DE L'ÉDITION DE
Je ne prétends point faire ici l'éloge du livre que je présente aujourd'hui au public : le nom seul de son auteur doit lui servir de lustre. Chacun sait que M. Regnard a été un des plus beaux génies de son siècle : ses pièces de théâtre l'approchent de si près du célèbre Molière, que l*on ne peut respecter la mémoire de Tun sans rendre justice aux ouvrages de l'autre. Aussi je me garderois bien de rien ajouter au nom qui se lit à la tête de ces œuvres , si je ne me croyois obligé de prévenir le lecteur sur quelques légers défauts qu'il remarquera dans ce livre. Il est à présumer que M. Regnard n'avoit aucun dessein de faire imprimer ses voyages : l'envie de se désennuyer et de contenter la curiosité de quelques amis particuliers, étoient, je crois, les seuls motifs qui l'ont obligé à les écrire. Cela est d'autant plus facile à persuader, que l'on verra dans ce volume plusieurs répétitions copiées l'une sur l'autre , si mot à mot, qu'il est aisé de juger qu'il les envoyoit à différentes personnes. D'ailleurs, le style, en quelques endroits, en paroît négligé; ce qui prouve clairement qu'il ne prétendoit pas les mettre au grand jour. Cependant les curieux seront si satisfaits des découvertes dont M. Regnard leur fait part , qu'ils lui passeront sans peine de légers défauts. Ce n'est donc point pour eux que je mets cet Avertissement à la téte de cet ouvrage : je ne l'ai fait que pour le lecteur satirique , et pour prévenir ces objections. Il me demandera sans doute pourquoi ayant reconnu les fautes que je lui accuse, je ne
i8 AVERTISSEMENT.
les ai point corrigées. A cela je lui répondrai que plusieurs de nos auteurs modernes , que j'en avois priés , m'ont avoué, avec une modestie peu ordinaire à leur profession, que les négligences peu châtiées de M. Regnard l'emporteroient toujours sur leurs corrections les mieux fondées : et je crois effectivement que les fautes légères de certaines gens sont plus passables que la perfection de certains autres. Je me flatte que la lecture de ce livre rangera mes lecteurs de mon sentiment. Il se rencontre à chaque pas des beautés dans cet ouvrage, qui en réparent tellement les petites défectuosités, que je puis dire, avec vérité, que les unes servent de lustre aux autres. Je crois que toutes les personnes sensées n'auront qu'à lire pour se confirmer dans ce que je leur avance.
COMMENCÉ LE l6 AVRIL ï68l.
Nous partîmes de Paris le 26 avril 1681 , par le carrosse de Bruxelles. Je fus coucher à Senlis , où se devoit rendre M. de FercoLirt , qui étoit parti de Paris trois jours auparavant. Nolis nous trouvâmes dans le carrosse tous jeunes gens , dont le plus âgé n'avoit pas vingt-huit ans. Il y avoit cinq Hollandois , du nombre desquels étoit M. de Wasenau, capitaine des gardes du prince d'Orange. Il se trouva aussi parmi nous un petit abbé espagnol qui alloit prendre possession d\ine chanoinie à Bruxelles. Ce petit prêtre , bossu par-devant et par-derrière, nous servit de divertissement pendant tout le chemin. Nous allâmes le lendemain diner à Pont, et coucher à Gournai, où étoit la maison de M. Amelot, président. Le château est entouré d'eau , et le jardin est coupé de différents ruisseaux qui en forment Fagrément. Nous en
partîmes d'assez grand matin pour aller coucher à Péronne : cette ville est nommée la Pucelle, à cause de sa fidélité inébranlable, et que, malgré tous les troubles , elle s'est conservée dans la soumission qu'elle devoit à son roi. Elle est d'une petite étendue, mais extrêmement forte du côté où on y entre , à cause des marais qui rendent son approche difficile, et qui forment quantité de fossés très larges et foi^t profonds , qui font mille détours avant que d'arriver à la ville. La rivière de Somme l'arrose, et la défend de ce même côté , ce qui fait qu'elle est presque inaccessible. Ces fossés produisent d'excellentes carpes , qui sont renommées par toute la France ; et des canards en quantité, dont les pâtés ne sont pas moins estimés. De Péronne à Cambrai on compte sept lieues. Dans le chemin nous fûmes pris du mauvais temps avec tant de violence, que nos chevaux, effrayés et aveuglés des éclairs continuels , qui formoient un jour malgré l'obscurité des ténèbres , renversèrent le carrosse dans un fossé fort profond, où nous devions tous finir nos jours de cette chute violente; mais le hasard voulut que pas un de nous ne fût blessé : nous en fûmes quittes pour quantité d'eau qui passa dessus nous ; et après que l'on nous eut péchés et retirés de ce carrosse , faits comme des gens qui sortent d'un bourbier oû ils ont enfoncé jusqu'aux oreilles , nous fûmes obligés de faire une lieue et demie à
ET DE HOLLANDE. ai
pied, qui restoit jusqu'à Cambrai, où nous fîmes une entrée aussi sale et aussi crottée qu'il est aisé de s'imaginer.
