SUR
Cette comédie a ëtë représentée pour la première fois au Théâtre françois, le mercredi 19 mai 1694, précédée de Tiridate^ tragédie en cinq actes, de Campistron. '
Nous laissons dans les OEuvres de Regnard cette comédie, que l'on a prétendu appartenir en entier à Dufresny, et que nous croyons l'ouvrage des deux poètes.
Elle a été composée dans le temps que Regnard et Dufi'esnj, liés par l'amitié, et associés dans leurs travaux , se communiquoient réciproquement leurs idées. U y a tout lieu de croire que cette pièce-ci appartenoit plus particulièrement à Regnard qu'à Dufresny , puisqu'elle a toujours
' On a varié sur la date de la première représentation de cette pièce. Les auteurs des Recherches sur les Théâtres de France la placent en 1700; l'auteur de la J3ibUothéque des Théâtres, en lôgS ; l'éditeur des OEuçres de Regnard , édition de 1742, en 1706. Nous suivons la date donnée par MM. Parfait dans leur Histoire du Théâtre français , tome xiir, page 878; date qu'ils disent rapporter d'après les registres de la Comédie Françoise.
été imprimée dans les OEuvres de Regnard, et
qu'elle ne l'a jamais ëtë dans celles de Dufresny.
Jamais ce poète ne l'a réclamée hautement, même après la mort de Regnard , à qui il a survécu près de quatorze ans.
Ce n'est qu'après la mort de l'un et de l'autre qu'il s'est répandu un bruit peu vraisemblable, et que beaucoup de personnes ont cependant adopté ^ Ce fait étrange a été imprimé pour la première fois dans le Mercure de France y en
^ Attendez-moi sous Vorme a été imprimé dans le premier recueil des OEuvres de théâtre de Regnard, 2 vol. m-i2, Paris, Ribou, 1714, et dans les éditions qui ont suivi. Regnard étoit mort lorsque cette édition parut , mais Dufresny vivoit encore. On n'a jamais compris cette pièce au nombre de celles de Dufresny; je ne connois aucune édition de ses OEuvres où elle ait été imprimée.
L'auteur des Recherches sur les Théâtres la met au nombre des pièces de Regnard. Il dit qu'elle fut représentée en 1700, et imprimée en 1715, sans nom de ville ni d'imprimeur. (Voyez les Recherches sur les Théâtres , part. 11, 4^ âge, page 283, édit. Cet auteur écrivoit en lySG ; il ne fait point mention de cette pièce à l'article de Dufresny, et elle ne fut point insérée dans le premier recueil de ses OEuvres, imprimé en 6 volumes in-12 , à Paris, chez Briasson, en 173 1.
La Bibliothèque des Théâtres, vol. in-2t'^ imprimé en 1733, article Attendez-moi sous l'orme, dit : « Nos deux théâtres ont chacun une « petite pièce en prose sous ce titre , qui y furent représentées « au commencement de l'année 1695. Le Théâtre françois joue « celle de M. Regnard, et l'Italien celle de M. Dufresny. » (Voyez la Bibliothèque des Théâtres , page 43.)
On est donc fondé à croire que ce sont MM. Parfait qui se sont plus à accréditer l'anecdote hasardée dans le Mercure , et à laquelle personne, avant eux, n'avoit paru faire attention.
SUR ATTENDEZ-MOI SOUS L'ORME. i3
octobre 1724, P^g^ 2264. On a dit que Regnard, abusant de la situation embarrassée de son ami , avoit acheté de lui cette comédie 3oo livres , et Tavoit donnée sous son nom au théâtre.
Ce fait a été ensuite répété par plusieurs auteurs, notamment par MM. Parfait, dans leur Histoire du Théâtre françois. Nous leur avons déjà fait des reproches de la manière rigoureuse avec laquelle ils ont traité un poète estimable tel que Regnard; c'est surtout dans cette circonstance que l'on voit éclater leur partialité.
