SCÈNE IIL LUCRÈCE, TARQUIN; Gardes, qui se retirent
pendant le cours de la :>cène.
TARQUIN
Avant que de venir vous découvrir mon cœur, J'ai fait sonder le gué par mon ambassadeur; Mon garde du trésor l'a fait partir en poste : Aussi , sans un moment douter de la riposte , Et poussé des transports d'un feu séditieux, Je me suis transporté moi-même sur les lieux. Mon amour, à la fin, a rompu sa gourmette, Et mon valet de chambre apporte ma toilette. ^
LUCRÈCE
Seigneur, que ce discours pour Lucrèce est nouveau! Moi que l'on vit dans Rome , au sortir du berceau , Être un exemple à tous d'honneur et de sagesse !
TARQUIN
On peut bien en sa vie avoir une foiblesse;
Le soleil quelquefois s'éclipse dans les cieux,
Et n'en est pas moins pur revenant à nos yeux.
Plus d'une femme ici dont la vertu, je gage,
A souffert mainte éclipse, y passe encor pour sage;
Toute l'adresse gît à bien cacher son jeu:
Vous pouvez avec moi vous éclipser un peu.
' Dans les premières éditions, ce vers étoit ainsi: Et je viens vous donner un brevet de coquette.
LUCRÈCE
Quoi donc! oubliez-vous, seigneur, quelle est Lucrèce?
T ARQUIN.
Oui , je veux l'oublier ; car enfin , ma princesse ,
Quand on peut regarder ce corsage joli,
Ce minois si bien peint, ce cuir frais et poli ,
Cette bouche , ces dents , cette vive prunelle ,
Qui , comme un gros rubis , charme , brille , étincelle ;
Surtout ces petits monts , faits d'un certain métaily
Tenus sur l'estomac par deux clous de corail ;
Que l'on a vu ce nez.... Ah, divine princesse !
On oublie aisément que vous êtes Lucrèce ,
Pour se ressouvenir qu'en ce pressant destin
Toute Lucrèce est femme , et tout homme est Tarquin.
( Il veut lui baiser la main.) LUCRÈCE. .
Quelle entreprise ! 6 ciel ! quelle ardeur téméraire ! Seigneur, que faites-vous?
TARQUIJY.
Rien qu'on ne puisse faire.
D'un amour clandestin mon foie est rissolé ; Jusques aux intestins je me sens grésillé. Ah, madame! souffrez que mon amour vous touche. Que d'appas ! que d'attraits ! l'eau m'en vient à la bouche. *
LUCRÈCE
On poi:rroit, par bonté, d'un amour mutuel.... Mais, seigneur, vous allez d'abord au criminel.
Ce vers étoit ainsi dans les premières éditions : Quand je sui» tout en feu, serez -vous une souche ?