ORIGINE DES SPECTACLES EN FRANCE
L'origine de la comédie , en France , date du commencement du xii'' siècle ; car on ne peut donner le nom de comédiens aux histrions dont il est fait mention sous les rois de la première race, et qui n'étoient que des danseurs et des bateleurs. Charlemagne, par une ordonnance de 789, supprima leurs jeux , auxquels étoient mêlées beaucoup d'obscénités ; cependant le goût des spectacles existoit toujours parmi le peuple , qui plus tard porta jusque dans les églises le scandale et le désordre des jeux qui lui a voient été interdits. Ce ne fut que vers l'année 11 97 qu'Eudes de SuUi, évêque de Paris, fît tous ses eflbrts pour réprimer les excès en tout genre qui se commettoient publiquement dans son église, aussibien que dans plusieurs autres.
C'étoit à l'époque de la fête des Foux que se renouveloit chaque année la profanation des
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églises. Cette féte étoit un reste de superstition païenne. En ce jour, les temples se trouvoient remplis de gens masques qui y dansoient, jouoient, entonnoient des chansons infâmes , et se livroient à toutes sortes de bouffonneries. L'évéque Eudes, par son mandement de 1 198, arrêta les progrès de ces abus sacrilèges. Mais il paroit que son autorité n'alla pas jusqu'à les faire cesser entièrement, puisque cette fête subsistoit encore deux cent quarante ans après.
Les réunions des peuples, à certaines époques de l'année, leurs jeux, leurs folies, leurs habillements grotesques , se retrouvent dans l'histoire de toutes les nations , même les plus sauvages ; et pendant plusieurs siècles la France n'eut d'autre spectacle que cette ridicule fête des Fous j, dont le temps du carnaval y déjà bien dégénéré de nos jours, peut seul donner une idée. Mais vers le milieu du xi^ siècle parurent les Troiwerres ou Troubadours y poètes provençaux, qui composèrent différentes sortes de poésies , telles que les Pastorales y les Sirventes y les Tensons ^ et enfin des Comédies,
Les voyages en Terre - Sainte , que tous les princes de l'Europe entreprirent dans le xi^ siècle, et les victoires qu'ils remportèrent sur les Infidèles, furent célébrés par les Troubadours, et les Suventes étoient les pièces qu'ils composèrent sur ces sujets.
SUR LE THÉÂTRE FRANÇOIS. 3i5 Parmi les Troubadours il y en eut qu'on nomma Comiques y c'est-à-dire Comédiens , parce qu'en effet ils jouoient eux-mêmes dans les pièces qu'ils composoient, et peut-être dans celles qu'ils dêbitoient à la cour des rois et des princes où ils étoient admis. Et en cela, ils ne crurent point s'avilir ; on les regardoit au contraire avec plus d'estime, parce qu'ils joignoient aux talents de la poésie et de la déclamation celui de la représentation .
Aux Troubadours qui brillèrent en Europe, environ deux cent cinquante ans , succédèrent les Jongleurs y qui récitoient des vers en s'accompagnant d'instruments, et les Joueurs qui débitoient en public des bouffonneries du plus bas burlesque , en les accompagnant de gesticulations et de tours de passe-passe. De là vint le nom de Jonglerie. Les uns et les autres tombèrent enfin dans un tel mépris, et leurs folies parurent si scandaleuses, que Philippe-Auguste, dès la première année de son règne, les bannit de ses états.
Les Jongleurs et les Joueurs furent chassés ; les Bateleurs les remplacèrent. Comme une ordonnance de 1 avoit défendu aux Jongleurs de dire, représenter, ou chanter dans les places publiques ou ailleurs, rien qui put causer quelque scandale, à peine d'amende et de deux mois de prison, ceux-ci s'adonnèrent à faire des tours
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surprenants et périlleux avec des épées et d'autres armes , et on les nomma Batolores , en fr an cois Bateleurs. Enfin, ces exercices de vinrent le partage des danseurs de corde et des sauteurs.
De là nous arrivons aux Mystères de la Passion ^ qui parurent sous Charles vi.