Ils se contredisent en plusieurs endroits : tantôt ils attribuent cette comédie en entier à Dufresny : (( Nous avons dit que cette pièce , qui passe pour (( être de M. Regnard, et qui est imprimée dans {( tous les recueils de ses OEuvres , est très certai- (c nement de M. Dufresnj. » (^Histoire du Théâtre françois y tome xv, page 409-) Cette comédie (( (^Attendez - moi sous F orme) se trouve dans (( toutes les éditions des OEuvres de M. Regnard^ (( au nombre de ses pièces de théâtre. Jusqu'à (( présent le public, trompé par le titre du re- « cueil , l'a crue de lui ; cependant il est très cer- « tain qu'elle est de Dufresnj. » (Ibid, , t. xiv, page 378.) « Attendez-moi sous Vorme, comédie « en un acte et en prose, de M. Dufresny. . . . (( dans le recueil des OEuvres de M. Regnard,
à qui elle a été faussement attribuée. (^Dic-
i4 AVERTISSEMENT
tionnaire des Théâtres de Paris tome i^"",
page 323. )
Ailleurs ils conviennent que Regnard a eu part à cette comédie , et qu'elle est autant l'ouvrage de l'un que de l'autre. Ils disent^ dans la Vie de Dufresny, que ce poète , f( pour n'avoir aucun w dëmêië avec Regnard y a souffert qu'il fît im- (( primer dans le recueil de ses Œuvres la comédie (( di Atiendez-nioi sous Forme j, dans laquelle ce- (( pendant il n'avoit qu'une très médiocre part. » (Histoire du Théâtre françois ^ tomexv, p. 4o6.) On lit quelques lignes plus haut : a Des liaisons (( d'amitié qu'il (Dufresny) avoit avec Regnard (( l'engageoient à lui faire part de ses idées. Il (( lui communiqua plusieurs sujets de comédie (f presque finis , entre autres ceux du Joueur et (( di Attendez-moi sous Vorme , dans le dessein de (c les achever ensemble ; mais Regnard , qui sen- (( toit la valeur de cette première pièce , amusa <c son ami ^ fît quelques changements à ce qu' avoit (( fait Dufresny , et la donna aux comédiens sous (f son nom. » (^Ihid. page 4o5.)
Tout ceci ne se concilie point avec le marché honteux que l'on prétend que Regnard a fait avec Dufresny. S'il a quelque part dans la comédie Attendez-moi sous V orme y il est injuste de l'at-
' Dictionnaire des Théâtres de Paris, 7 vol. in- 19. y à Paris, chez Rosset, libraire, rue Saint-Severin , 1757, ouvrage de MM. Parfait.
SUR ATTENDEZ-MOI SOUS L'ORME. id tribuer tout entière à Dufresny. Il est vrai que l'on ajoute que cette part est très médiocre , mais il est bien difficile de l'évaluer. Nous ne croyons pas que l'on ait vu le canevas de Dufresny ; nous ne connoissons personne qui ait lu la pièce presque finie y telle qu'elle a été' communiquée àRegnard, et qui puisse la comparer à la pièce telle qu'elle est maintenant , avec les additions et corrections de celui-ci.
Si l'on juge de la part que Dufresny a dans cette pièce , par comparaison à celle du Joueur ^ il se trouvera que tout le mérite est du côté de Regnard, et que ^ d'une pièce très médiocre , il a su faire un charmant ouvrage . Dufresny nous a fourni ce parallèle en faisant imprimer le Clie- \>alier joueur tel qu'il l'avoit composé Il est à croire que s'il eût produit de même Attendezmoi sous Vorine tel qu'il est sorti de ses mains , la comparaison ne lui seroit pas favorable.
Nous pensons donc qu'on ne nous saura pas mauvais gré de rejeter une fable ridicule , qui ne fait honneur ni à l'un ni à l'autre des deux poètes ; fable invraisemblable , qu'on ne s'est permis de répandre qu'après la mort de celui qui a voit intérêt de la détruire, et qui s'est accréditée ensuite, on ne sait trop pourquoi.
Nous nous sommes un peu étendus sur cette
' Voyez rA\erti8sement qui précède le Joueur.
