‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 101 sur 198 · SCÈNE XL ARLEQUIN, UNE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE XL ARLEQUIN, UNE JEUNE FILLE

LA JEUNE FILLE

Il y a long-temps , monsieur , que la curiosité m'auroit amenée ici , si la crainte ne m'avoit retenue.

La curiosité meneroit les filles bien loin , si la

ACTE I, SCENE XI. 171 crainte ne les retenoit ; mais c'est une bride qui n'est pas toujours la plus forte.

LA JEUNE FILLE

Je ne crois pas qu'il y ait une fille plus craintive que moi; je n'oserois demeurer seule; et la nuit, j'ai si peur des esprits, qu'il faut que j'aille coucher avec ma mère pour me rassurer.

ARLEQUIN

Si vous aviez fait une fois connoissance avec de certains esprits palpables , vous auriez moins peur d'eux que de votre mère. Puisque vous êtes si timide, il faut donc que je devine le sujet qui vous conduit ici. Voulez-vous savoir si votre beauté durera longtemps ?

LA JEUNE FILLE

Mais , monsieur , je crois qu'elle durera autant que ma jeunesse.

ARLEQUIN

Les femmes d'aujourd'hui poussent la jeunesse bien loin; et j'en vois tous les jours qui, selon leur calcul , sont encore plus jeunes que leurs filles.

LA JEUNE FILLE

Il est vrai ; et j'ai une vieille tante qui veut à toute force passer pour ma sœur, et qui dernièrement cassa de dépit son miroir, en disant que la glace en étoit ridée , et qu'on n'en faisoit plus d'aussi belles qu'au temps passé.

ARLEQU I N.

Laissez-moi faire; je suis après à établir une manufacture de glaces exprès pour les vieilles.

LA JEUNE FILLE

Je trouve cela si ridicule, que je renoncerai à la jeunesse dès que j'aurai vingt ans.

ARLEOTJI N.

Oui, vous compterez de bonne foi jusqu'à dixhuit; mais vous serez terriblement long-temps sur la dix-neuvième. Ce n'est donc pas le soin de votre jeunesse ni de votre beauté qui vous amène ici?

LA JEUj>fE FILLE.

Non , monsieur.

ABLEQUIÎf.

Cela m'étonne ; car c'est d'ordinaire le seul soin qui occupe les femmes. Vous voulez peut-être savoir si vous aurez des amants ?

LA JEUNE FILLE

Des amants ? Qu'est-ce que des amants ?

ARLEQUIN

Un amant, c'est une espèce d'animal soumis , qui s'insinue auprès des filles en chien couchant , les mord en mâtin , et s'enfuit en lévrier.

LA JEUNE FILLE

Si c'est cela que vous appelez des amants, j'en ai bien de cette espèce-là. J'ai entre autres un grand cousin qui me suit toujours , qui me baise les mains quand il peut les attraper , et qui me dit qu'il se tuera si je ne l'aime.

ARLEQUIN

Voilà le chien couchant , cela : prenez garde qu'il ne devienne mâtin ; car je suis bien trompé si ce

ACTE I, SCENE XI. 1^3 cousin-là n'a envie de faire avec vous une alliance plus étroite.

LA JEUNE FILLE

Je connois encore un jeune monsieur qui va à l'armée ; il me fait toujours quelque petit présent.

ARLEQUIN

Voilà le lévrier ; prenez garde à vous.

LA JEUNE FILLE

C'est lui qui m'a apporté de Flandre les cornettes et les engageantes que vous voyez.

ARLEQUIN

Des cornettes et des engageantes ! Quand une fîUe est prise par la tête et par les bras , elle a bien de la peine à se défendre ; je vous en avertis.

LA JEUNE FILLE

Je voudrois savoir de vous si.... Mais.... n'y a-t-il là personne ?

ARLEQUIN

Non, non; parlez hardiment.

LA JEUNE FILLE

Je voudrois savoir si.... Mais.... je n'ose vous le dire.

ARLEQUIN

Ah ! que de si et de mais !

LA JEUNE FILLE

Je voudrois donc savoir si je serai mariée cette année.

ARLEQUIN

Je ne puis pas vous dire cela bien positivement ;

mais je sais qu'il ne tiendra qu'à vous de vous faire

passer un vernis de mariage.

LA JEUNE FILLE

Oh ! fi , monsieur ; le vernis me fait mal à la tête.

ARLEQUIN

Pour vous dire cela bien sûrement, il faudroit savoir auparavant si vous êtes fille.

LA JEUNE FILLE

Si je suis fille?

ARLEQUIN

Mais fille-fille. Il y en a bien qui usurpent ce nom-là : de tous les titres , c'est le plus aisé à falsifier ; et telle porte un losange en écusson , qui pourroit entourer ses armes de bien des cordons de veuve. A la proça. Mettez votre main dans la Bouche de Vérité ; si vous êtes aussi fille que vous le dites , elle répondra à votre demande ; mais si vous n'êtes que demi-fille , elle vous mordra si fort , qu'elle ne vous lâchera peut-être pas de dix ans.

LA JEUNE FILLE

Qu'est-ce que c'est , s'il vous plaît , qu'une demifille?

ARLEQUIN

Mais, une demi-fille, c'est une fille qui.... dans l'occasion.... Avez-vous jamais vu des castors?

LA JEUNE FILLE

Oui , monsieur.

ARLEQUIN

Hé bien , il y a des castors et des demi- castors.

ACTE I, SCENE XL 17^) Une demi-fîlle , c'est comme qui cliroit un demicastor; il y entre un certain.... mélange, qui fait.... que.... Tout le monde vous dira cela. Mettez, mettez seulement votre main dans la Bouche de Vérité.

LA JEUNE FILLE

Oh, monsieur! je ne crains rien ; y eût-il vingt bouches, j'y mettrois mon bras jusqu'au coude.

ARLEQUIN

Allons , voyons. Qu'est-ce ? Vous résistez ? C'està-dire qu'il y a du demi-castor.

LA JEUNE FILLE

Ce n'est pas que j'aie peur ; mais si votre bouche étoit une gourmande , qui m'allât mordre sans sujet.

ARLEQUIN

Ne craignez rien ; c'est une bouche fort sobre , et qui ne mord que bien à propos.

( La jeune fille approche sa maia ; la bouche remue comme si elle vouioit mordre. )

LA BOUCHE DE VÉRITÉ chante:

Prends garde à mes dents ,

Crains ma colère; J'ai mordu ta mère A quinze ans ; Car en ce temps Une fille n'est guère Plus fille que sa mère.

LA JEUNE FILLE

Je suis la très humble servante de la Bouche de Vérité ; mais j'ai trop peur de ces vilaines dents-là.

Page 1