Cette ville ne devoit pas faire tout le bruit qu'elle faisoit dans la France ; elle n'étoit redoutable que parle mal que ses garnisons faisoient à nos paysans ; et je me suis étonné des désordres qu'elle a causés avant que le plus grand des rois l'eût réduite en son obéissance. En effet, Cambrai de lui-même n'est rien , il n'y a que la citadelle qui soit en état de se défendre , et la ville n'étoit forte que par la sûreté que lui donnoit cette citadelle ; mais les travaux qu'on y fait présentement font connoître qu'on ne la veut pas rendre si tôt , et que les Espagnols, qui se faisoient si forts de cette place, et qui disoient que si le roi de France vouloit prendre Cambrai , il falloit qu'il en fît faire un ; on connoît , dis-je , qu'ils lui ont donné le dernier adieu. Cette citadelle , si renommée par tout le monde , fut commencée par Charles-Quint, et a été augmentée de plusieurs fortifications qui la rendent une pièce très considérable. Ses murailles sont d'une haute,ur surprenante , et cela vient de la grande profondeur que l'on a donnée aux fossés ] qui n'a pas apporté d'avantage à ses murailles, qui sont presque toutes déracinées. Nous fûmes conduits partout par un officier qui prit plaisir à nous faire tout voir, et nous montra la brèche par où les Espagnols sont sortis, La ville n'a rien
de remarquable que le clocher de la cathédrale , qui est bâti à jour, avec une délicatesse surprenante. Nous logeâmes au Corbeau , et fûmes assez mal , à cause de la quantité de carrosses qui y étoient.
On ne compte pas davantage de Cambrai à Valenciennes que de Péronne à Cambrai. Cette ville est située sur l'Escaut, et l'on y travaille d'une manière à la rendre une ville imprenable. Nous y remarquâmes avec soin le lieu par où elle avoit été prise , et la porte par où les mousquetaires y étoient entrés. Cette porte est faite comme une porte de cave à barreaux, et faisoit la commuTiication avec une esplanade : elle n'avoit point été ouverte depuis plus de vingt ans , et elle ne le fut que pour porter le corps du major, qui avoit été blessé à une attaque qui se faisoit de ce côté. Les mousquetaires , pour qui elle n'avoit pas été ouverte , poursuivirent les ennemis , et trouvant cette entrée , continuèrent leur pointe ; et , malgré une grêle de balles , ils poussèrent jusqu'à une autre porte , de laquelle on ne put abattre la herse, qui n'avoit point servi depuis fort longtemps , et se rendirent maîtres de la ville. Nous passâmes dans la forteresse ; et comme nous avions une espèce de prêtre avec nous , on nous donna deux soldats pour nous conduire. L'on sait qu'il n'y a que le cœur des prêtres qui soit espagnol en ce pays ; et afin de leur ôter tout moyen de
rien entreprendre , on les veille d'une manière particulière. Nous remarquâmes que toutes les femmes étoient belles en ce pays. De Valenciennes pour aller à Mons, on va dîner àQaeverain , lieurecommandable, tant par le séjour que nos armées y ont fait, que parce que c'est le lieu qui sépare les terres d'Espagne d'avec celles de France. Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la ville , et nous eûmes le temps de la considérer.
