SCÈNE I
DORANTE, PASQUIN
Pour m'expliquer en termes plus clairs, j'ai avancé la dépense du voyage depuis notre garnison jusqu'à ce village-ci; nous y avons déjà séjourné quinze jours sur mes crochets : je vous prie que nous comptions ensemble, et je vous demande mon congé.
DORANTE
oh , palsembleu î tu prends bien ton temps.
PASQUIN
Eh! puis-je le mieux prendre, monsieur? Vous venez d'être réformé ; il faut bien que vous réformiez votre train.
DORANTE
Pasquin, quitter le service d'un officier, c'est se brouiller avec la fortune.
PASQUIN
Ma foi, monsieur, je me suis brouillé avec elle
24 ATTENDEZ-MOI SOUS L'ORME, dès le jour que je suis entré chez vous : mais , Dieu merci, je suis au-dessus de la fortune; je veux me retirer du monde.
DORANTE
Le fat! 6 le fat!
PASQUIN
Oui, monsieur, j'ai fait depuis peu des réflexions morales sur la vanité des plaisirs mondains : je suis las d'être bien battu et mal nourri; je suis las de passer la nuit à la porte d'un lansquenet, et le jour à vous détourner des grisettes ; je suis las enfin d'avoir de la condescendance pour vos débauches, et de m'enivrer au buffet, pendant que vous vous enivrez à table. Il faut faire une fin, monsieur. Je vais me rendre mari d'une certaine Lisette, qui est le bel esprit de ce village-ci. Les plus jolies filles de Poitou la consultent comme un oracle, parce qu'elle a fait ses études sous une coquette de Paris; c'est là ou elle est devenue amoureuse de moi.
DORANTE
Hé ! je n'ai point encore trouvé en mon chemin cette Lisette si aimable ; j'en sais mauvais gré à mon étoile.
PASQUIN
Ce n'est pas votre étoile , monsieur ; c'est moi qui ai pris soin de vous cacher Lisette : je l'ai trouvée trop jolie pour vous la faire connoître. Mais cette digression vous fait oublier qu'il s'agit entre vous et moi d'une petite règle d'arithmétique. Il y a huit ans
SCENE I. 25 que je vous sers; à vingt-cinq écus de gages, somme totale , six cents livres ; sur quoi j'ai reçu quelques coups de canne, coups de pied au cul ; partant reste toujours six cents livres, que je vous prie de me donner présentement.
DORANTE, d'un ton de colère.
Quoi î j'ai eu la patience de garder huit ans un coquin comme toi !
PASQUIW.
Tout autant, monsieur.
DORANTE
Un maraud!
PASQUIN
Oui , monsieur.
Huit ans , un valet à pendre !
PASQUIN
Ah!
DORANTE
A noyer, à écraser!
PASQUIN
Il y a du malheur h mon affaire. Vous avez été jusqu'à présent très content de mon service, et vous cessez de l'être dans le moment que je vous demande mes gages.
DORANTE, se radoucissant.
Pasquin, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis la dupe de ma honté. Va, mon cher, je veux bien encore ne te point chasser de chez moi.
PASQUIN
Vraiment , monsieur , ce n'est pas vous qui me chassez ; c'est moi qui vous demande mon congé , et les six cents livres.
DOR A.NTE.
Non, mon cœur, tu ne me quitteras point. Tu ne sais ce qu'il te faut. La vie champêtre ne convient point à un intrigant, à un fourbe.
PASQU IN.
; Je sais bien que j'ai tous les talents pour faire fortune à la ville ; mais je borne mon ambition à Lisette , à qui j'apporte en mariage les six cents livres dont
j je vais vous donner quittance, (il lire de sa poche un papier.) DORANTE, lui arrêtant la main.
Peste soit du faquin ! tu n'as que tes affaires en tête : parlons un peu des miennes. J'épouse demain la petite fermière Agathe. J'ai si bien fait, par mon manège , que le père est à présent aussi amoureux de moi que sa fillé.'Elle a dix mille écus , Pasquin.
PASQUIN
Vous n'avez que vos affaires en tête; reparlons un peu des miennes.
DORANTE
Agathe m'attend chez elle à quatre heures ; et , avant que d'y aller, j'ai à régler certaines choses avec le notaire.
PASQUIN
Monsieur, il n'y a que deux mots à mon affaire.
DORANTE
Le notaire m'attend, Pasquin»