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discussion , parce que nous avons cru qu'il ëtoit convenable de restituer à Regnard une pièce que l'on s'etoit efforce de lui enlever ; et quoique aucun éditeur de ses OEuvres n'ait ose la retrancher, cependant on ne l'a admise dans les dernières éditions qu'avec des restrictions, et en adoptant l'opinion que cette pièce appartenoit à Dufresny.
Les rôles d'Agathe et de Colin sont ceux que Dufresny pourroit peut-être revendiquer, et nous sommes portes à croire que ce sont les seuls que Regnard ait conservés. Ces deux caractères ont un ton naïf et vrai qui nous paroit appartenir plutôt à Dufresny qu'à Regnard ; mais il faut convenir qu'on reconnoit Regnard dans le surplus de la pièce. On sait qu'il entendoit très bien l'économie du théâtre , mais que son associé entendoit mieux à produire des scènes détachées qu'à bien conduire une intrigue ; et la comédie
Attendez-moi sous Forme est bien intriguée, quoique le sujet en soit simple : le dialogue est vif, et d'un plaisant qui ne peut appartenir qu'à Regnard.
Quelque temps après la première représentation à' Attendez-moi sous Forme ^ Dufresny donna au Théâtre italien une pièce sous le même titre , qui fut représentée pour la première fois le 3o janvier 1695.
Cette comédie n'a de commun avec celle de
SUR ATTENDEZ-MOI SOUS L'ORME. 17 Regnard que le titre ; cependant , comme elle est peu connue , plusieurs personnes Font confondue avec la première.
DufiTsny est incontestablement l'auteur de la pièce italienne , qui a eu quelque succès sur l'ancien Théâtre italien , mais qui , depuis la suppression arrivée en 1697, a éprouve le sort des pièces composées pour ce spectacle , et n'a paru que rarement sur la scène.
Cette comédie ig^norée a contribué à entretenir l'erreur de quelques personnes sur \ Attendez^ moi sous Tonne du Théâtre François. On a attribué celle-ci à Dufresny, quoiqu'il ne fut l'auteur que de la pièce italienne.
Dans la liste des comédies de Dufresny données à l'ancien Théâtre italien, imprimée à la tête de ses OEuvres , on trouve , Attendez-moi sous forme , pièce en un acte , 1 694 , avec cette note : Imprimée aussi dans les OEwres de Regnard,
L'éditeur, entraîné par l'opinion commune, a confondu la pièce italienne avec la pièce françoise. C'est cette dernière qui est imprimée dans les OEuvres de Regnard, et qui lui appartient, au moins pour la plus grande partie ; c'est aussi la pièce françoise qui a été représentée en 1694.
Quant à la pièce italienne , elle n'a jamais été II, 2
i8 ^ AVERTISSEMENT attribuée à Regnard, ni insérée dans ses OEuvres* Elle a été représentée en 1695, et non en 1694. C'est cette pièce qui est imprimée dans le recueil de Ghérardi , tome 5 , page 4oi , édition de 1 7 17.
Ces deux pièces n'ont de conformité que le titre. Celle de Regnard , comme nous l'avons dit , est agréablement intriguée ; et la pièce de Dufresnj n'est qu'une suite de scènes épisodiques, et que l'on appelle proverbialement scènes à tiroir.
Quoique la comédie de Dufresnj ne soit pas dépourvue de mérite , elle ne peut néanmoins soutenir la comparaison avec celle de Regnard. La première a dû la plus grande partie de son succès au jeu des acteurs; la seconde est restée au théâtre, et se voit toujours avec plaisir.
Si Dufresny eût eu une part bien considérable dans la pièce françoise , il n'auroit pas manqué de reprendre ce qui lui appartenoit , et de le transporter dans la pièce italienne. C'étoit une bonne manière de se venger de l'infidélité de son ami , et de revendiquer ses usurpations.