Mons est la ville capitale du Hainaut , et la première qui reconnoisse de ce côté la domination espagnole , jusqu'à ce qu'il plaise à la France de lui faire sentir son joug. Elle peut passer pour une des plus fortes des Pays-Bas, à cause de sa situation qui se trouve au milieu des marais. Les bourgeois la gardent , et nous leur vîmes monter la garde dans la grande place , qui est très belle. Le prince d'Aremberg, duc d'Arscot, de la meilleure maison des Pays-Bas, grand d'Espagne, en est gouverneur. Ce qui me plut davantage dans Mons, et ce qui est assez particulier, ce fut le
collège roy al des chanoinesses , fondé par une ,
qui établit cette communauté pour y recevoir des filles de qualité , qui y demeurent jusqu'à ce qu'elles en sortent pour se marier. Ces filles font le service avec une grâce particulière. Elles ont un habit qui leur est propre pour aller à l'église le matin , et un autre le soir pour aller dans la ville et dans toutes les compagnies , où elles sont
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parfaitement bien reçues , à cause de leur galanterie dont elles font profession. Nous montâmes sur la grande tour, d'où nous aperçûmes toute la ville , et où nous vîmes un très beau carillon , dont tous les HoUandois et les Flamands sont fort curieux.
De Mons nous fûmes coucher à Notre-Dame de Halle. Ce lieu de dévotion a été , comme tous les autres , fort maltraité des armées qui ont campé aux environs ; et l'on n'a eu aucun égard à la dévotion que tous les Flamands ont à cette église dédiée à la Vierge. Nous vîmes, au sortir de Mons , le lieu où s'étoit donnée la bataille fameuse de Saint-Denis , la veille que la paix fut publiée dans l'armée, et le prince d'Orange en ayant les articles signés sur lui. Nous étions avec un officier qui s'y étoit trouvé , et qui nous montra les postes et les lieux qu'occupoient les deux armées. Cette bataille porte aussi le nom de Cassiau , à cause d'un petit village qui est tout contre cette abbaye, qui a imposé le nom à cette journée.
Nous arrivâmes enfin à Bruxelles, la seconde ville du Brabant. Elle est très agréable et très peuplée , à cause de la demeure ordinaire que les gouverneurs des Pays-Bas y font , et la quantité des gens de qualité qui suivent la cour ; c'est pour cela qu'elle est appelée la Noble. Le palais du gouverneur est le plus somptueux bâtiment de la ville, tant à cwse de sa grandeur que par un grand
parc qui sert de promenade à tous les habitants , et réjouit la vue par la quantité de fontaines qu'on y voit. Le prince de Parme en est présentement gouverneur : il a mis la milice sur un très bon pied, et la rétablie par les grandes levées qu'il a faites sur le peuple , qui n'en étoit pas trop content. L'hôtel-de-ville est un bâtiment assez curieux ; il fut fait par un Italien , qui se pendit de dépit d'avoir manqué à mettre la tour au milieu, comme son épitaphe le fait connoître ; et cet homme fit par avance de lui ce qu'auroit fait un bourreau. Il ne méritoit pas moins qu'une corde , pour avoir manqué à un point où des gens qui n'auroient pas les moindres connoissances de l'architecture ne manqueroient pas. Les églises de Bruxelles , comme toutes celles des Pays-Bas, sont très belles et fort bien entretenues. Nous vîmes dans la collégiale , du nom de Saint-Gudule , les trois hosties miraculeuses, sur lesquelles on dit qu'on voit quelques gouttes de sang. Nous allâmes voir la communauté des béguines , qui est un ordre particuher en ce pays. Elles sont vêtues de blanc dans l'église , et vont par les rues avec un long manteau noir , qui leur descend du sommet de la tète, et leur tombe sur les talons. Elles portent aussi sur le front une petite huppe , qui forme un habillement assez galant ; et on trouve des filles sous cet habit dévot, que j'aimerois mieux que beaucoup d'autres avec l'or et les diamants qui
les environnent : elles étoient pour lors au nombre
de huit cents dans le béguinage Le cours à la
mode est chez eux ce que le cours est chez nous. C'est là que se trouvent toutes les dames et les cavaliers, avec cette différence néanmoins que toutes les dames sont d'un côté et les hommes de l'autre. Nous demeurâmes trois jours à Bruxelles avec bien du plaisir ; et après avoir vu tout ce qu'il y avoit à voir dans la ville , nous en partîmes le i6 mai par le canal qui va à Anvers, et qui ne nous conduisit que jusqu'à , où nous descendîmes du bateau pour prendre des chariots qui nous dévoient conduire à Malines , que nous voulions voir avant que d'arriver à Anvers.
