‹ Œuvres complètesChapitre 11 sur 17 · LETTRE A ARTÉMISE · texte numérisé non relu

LETTRE A ARTÉMISE

Vous m'aviez ordonné, mademoiselle, en vous quittant , de vous faire un récit exact du voyage de Normandie, duquel vous ne pouviez être. Je satisfais à vos ordres si fidèlement, que je suis sûr qu'en le lisant vous croirez l'avoir fait, sans être sortie de Paris.

Les desseins médités long-temps avant l'exécution sont d'ordinaire sans effet; c'est ce qui a fait que proposer et assurer ce voyage a presque été pour nous la même chose. Nous partîmes un lundi , 26 septembre 1689. Admirez notre bonheur : il y avoit trois mois qu'il n'étoit tombé une goutte d'eau, le ciel en versa ce jour-là suffisamment pour toute une année; mais, pour nous consoler, nous séchâmes ces humides influences par un fonds de bonne humeur qui ne nous a jamais abandonnés. Vous le verrez par le couplet suivant et par les autres , sur l'air du branle de Metz.

Pour quinze jours de campagne , Enfin nous voilà partis

De la ville de Paris.

Le bon Dieu nous accompagne î Surtout bon gite, bon lit, Avec du vin de Champagne ; Surtout bon gîte, bon lit, Belle hôtesse , bon appétit.

Pour l'appétit, il faut dire la vérité, il nous manquoit pendant cinq ou six heures de la nuit; mais il faut bien prendre son mal en patience, on ne peut pas manger et dormir tout à la fois : tant que nos yeux étoient ouverts, nos dents faisoient également leur fonction, et c'étoit un charme d'entendre crier miséricorde à toutes les basses-cours où nous arrivions.

A Triel , si j'ai mémoire , Autour d'un gigot assis , Comme moines bien appris , Las de manger, non de boire, Nous ne fîmes rien tous dix, En sortant du réfectoire , Nous ne fîmes rien tous dix , Qu'un saut de la table au lit.

Les dames furent presque aussitôt levées que couchées. Vous vous imaginez peut-être que cette diligence à quitter le chevet fut une ardeur de novice , qui ne dura que peu de temps : vous vous trompez , et elles ont toujours été les premières en carrosse et à la table. Vous jugez bien que, comme on se levoit matin , l'appétit se levoit de même , et

DE NORMANDIE. SgS saluoit toujours l'aurore par deux ou trois petits repas anticipés ; car il est à remarquer que nous faisions autant de provisions dans notre carrosse pour faire quatre lieues, que d'autres auroient fait en s'embarquant pour les Indes. Aussi auroitil été difficile de ne nous pas trouver consommant nos provisions. Nous fîmes tant ce jour-là par nos déjeunés, qu'enfin

A Mantes fut la dînée , Où croît cet excellent vin.

Que sur le clos célestin Tombe à jamais la rosée !

Puissions-nous dans cinquante ans Boire pareille vinée !

Puissions-nous dans cinquante ans Tous ensemble en faire autant !

Avant de quitter ce pays , vous voulez bien que je vous fasse part du déplorable état où sont ces pauvres Célestins : ils font vœu présentement de boire le vin qui croît dans leur clos ; je n'en sais pas la raison ; mais enfin , par obéissance et par mortification , ils avalent ce calice du mieux qu'ils peuvent. Dieu leur donne la patience nécessaire pour supporter de pareilles adversités !

Si j'étois bien sûr de votre discrétion , mademoiselle, je vous dirois des choses que vous n'avez pas encore entendues ; mais les filles sont comme les femmes, elles ne vont jamais sans leurs langues ; et je me suis étonné cent fois comment de

si grandes langues pouvoient tenir dans de si

petites bouches ; c'est pourquoi ,

De Vernon je me veux taire Pour le mauvais vin qu'on but ; Chacun s'y coucha , mais chut ; Car j'aime en tout le mystère.

Je sais trop comme tout va , Le monde est fait de manière ; Je sais trop comme tout va, L'envie jamais ne mourra.

Vous qui VOUS escrimez de la rime, vous allez dire qu'il y a un e de trop à ce dernier vers : je le sais aussi bien que vous ; mais si on ne me donne cette licence et de pareilles , je quitte dès à présent le métier de poète de la troupe, que je fais à mon grand regret, et aux dépens de mes ongles, qui sont déjà assez courts. Je ne suis que trop rebuté de la profession ; et , sans les petits profits que nous autres rimailleurs attrapons auprès des filles, qui aiment ce genre d'écrire, il y auroit long-temps que j'aurois vendu ma charge à bon marché. Mais, puisque nous voilà sur le chapitre des filles , vous saurez que nous en trouvâmes une charmante proche la chartreuse de Gaillon. Vous me direz que ce n'est pas là un meuble de chartreuse; mais ces jolis animaux-là se trouvent partout.

Au Pont-de-l' Arche et au Roule Le ciel exauça nos vœux,

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