Il est certain que les pèlerinages introduisirent ces spectacles de dévotion. Ceux qui revenoient de Jérusalem et de la Terre-Sainte, ou autres lieux , composoient des cantiques sur leurs voyages, et j mêloient le récit de la vie et de la mort du fils de Dieu , ou du Jugement dernier , d'une manière grossière , mais que le chant et la simplicité de ces temps-là sembloient rendre pathétique.
Ces pèlerins, qui alloient par troupe, et qui s'arrêtoient dans les rues et dans les places publiques , où ils chantoient le bourdon à la main , le chapeau et le mantelet chargé de coquilles, et d'images peintes de diverses couleurs, formoient une sorte de spectacle qui plut généralement. La piété de quelques bourgeois les excita à faire un fonds pour élever un théâtre , où l'on représenter oit ces Mystères les jours de féte, autant pour l'instruction du peuple que pour son divertissement.
Leur premier essai se fit au bourg Saint-Maur, près Paris. Ils prirent pour sujet la Passion de Notre-Seigneur ; ce qui parut fort nouveau, et
SUR LE THÉÂTRE FRANÇOIS. 817 iSt grand plaisir aux spectateurs. Le prévôt de Paris défendit ces représentations par ordonnance du 3 juin i5g8. Les nouveaux acteurs se pourvurent à la cour pour faire ériger leur société en Confrérie de la Passion de Notre-Seigneur. Charles vi assista à quelques unes de leurs représentations; et ce prince en fut si satisfait^ qu'il leur accorda, le 4 décembre 1402, des lettres pour leur établissement à Paris.
PREMIER THEATRE FRANÇOIS, ÉTABLI A l'hOPITAL DE LA TRINITÉ.
Cet hôpital avoit été fondé par deux gentilshommes allemands, en iioo. Il étoit situé hors de la porte Saint-Denis; et l'on y recevoit les pèlerins et les pauvres voyageurs qui arrivoient trop tard à la ville , dont les portes étoient alors fermées. Les Confrères de la Passion s'établirent dans cet ancien hôpital de la Trinité , où ils faisoient déjà le service de la Confrérie. Ils y élevèrent un théâtre, et donnèrent au peuple les jours de fêtes divers spectacles de piété, tirés du nouveau Testament. Ces spectacles plurent tellement, qu'on avança, ces jours-là, les vêpres dans plusieurs églises, afin de donner le temps d'assister à ces pieux amusements. Ce nouveau genre de plaisir devint bientôt une mode qui de la capitale passa dans les provinces , et les villes
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de Rouen, d'Angers, du Mans et de Metz, eurent aussi leurs représentations des différents Mystères. Les spectacles établis par les Confrères n'éprouvèrent aucune interruption sous les règnes de Charles vi , de Charles vu , et une partie de celui de Louis xi, quoique extrêmement agités par les guerres civiles ; et non seulement ils continuèrent pendant ces temps orageux, mais il s'en éleva encore d'autres, tels que ceux des Enfants sans Souci et des Clercs de la Bazoche.
On finit, après un assez long temps, par se lasser de ces Mystères, qui parurent trop sérieux. Alors les acteurs, pour saiisfaire le public et le ramener , mêlèrent à leurs dévots spectacles des scènes tirées de sujets profanes et burlesques , qui plurent singulièrement au peuple. Ils les nommèrent Jeux de pois piles; et ce fut, selon toute apparence , à cause du mélange du sacré et du profane qui régnoit dans ces sortes de jeux. Mais les Confrères , trop pieux pour représenter euxmêmes ces pièces qu'on appeloit Sottises ( car c'est ainsi que sont intitulées celles qui nous restent) , les abandonnèrent aux Enfants sans Souciy dont le chef prenoit la qualité de Prince des sots ou de la sottise; et ces nouveaux acteurs s'acquittèrent de leur emploi aux applaudissements du public.
C'est de cette manière que les Confrères soutinrent leur théâtre jusqu'au règne de François i".