Malines est appelée la Jolie y et non sans raison ; car il semble plutôt que ce soit une ville peinte que réelle , tant les rues en sont propres et bien pavées, et les bâtiments bien proportionnés. C'est en ce parlement, le premier du Pays-Bas , où sont renvoyés tous les procès qui en appellent en ce lieu , ce qui rend cette ville fort recommandable. Cette province est démembrée du reste des Pays-Bas , et c'est un marquisat séparé. Tout le commun peuple travaille , comme par toute la Flandre , à faire des dentelles blanches qu'on appelle de ce nom ; et le béguinage , qui est le plus grand et le plus considérable de tous, n'est entretenu que par ce travail que les béguines exercent , et dans lequel elles excellent.
ET DE HOLLANDE. 27 Ces béguines sont des filles ou femmes dévotes , qui se retirent dans ce lieu autant de temps qu'elles veulent. Elles y ont chacune une petite maison séparée , où elles sont visitées de leurs parents. Il y en a mém.e quelques unes qui prennent des pensionnaires. Le lieu s'appelle Béguinage y et les portes s'en ferment tous les soirs de bonne heure. Il y a à Malines une tour qui est fort estimée pour la hauteur , de laquelle on découvre extrêmement loin. De Malines , où nous dînâmes , nous fûmes coucher à Anvers sur des chariots de poste , établis pour partir tous, les jours à certaine heure , et par le chemin le plus beau et le plus agréable que j'aie jamais fait.
Anvers , la première et la plus grande ville du Brabant , et à qui on pourroit donner des titres encore plus superbes, surpasse toutes les autres villes que j'ai vues, à l'exception de Naples, Rome , Venise, non seulement par la magnificence de ses bâtiments, par la pompe de ses éghses , et par la largeur de ses rues spacieuses , mais aussi par les manières de ses habitants , dont les plus polis tâchent à se conformer à nos manières françoises, et par les habits , et par la langue , qu'ils font gloire de posséder en perfection. La première chose que nous admirâmes en y entrant, ce fut la beauté de ses superbes remparts , qui , tout couverts de grands arbres, forment une promenade la plus agréable du monde. Ils sont revêtus partout de
pierres de taille , et arrosés d'un fossé d'eau vive qui court tout autour de la ville , et qui sert autant à l'embellir qu'à la défendre. La cathédrale est fort bien bâtie , et le clocher , bâti par les Anglois, est d'une délicatesse surprenante, mais qui pourroit peut-être quelque jour lui être funeste. On y voit des peintures admirables, et entre autres, une Descente de croix de Rubens, qui peut passer \ ur une pièce achevée.
L'église des Jésuites ne cède en magnificence à pas une de toutes celles que j'ai vues en Italie , et d'autant plus superbe , que le marbre dont elle est toute bâtie y a été apporté de fort loin et avec une grande dépense. Toute la voûte est ornée de cadres de la main des plus excellents maîtres. Il est aisé de juger de la magnificence de cette église , quand on dira que le seul balustre de marbre qui ferme le maître-autel coûte phis de quarante mille livres. Je ne crois pas aussi qu'on puisse jamais voir un ouvrage plus achevé. Le marbre est manié si délicatement , qu'il semble qu'il ait quitté sa dureté naturelle pour prendre la forme qu'on lui a voulu donner , et se fléchir comme de la cire , suivant la volonté de l'ouvrier. La citadelle , renommée par toute l'Europe pour sa régularité , est à cinq bastions : elle est plus grande , plus forte , et incomparablement mieux faite que celle de Cambrai. Son esplanade est tout-à-fait spacieuse et d'une grande étendue , mieux enten-
due en cela que celle de Cambrai , de laquelle on peut approcher d'assez près, étant toujours couvert ; ce qui en a beaucoup facilité la prise. Nous y fumes conduits par M. de Verprost, et menés dans tous les endroits par un officier, qui ne voulut pas permettre que nous allassions sur les bastions. Nous vîmes l'endroit par où les Hollandois voulurent la surprendre, lorsqu'ils tirent de nuit une descente dans la rivière , et essayèrent de passer le fossé avec de petits bateaux que chaque homme pouvoit porter sur son épaule ; mais la sentinelle , ayant entendu du bruit, donna l'alarme ; ce qui fit que les HoUandois , ayant manqué leur coup , se retirèrent et laissèrent tous les bateaux et les instruments qu'on garde encore dans la citadelle , et qu'on nous fit voir comme des marques et des monuments de la victoire.
