ARLEQUIN, UN MUSICIEN ITALIEN
l'italien.
Vous voyez , monsieur , un homme au désespoir. Ha, ha, ha! (il rit.)
ARLEQUIN
A vous voir rire , on ne le croiroit jamais.
l'iT A LIEN.
Je ne saurois m'empêcher de rire , quand je songe que je vais me marier. ( n pleure. )
ARLEQUIN
Ce n'est pas là un sujet de tristesse.
l'italien.
J'ai perdu, depuis peu, un procès qui m'afflige beaucoup, (ii rit. )
arlequin.
Il n'y a pas là de quoi rire.
Mais ce qui me réjouit, c'est que je suis délivré, par arrêt, de ma première femme, (il pleure.)
ARLEQUIN
Quel diable d'homme est-ce là ? Il rit quand il faut pleurer , et il pleure quand il faut rire.
l'italien.
La coquine m'a perdu de réputation; elle m'a accusé en justice de n'être un mari seulement que
ACTE III, SCENE XII. 287 pour la forme , et m'a fait déclarer vieux à la fleur de mon âge.
J'entends votre affaire; on vous a mis sur la liste de frigidis et malejîciatis ,
l'italien.
Oui, monsieur; mais vous allez rire. Une goguenarde de servante a demandé, en justice, que je fusse obligé de nourrir son enfant, dont elle dit que je suis le père, parce qu'il me ressemble.
ARLEQUIN
S'il falloit adopter tous les enfants qui ressemblent, et désavouer tous ceux qui ne ressemblent pas, on verroit un beau brouillamini dans les familles.
l'italien.
Ne suis-je pas bien malheureux ? Je meflattois que, de ces deux procès , il falloit que j'en gagnasse un.
A RLEQU IN.
J'en aurois mis ma main au feu.
l'italien.
Je les ai perdus tous deux.
arlequin.
Tous deux! cela n'est pas juste.
Non, assurément; car ou je suis, ou je ne suis pas; ma servante dit oui, ma femme dit non : cependant, le même jour, les mêmes juges ont déclaré
a38 LA FOIRE SAINT-GERMAIN, que j'étois oui et non tout à la fois , et m'ont condamné aux dépens. Ha, ha, ha ! (il rit.)
ARLEQUIN chante.
Après un pareil procès , Crois-moi, ne plaide jamais.
Dans la même occasion, Tantôt on dit oui , tantôt on dit non. Par arrêt te voilà donc Déclaré coq et chapon.
Mais ta seconde femme, qu'en as-tu fait? l'italien.
Hélas ! monsieur , elle est morte : l'on m'avoit accusé de l'avoir tuée ; et, sans l'argent et des amis, j'aurois été pendu pour un femmicide.
ARLEQUIN
Comment donc ! conte-moi un peu cela.
l'italien.
Le vrai de la chose est que ma femme est morte , parce que je n'ai pas eu assez de complaisance pour elle.
arlequin.
Voilà qui est extraordinaire ! Cette femme-là prenoit donc les choses bien à cœur?
l'italien.
Un jour d'hiver elle revient à la maison à deux heures après minuit, heurte comme tous les diables; mais je n'eus jamais la complaisance de lui aller ouvrir : elle coucha dehors.