ISABELLE, COLOMBINE
C OLOMB I N E.
J E VOUS dis encore une fois , mademoiselle , que vous ne saunez mieux faire , et qu'il faut nous en tenir à notre comédien italien.
ISABELLE
Je crois que tu as raison. Je me sens toutes les dispositions à devenir bonne comédienne : j'ai l'esprit à toute main ; je serai prude quand je voudrai, coquette quand il me plaira , fière avec les bour-. geois , traitable avec Tbomme de qualité; enfin, il y aura bien du malheur si je ne contente le public.
COLOMBINE
Oh ! le public est un compère qui n'est pas aisé à chausser : on ne sait pas comment faire aujourd'hui pour gagner sa bienveillance. Je sais bien qu'une jolie personne comme vous a plus de facilité qu'une autre à faire valoir les talents du théâtre.
ISABELLE
Je crois que je me tirerai d'affaire^dans ce pays-là.
Je parois une fois davantage aux chandelles ; j'ai du teint, de l'enjouement. Pour de l'embonpoint et de la gorge , il n'y a guère de personne à qui je le cède.
COLOMBIWE.
Tant mieux ; c'est l'essentiel pour une comédienné. La gorge est une partie à quoi les spectateurs s'attachent le plus, principalement messieurs du balcon , qui se mettent là exprès afin d'être plus à portée.
ISABELLE
Je n'ai qu'un défaut pour le théâtre, c'est que je n'ai point de mémoire. Par exemple, Colombine , si j'aimois un homme aujourd'hui, je crois que je ne m'en souviendrois pas demain.
COLOMBINE
La plupart des femmes sont comme vous : mais ce défaut de mémoire est une marque de leur jugement ; car les hommes d'à présent ne méritent pas qu'on les aime plus de vingt-quatre heures. Mais Octave va venir; je vais me retirer. N'aurez-vous point peur de rester toute seule avec lui ?
ISABELLE
Bon , bon ! tu te moques, Colombine. Est-ce que je suis un enfant? A l'âge que j'ai, on ne craint plus rien.
COLOMBINE
Je suis aussi âgée que vous, et un tête-à-tête ne laisse pas quelquefois de me faire trembler. Un jeune homme veut vous persuader qu'il vous aime ; il se
ACTE IIÎ, SCENE I. 45 jette à vos genoux , il vous prend les mains. Quand une fille a les mains prises, elle ne sauroit pas bien se revancher.
ISABELLE
D'accord, Colombine ; mais on peut crier.
Et si le jeune homme vous ferme la bouche d'un baiser, où en êtes-vous? Enfin, vous voulez bien en courir les risques , je m'en lave les mains.
ISABELLE
Que veux-tu ? puisque je suis destinée à être comédienne, il faut bien que je m'aguerrisse à faire toutes sortes de personnages.