Nous nous embarquâmes à Anvers pour Rotterdam. Nous laissâmes la Zélande à gauche , et passâmes à la vue de Berg-op-Zoom , qui appartient à M. le comte d'Auvergne. Nous fûmes trois jours à notre navigation , et passâmes à la Brille. Cette place a fait bien de la division pendant les troubles de Hollande , qui arrivèrent il y a environ cent ans.
Du temps deThilippe 11, fils de Charles-Quint,
les dix-sept provinces étoient gouvernées par ,
sœur de Charles-Quint, et par conséquent tante
3o VOYAGE DE FLANDRE
de l'empereur, qui en étoit maître , et qui a voulu lever sur ces peuples certains droits nouveaux , et introduire parmi eux l'inquisition. Les Hollandois s'opposèrent à ces nouvelles déclarations ; et le prince d'Orange , soutenu du comte de Horn , et de à la téte de la populace , firent des remontrances à la gouvernante , et lui proposèrent deux cents articles , sur lesquels ils vouloient qu'on leur donnât satisfaction. Cette femme, surprise de ce tumulte , se retourna vers un des premiers de son conseil , qui lui dit , comme en se moquant , qu'elle ne devoit point se mettre en peine de ces gens qui n'étoient que des gueux ; ce qui ayant été rapporté à ce peuple mutiné , il en devint si courroucé, qu'ils formèrent entre eux un parti, qui depuis a été appelé le parti des gueux. I^a gouvernante cependant étant retournée en Espagne , et connoissant le naturel remuant des peuples des dix-sept provinces , ne voulut pas s'y faire voir , qu'elle ne les contentât sur une partie des articles qu'ils demandoient ; ce qui fit que Philippe II envoya le duc d'Albe , qui depuis a tant fait de carnage , et a été cause de l'entière rébellion de ces provinces. On dit qu'il a fait mourir par la main du bourreau plus de dix-huit mille personnes. Il ne fut pas plus tôt à Bruxelles , qu'il y convoqua les États. Le comte de Horn , ne voulant point paroître chef de la sédition , y alla ; mais le prince d'Orange, craignant les Espagnols,
ET DE HOLLANDE. 3i dont il se déficit , sortit des États pour ne point s y trouver ; et le comte de Horn rencontrant le prince d'Orange qui s'absentoit, Adieu , lui dit-il, prince sans terres ; à quoi le prince répondit , Adieu y comte sans tête , comme en effet cela se trouva vrai ; et ayant été arrêté aux États, on lui fit sauter la téte avec une quantité presque innombrable de gens qu'on croyoit suivre son parti, ou qui étoient suspects, étant un crime de lèsemajesté parmi les Espagnols d'être seulement suspect à son prince. Le prince d'Orange voyant , par la mort du comte de Horn et de ses adhérents , qu'il avoit très bien fait de se sauver , voulut encore songer à son salut ; et appuyant la faction des mécontents , il se mit à leur téte ; et après plusieurs combats, où il eut toujours du dessous, il prit enfin la Brille , d'où le duc d'Albe prétendit le chasser ; mais n'en ayant pu venir à bout , il donna occasion à ces tableaux que l'on a faits de lui , dans lesquels il est dépeint par dérision avec des lunettes sur le nez , parce que Brille en hollandois signifie lunettes. La Hollande se divise en sept provinces-unies , qui sont la Gueldre, la Hollande , la Zélande , Utrecht , la Frise , l'Over-Issel , et Groningue.
