DES REPRÉSENTATIONS DONNEES PAR LES CLERCS DE LA BAZOCHE
L'établissement de la Bazoche remonte à l'année i5o5. Cette société, instituée par Philippele-Bel, n'étoit composée, dans l'origine, que des clercs qui a voient été adjoints aux procureurs pour les aider dans leur ministère , à cause de la multitude de procès qui alloit toujours croissant. Cette société ne tarda pas à acquérir d'assez grands privilèges ; et , par la suite , la Bazoche eut une pleine autorité, non seulement sur tous les clercs du Palais et du Châtelet, mais aussi sur tous ceux des juridictions qui dépendoient du parlement de Pai-is. La Bazoche, constituée comme la première cour du royaume, et qui de plus avoit un roi , ne laissoit échapper aucune occasion de déployer toute sa magnificence, et d'user de ses privilèges dans les cérémonies et les fêtes publiques.
Quelques jours après l'une de ces fêtes , qui n'avoient d'autre but que le plaisir de se faire voir en public, comme l'indique le nom même de montre générale^ les bazochiens donnoient la représentation d'une Moralité ou d'une Farce,
Les succès des M j stères^ représentés à l'hôpital de la Trinité, av oient excité l'envie et l'émulation des clercs de la Bazoche ; mais arrêtés par le pri-
SUR LE THÉÂTRE FRANÇOIS. Sid vilége exclusif des confrères de la Passion, ils furent obligés de prendre une autre voie. La morale leur parut un fonds inépuisable. Ils personnifièrent les vertus et les vices ; et en inspirant l'horreur des derniers , ils faisoient voir l'avantage que l'on retire à pratiquer la vertu. C'est ce qui fît donner aux pièces composées sur ce plan , le nom de Moralité. Cette idée eut toute la réussite que pouvoient en espérer les auteurs ; et ce nouveau genre de spectacle , qui ne paroissoit que trois ou quatre fois l'année , fut estimé par beaucoup de personnes, supérieur à celui des Mystères.
Cependant le succès des Moralités fut très inférieur encore à celui des Farces , qui parurent ensuite, et dont l'invention est également due aux poètes bazochiens. Ces pièces n'étoient pas sans quelque mérite. Elles ridiculisoient d'une façon vive et plaisante des vices qui ne sont que trop répandus dans le monde. Les Farces que la Bazoche représenta pendant un certain temps , n'avoient pour sujets que des tours de jeunesse de quelques clercs de la Société , ou des gens d'un caractère méprisable ; mais peu à peu des personnes d' un état plus relevé furent désignées et même nommées. La route une fois ouverte , il n'y eut plus ni rang ni naissance à l'abri des médisances ou des calomnies répandues dans ces pièces.
Tout avoit contribué à faire réussir les clercs
324 ' NOTICE HISTORIQUE ' de la Bazoche , dans leurs représentations the'âtrales ; car ils ëtoient à la fois auteurs et acteurs ; et comme ils avoient sans doute plus d'éducation que ceux qui représentoient les Mystères ^ ils mettoient aussi plus d'art et de convenance dans leurs jeux de théâtre et leur déclamation, et par là plaisoient davantage au puîjlic.
Pendant les guerres civiles et étrangères qui désoloient la France , sur la fin du règne de Charles vi , la licence des pièces de la Bazoche s'accrut au dernier point. Elle fut contenue , mais non réprimée, par divers arrêts du Parlement, qui établirent des règlements sévères contre les clercs acteurs de la Bazoche. Enfin ils furent suspendus dans leurs exercices de théâtre, depuis 1476 jusqu'en i497-
Jusqu'alors les bazochiens n' avoient point eu de local fixe pour donner leurs représentations. Elles avoient lieu tantôt au Châtelet , tantôt au Palais , et quelquefois dans des maisons particulières. A l'avènement de Louis xii au trône, les théâtres furent rétablis , et la Bazoche eut la permission de dresser son théâtre toutes les fois que besoin seroit, sur la Table de marbre qui existoit alors dans la grand' salle du Palais , et qui depuis fut détruite par l'incendie de 161 8.
Le Parlement, qui s'étoit montré si sévère contre les bazochiens, ne leur fut pas ensuite moins favorable que le roi, et leur accorda même
SUR LE THÉÂTRE FRANÇOIS. 325 souvent des gratifications pour les indemniser des frais occasionne's par leurs Montres et Jeux.
Les bazochiens furent même admis à donner une représentation de leurs Farces devant François i^'"^, après le souper qui lui avoit été donné à l'Hôtel-de-ville pour célébrer son avènement au trône ; et le roi en parut très satisfait.
Mais les abus et les personnalités offensantes se reproduisant continuellement dans les pièces de la Bazoche , elle encourut , par des arrêts successifs , des peines graves et des restrictions dans ses libertés , dont elle avoit joui précédemment ; et, en i558 , elle eut ordre , pour l'avenir, de remettre à la cour les manuscrits des pièces quinze jours avant leur représentation. L'année 1 54o fut très différente pour les bazochiens , puisqu'on leur défendit de jouer leurs Jeux sous peine de la hart (la corde.) Cette société cessa entièrement ses représentations annuelles à l'époque où les Confrères de la Passion cédèrent leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne à une troupe de comédiens.