui vient de son bruit m'enivrer , Qui croit me faire rire, et qui me fait pleurer; Pour un fastidieux qui n'a pour l'ordinaire , Ni le don de parler, ni l'esprit de se taire !
CARLIN, remettant son justaucorps.
Mais voyez, je vous prie ' , quelle distraction!
' Quoiqu'il y ait une faute de mesure dans ce vers, je n'ai point admis la correction qui en a été faite diversement par plusieurs éditeurs. Les uns ont mis : Mais, de grâce , -voyez quelle distraction; d'autres, Mais "voyez , s^il "vous plait. L'édition originale porte : Je vous prie. Il est très probable que l'auteur a écrit ainsi , comme on le ^rencontre en d'autres endroits de ses ouvrages. Les critiques n'ont pas manqué de signaler les incorrections du style de Regnard, ses fautes contre la versification , les fausses rimes , etc. Mais si l'on se permettoit de corriger dans chaque édition les imperfections reprochées à l'auteur , et dues en partie à la facilité de son travail , sur quoi resteroient fondées les critiques? Cette note se rapporte donc également à toutes les fautes de ce genre , qui ont été respectées, lorsqu'il n'existoit pas de différences avec les éditions premières. Voici d'ailleurs sur quel ton , aussi plaisant que raisonnable, Regnard répond lui-même à ces vétilleux critiques qui s'effarouchent de la moindre faute. L'exemple est tout-à-fait semblable :
Je sais trop comme tout va , L'envie jamais ne mourra.
« Vous qui vous escrimez de la rime, vous allez dire qu'il y a « un e de trop à ce dernier vers : je le sais aussi-bien que vous ; « mais si on ne me donne cette licence et de pareilles, je quitte dès « à présent le métier de poète de la troupe, que je fais à mon « grand regret , et aux dépens de mes ongles , qui sont déjà assez « courts. Je ne suis que trop rebuté de la profession, et, sans les « petits profits que nous autres rimailleurs attrapons auprès des « filles , il y auroit long-temps que j'aurois vendu ma charge à bon « marché. » ( G. A. C. )
LÉANDRE
Je crains pour mon amour quelque altération. La belle est en courroux ; toute mon innocence Ne me rassure pas, et je crains sa présence.
CARLIN
Je vous dirai , monsieur , pour sortir d'embarras , Comme ordinairement j'en use en pareil cas. Il faudroit qu'une lettre , écrite d'un beau style , Pût vous rendre près d'elle un accès plus facile. Mandez-lui que tantôt ce que vous avez fait N'est qu'un coup d'étourdi.
LÉ AN DRE
Je serai satisfait, Si la lettre produit l'effet que tu l'espères. '
CARLIN
Une lettre, monsieur, remet bien des affaires; Et trois ou. quatre mots , en hâte barbouillés ,
' Ce vers et le suivant sont conformes à l'édition originale. Dans les éditions suivantes, on les a corrigés de plusieurs manières; ce qui ne peut manquer d'arriver toutes les fois qu'un éditeur hasarde le premier un changement, chacun pensant faire mieux que son devancier. L'édition de 1714» celles de 1728, de lySo, portent :
Si la lettre a l'effet , Carlia , que tu l'espères. Celle de 1781 :
Si la lettre a l'effet, ainsi que tu l'espères. " Les éditions modernes :
Si la lettre, Carlin, a l'effet que j'espère.
CARLIN
Une lettre , monsieur , remet bien une affaire.
ACTE IV, SCENE VIL 4^5 Font souvent embrasser des amants bien brouilles.
LÉAIYDRE.
En cette occasion , Carlin , je te veux croire. Va vite me chercher la table et l'écritoire.
CARLIN
Je vais , je cours , je vole , et je reviens à vous.