Nous arrivâmes à minuit à Rotterdam , et nous fûmes obligés de passer par-dessus les murailles pour entrer dans la ville , dont les portes étoient fermées. Cette ville est la seconde de tout le pays ;
3à VOYAGE DE FLANDRE
et il est aisé de juger de sa richesse par la quantité de vaisseaux qu'on y voit aborder de tous les pays , et qui emplissent le canal de la ville, qui est extrêmement large. Cette ville est remarquable par l'étendue de son commerce et par la beauté de ses maisons , qui ont toutes la propreté qu'on remarque dans toutes les villes de Hollande. L'on voit au milieu d'une grande place la statue d'Érasme , qui étoit natif de cette ville , et qui a assez bien mérité de la république pour avoir une statue en bronze sur le pont ' qui est au milieu de la grande place. Nous partîmes de Rotterdam sur les deux heures après midi par les barques, qui sont d'une commodité admirable par toute la Hollande. Elles partent toutes en différentes heures , et à une demi-heure l'une de l'autre ; ce qui fait qu'à toutes les demi-
■ Cette phrase est conforme à toutes les éditions. Elle commence et finit par les mêmes expressions : La statue d'Érasme est au milieu de la grande place; seulement le dernier membre de la phrase ajoute que cette statue est sur le pont qui est au milieu de la grande place. Il est difficile de concevoir qu'un pont soit établi au milieu d'une place. Je n'ai rien remarqué de semblable à Rotterdam , où je n'ai pas manqué d'aller voir la statue d'Érasme. Pour rectifier ce passage, où il existe sans doute une faute de copiste ou d'impression , je citerai Bayle , qui parle fort au long de la statue d'Érasme à l'article Rotterdam. « On lui érigea une statue de bois « l'an i549. On en substitua une de pierre l'an iSSy. Les Espa- « gnols l'ayant renversée l'an iSja , on eut soin de la redresser dès « qu'on fut exempt de leur tyrannie ; et enfin , oli lui en érigea une « de bronze en 1622 , qui est admirée des connoisseurs. Elle est a dans la grande place, au bord d'un canal, sur un piédestal orné « d'inscriptions et entouré d'un balustre de fçr- » (G. A. C.)
ET DE HOLLANDE. 33 heures du jour et de la nuit il part de ces commodités qui vont en cent endroits différents, et qui sont si ponctuelles , que le cheval est attelé à la barque lorsque l'heure est prête à sonner , et qu'à peine elle a frappé que le cheval marche. Nous passâmes à Delft , petite ville à deux lieues de La Haye , où nous vîmes le frère d'un de nos amis que nous avions laissé esclave en Alger. Nous entrâmes dans le principal temple de la ville , où nous vîmes le tombeau du fameux amiral Tromp. Nous arrivâmes le soir à La Haye , le plus beau et le premier village du monde. C'est le lieu où le prince d'Orange fait sa résidence ordinaire. Il n'y étoit pas pour lors , et il étoit allé à une chasse générale qui se faisoit en Allemagne sur les terres de. ... , avec le. . . .
Le prince d'Orange s'appelle Guillaume m de Nassau. Ces dernières guerres ont servi à le rendre recommandable dans la Hollande , et à le faire déclarer stathouder, capitaine -général des armées des provinces-unies des Pays-Bas, et grand-amiral. Les États lui accordent pour cela une pension de cent mille francs , et font la dépense de toute sa maison. Quelques remuants lui ont voulu mettre en tête de se faire déclarer souverain dans la Hollande, pendant qu'il étoit maître absolu de toutes les troupes ; mais les plus politiques lui ont fait connoître premièrement la difficulté de son dessein , et entendre ensuite que quand il seroit I. 3
assez heureux pour le mettre en exécution , il ne pourroit jamais se maintenir dans cette souveraineté, la Hollande étant un pays qui périroit bientôt , si elle étoit gouvernée par un particulier , et si elle cessoit d'être république, à cause des grands frais qu'il faut renouveler continuellement pour la conservation du pays, et des grandes levées qu'un prince seroit obligé de faire sur ses sujets , que des républicains , qui se repaissent du titre spécieux de liberté, donnent avec plaisir, n'ayant tous pour but que la même chose , ce qui fait qu'il n'y a point de pays plus vexé d'impôts et de subsides que la Hollande ; et ces peuples se flattent que , comme ce sont eux qui se les imposent , ils sont libres de se les ôter lorsqu'ils le veulent. Ce conseil , le plus sur et le plus politique , fut suivi du prince d'Orange , qui s'en trouva bien.