Il a suivi cette route pour le Joueur : il a produit sur la scène sa comédie telle qu'il l'avoit composée , et a mis tout le monde à portée de prononcer entre lui et son adversaire : chacun a pu voir le parti que Regnard avoit tire des idées
de Dufresny ; on a reconnu ce qui appartenoit à l'un et à l'autre.
Dufresny ne s'est pas contenté de reprendre ses scènes dans cette pièce ; il les a employées de nouveau dans sa comédie de la Joueuse, Désespéré du peu de succès de la première pièce , il ne pouvoit concevoir que le public dédaignât des scènes auxquelles il attribuoit tout le succès de la comédie de Regnard.
Ce second essai a été encore infructueux. On a continué de se porter en fr)ule au Joueur de Regnard , et l'on n'a pu goûter les deux pièces de Dufresny. Celui-ci n'a pas cependant perdu toute espérance ; il a cru que son rival devoit son triomphe à sa versification ; il a mis en vers la comédie de la Joueuse.
On ne sait quel auroit été le succès de cette nouvelle tentative. La Joueuse, mise en vers, n'a jamais été représentée, et est du nombre des pièces que Dufresny, en mourant , fît brûler sous ses yeux, et par le conseil de son confesseur.
Mais ces faits prouvent combien Dufresny étoit attaché à ses productions , et qu'il ne souffroit pas patiemment que d'autres adoptassent ses idées, et s'attribuassent le fruit de ses travaux.
On ne voit pas pourquoi il auroit eu plus d'indifférence pour Attendez-moi sous Vomie y qu'il
20 AVERTISSEMENT n'en avoit eu pour le Joueur, L'infidélité de son ami de voit lui être aussi sensible pour l'une que pour l'autre pièce.
Nous nous croyons donc fondés à laisser à Régnard une propriété que nous ne pensons pas qu'il ait usurpée. Nous imprimons dans ses Œuvres la comédie di! Attendez-moi sous ïorme^ non parce que cette pièce y a été insérée jusqu'à présent ( nous n'aurions pas balancé à l'en retrancher, si nous eussions pu croire qu'elle appartînt à Dufresny), mais parce que nous croyons qu'il en est l'auteur.
Nous n'avons négligé aucun moyen d'éclaircir nos doutes , et toutes les recherches que nous avons pu faire n'ont servi qu'à nous confirmer dans notre opinion , et nous assurer que la comédie Attendez-moi sous Forme est l'ouvrage de Regnard ; que Dufresny y a quelque part , mais que cette part est si médiocre et si équivoque , qu'elle ne suffit pas pour disputer à Regnard sa propriété , et retrancher cette pièce du recueil de ses OEuvres.
On rapporte dans les Anecdotes dramatiques l'anecdote suivante , relative à Attendez-moi sous Forme. Armand y cet excellent comique , saisissoit avec une présence d'esprit singulière tout ce qui pouvoit plaire au public, dont il étoit fort aimé. Jouant le rôle de Pasquin dans cette pièce, après
SUR ATTENDEZ-IvIOI SOUS L'ORME. 21 ces mots : (( Que dit-on d'intéressant ? Vous avez
maréchal de Richelieu^ ëtoit le parrain d'Armand. '
' Les recherches et la discussion auxquelles s'est livré l'auteur fie cet Avertissement, ne peuvent laisser douter que la comédie Attendez-moi sous l'orme ne soit de Regnard ; et c'est pour cette raison que je l'ai replacée à son ordre chronologique, du mois de mai 1694; la Sérénade n'ayant été représentée qu'au mois de juillet de la même année. (G. A. C.)
PERSONNAGES
DORANTE, officier réformé, revenant de sa garnison, qui devient amoureux d'Agathe.
A G AT H E , fille d'un fermier, amoureuse de Dorante. PASQUIN, valet de Dorante.
LISETTE, amie d'Agathe.
COLIN, jeune fermier, accordé avec Agathe. NANETTE, bergère.
NICAISE, berger.
Plusieurs Bergers et Bergères, qui étoient priés pour la noce de Colin et d'Agathe,
La scène est dans un village de Poitou ^ sous l'Orme.