SUR LE THÉÂTRE FRANÇOIS. 3ig qui leur donna, en i5i8, des lettres-patentes, par lesquelles il confîrmoit tous les privilèges que Charles vi leur avoit accordes. Ils continuèrent leurs représentations jusqu'en iSSg, que la maison de la Trinité fut de nouveau destinée à un hôpital. Us prirent alors à loyer une partie de l'hôtel de Flandre , qu'ils furent encore obligés de quitter en i545 , parce que François i'^^ ordonna la vente et la démolition de cet hôtel.
Les Confrères , lassés des dépenses considérables que ces déplacements leur avoient occasi(3nnées, tant pour le loyer des salles où ils jouoient, que pour le transport de leur théâtre , résolurent d'acheter un emplacement et d'y faire bâtir. Us acquirent à cet effet une par lie considérable de l'hôtel de Bourgogne , qui consistoit en un mauvais bâtiment de dix-sept toises de long, sur seize de large, situé près de la rue Maucoaseil.
C'est à l'époque de cette dernière translation, que les représentations théâtrales changèrent toutà-fait de caractère. Lorsque les Confrères eurent présenté leur requête au parlement, pour obtenir la permission de recommencer leurs spectacles, la cour, par arrêt du ly novembre i548, les maintint à représenter seuls des pièces sur ce nouveau théâtre; mais il leur fut ordonné en même temps de n'y donner que des sujets profanes , licites et honnêtes , avec défense d'y représenter aucun Mystère de la Passion , ni autres
mystères sacres. Ainsi furent bannies les pièces du premier Théâtre François , qui , toutes dévotes dans leur origine , avoient dégénéré en un mélange de morale et d'indécentes bouffonneries aussi scandaleuses pour les honnêtes gens qu'injurieuses à la religion.
La défense du parlement obligea les Confi^ères de la Passion , à qui il ne convenoit plus de monter eux-mêmes sur le théâtre pour y jouer des pièces purement profanes , à louer leur hôtel de Bourgogne et leur privilège a une troupe de comédiens qui se forma dès lors ; ils se réservèrent néanmoins , pour eux et pour leurs amis , deux loges, qu'on appela les Loges des Maîtres.
Le but des personnes qui avoient établi un spectacle à l'hôpital de la Trinité étoit louable. Il tendoit à exciter le peuple à se rappeler les Mystères de la religion , de manière qu'en l'amusant , il fut aussi édifié ; mais pour exécuter un semblable projet ^ il falloit d'autres hommes que ceux qui l'entreprirent. Nous avons vu que des pèlerins en furent les inventeurs ; ceux qui donnèrent à leurs productions une forme plus théâtrale n' avoient aucune teinture des pièces grecques et latines ; ils suivoient les Evangiles mot à mot , en dialoguoient les événements , et paraphrasoient le texte d'une façon si naïve , que bien souvent ce naïf dégénéroit en grossièreté. C'étoit bien pis lorsqu'ils donnoient carrière à leur ima-
SUR LE THÉ/VTRE FRANÇOIS. Sa i gination; alors leur ignorance et leur mauvais goût se montroient dans tout leur joui'. Ainsi, par une idée qui leur est particulière , les injures les plus atroces sont des compliments pour les Diables. Lucifer ne donne à ses sujets que des qualifications insultantes, et les Diables, en lui obéissant, lui répondent sur le même ton.
L'auteur juge à propos de faire Hérode païen. Il n'a pas cru qu'un prince si cruel méritât d'être de la véritable religion ; on voit encore un Cirinus , gouverneur de la Judée pour les Romains , reconnoître Mahomet pour son dieu tutélaire, et autres absurdités de cette espèce.
Cependant , ces pièces des Mystères furent très applaudies et regardées comme très respectables ; tant la simplicité régnoit dans ces siècles d'ignorance !
C'est ce que Boileau exprime si bien dans le troisième chant de son Art poétique :
Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré
Fut long-temps dans la France un plaisir ignoré.
Des pèlerins, dit-on, une troupe grossière,
En public , à Paris , y monta la première j
Et sottement zélée en sa simplicité ,
Joua les Saints, la Vierge, et Dieu, par piété.