Les Etats de Hollande se tiennent à La Haye , ce qui contribue beaucoup à sa magnificence. Les maisons des particuliers sont très belles , mais le palais du prince n'a rien de remarquable; au contraire, il est étonnant de voir qu'il soit si mal logé, et qu'il y ait des bourgeois qui habitent des maisons plus superbes. Nous y vîmes les chambres des États , dont il y en a une assez belle , et que M. Del... disoit qu'il entreprendroit de faire dorer pour deux mille écus, quoique, par la supputation de tout le monde , il y dut entrer pour plus de dix mille écus d'or ; mais il dit qu'il entendoit qu'on le lui fournît.
ET DE HOLLANDE. 35 M. Davaiix y étoit pour lors ambassadeur. Nous le vîmes en deuil à cause de la mort récente de M. le chevalier de Mesme son beau-frère, que j'ai vu à Rome, et qui avoit été tué depuis peu d'un coup de pierre.
On voit, en sortant du château , une porte qui est proche le logis de monsieur.... le lieu où se fit le massacre du pensionnaire de Witt, qui fut tué par la populace au commencement de la guerre ; tout cela par les menées du prince d'Orange , à cause qu'il avoit été fait depuis peu un édit par lequel il étoit défendu de reconnoître le prince d'Orange pour souverain , que le peuple vouloit reconnoître tel.
Le prince Guillaume de Nassau , qui étoit à la tête des mécontents lorsqu'ils secouèrent le joug espagnol , se comporta si généreusem eut dan s toute cette rébellion , qu'après avoir forcé l'Espagnol par la paix à reconnoître les HoUandois et leur république pour souverains , ils se trouvèrent obligés de récompenser sa vaillance, en lui donnant le titre de protecteur des États. Ce titre est dévoUi à ses successeurs : mais le conseil des provinces , et particulièrement les de Witt, qui faisoient une faction particulière, et qui en entraînèrent d'autres avec eux, firent cet édit perpétuel par lequel ils déclarèrent qu'on ne pourroit jamais proposer le prince d'Orange pour souverain , et le firent même signer au prince d'Orange d'aujourd'hui,
encore jeune. La guerre de France est arrivée sur ces entrefaites ; et le peuple , appréhendant la domination des François, et croyant que s'ils avoient le prince d'Orange à la téte de leurs armées, ils feroient des merveilles , le proposèrent : mais étant arrêtés par cet édit perpétuel , ils éclatèrent contre de Witt , le général des troupes , et le firent arrêter, l'accusant du crime de trahison, et d'avoir voulu perdre l'état; mais n'ayant point trouvé de sujet pour le faire mourir , on se contenta de le bannir pour contenter le peuple et la faction du prince d'Orange. Son frère , le pensionnaire à La Haye pour les affaires de la province de Hollande, demanda permission de le voir; mais en voulant entrer dans la prison , le peuple mutiné , souffrant impatiemment la vue d'un homme qui s'opposoit à ses menées , se rua dessus lui , et l'assassina cruellement sur la place , et le traînèrent un peu plus loin où ils le pendirent. Chacun accourut à ce spectacle, et le peuple étoit si animé, qu'il le coupa en pièces , dont chacun prit des morceaux de chair, qui se vendoient quelques jours après fort cher à ceux qui n'avoient pas eu le plaisii^ d'assister à cette boucherie. Le peuple, qui est une béte féroce qui se porte toujours dans les extrémités parce qu'il agit sans raison , et qui est timide par excès ou impétueux dans l'extrémité , n'est pas à se repentir de cette action. Il reconnoît que cet édit étoit fait pour son utilité ; et la
ET DE HOLLANDE. 37 mort du pensionnaire a été le premier échec qui ait été donné à la république.
Les Provinces-Unies doivent, après le ciel, leur liberté aux princes d'Orange, qui ont tant fait qu'ils ont obligé le roi d'Espagne à signer leur liberté , et à les reconnoître pour peuples libres , indépendants de tout autre , ce qui est une circonstance fort remarquable. Guillaume i^' cimenta de son sang les fondements de cette république. Maurice et Henri, ses fils , en accrurent la splendeur par le gain de plusieurs batailles. Guillaume 11 égala les autres , mourut fort jeune, et laissa pour successeur de ses vertus Guillaume m du nom, prince d'Orange d'à présent, fils de Guillaume 11 et de Marie Stuart % fille aînée de Charles f\ roi d'Angleterre , qui eut la téte coupée. Guillaume 11 eut, la trente-six ou trente -septième année de son âge , Guillaume m , qui a épousé la fille du duc d'Yorck ^ H ne vint au monde qu'après la
' Toute cette généalogie , assez embrouillée , contient plusieurs erreurs graves qu'on n'auroit pu rectifier qu'en changeant presque entièrement le texte de Regnard. Le lecteur y suppléera facilement.
^ S'il est souvent utile de recourir au texte des éditions premières ou originales, l'exactitude ne doit p'as aller jusqu'à reproduire les fautes dont souvent ces éditions abondent , surtout lorsque ces fautes sont de toute évidence. Dans la bonne édition de (et je dis la bonne, comparativement à sa copie de la même année), la phrase qu'on vient de lire y est exactement imprimée. La phrase suivante , qui est conforme à la contrefaçon de ly'ii, a été admise dans le texte de l'édition de 1820. Ce prince l'eut à la trente -sU ou trente ' sevtième année de son âge, et a épousé la fille du dut:
mort de son père , et il perdit à onze ans la princesse royale sa mère, qui mourut à Londres de la petite-vérole, de même que le feu prince Guillaume son mari.
Tout le monde sait que la Hollande est un état purement républicain ; mais il faut dire quelque chose de plus particulier de son gouvernement.
Chaque ville est gouvernée par un magistrat , des bourgmestres et des conseillers, et un bailli dans les causes criminelles, qui exerce sa charge autant de temps qu'il plaît au conseil , et qui juge absolument, dans les affaires criminelles, de la sentence des bourgmestres. Au-dessus d'une certaine somme , on appelle à la cour de la province, où chaque ville envoie un conseiller.
Les députés des villes composent les États de la province, et les députés des provinces font les Etats-généraux, établis pour les alliances, pour les traités , pour les levées des deniers , et pour ce qui regarde le bien de la république. Ces provinces sont aussi fortes l'une que l'autre : il est
d'Yorck. Que l'on rapproche cette phrase de celle qui précède hnmédiatement dans le texte, et l'on trouvera qu'elle n'offre aucun sens et qu'elle n'a jamais été françoise. Sans contredit le style de ces Voyages, que Regnard n'avoit pas destinés à l'impression, est souvent négligé , incorrect ; mais il n'offre rien de barbare comme ce que je viens de noter. Les répétitions fréquentes de l'auteur font assez voir qu'il n'a pas voulu se donner la peine de retoucher son manuscrit, et qu'il n'y attachoit aucune importance littéraire, ces Voyages ayant été écrits comme ils avoient été exécutés, c'està-dire sans apprêts et sans méditation. (G. A. C.)
ET DE HOLLANDE. 89 vrai que la province d'Amsterdam emporte ordinairement la balance , et fait tourner les choses du côté qu'elle veut. Cette ville seule passe pour une province. Il est aisé de conclure que la souveraineté ne réside point dans les Etats-généraux, qui ne sont rien autre chose que les env^oyés des villes pour proposer dans le conseil les choses qu'elles veulent représenter.
La Haye est le lieu où la noblesse de Hollande fait sa résidence ; il n'y en a guère de plus agréable dans le monde. Un grand bois de haute futaie, bordé de magnifiques palais d'un côté; et de l'autre, de vastes et agréables prairies qui l'entourent, rendent son aspect un des plus riants de FEurope. On voit devant le château un étang revêtu de pierres de taille ; de hauts arbres qui le bordent servent à embellir le palais du prince. On va de La Haye à la mer en moins d'un quart d'heure, par un chemin très agréable. Nous vîmes en y allant un chariot à voiles que le prince d'Orange a fait faire, et nous entrâmes dans un lieu où l'on court la bague sur des chevaux de bois. Nous allâmes voir une maison du prince d'Orange , à quelques lieues de La Haye , appelée Osnadin ; c'est là où il passe une partie de l'année , et où il entretient quantité debétes extraordinaires. Nous y vîmes des vaches de CaUcut très particuhères avec une bosse sur le dos , et quantité de cerfs.
Nous partîmes de La Haye , et fûmes dîner à
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Leydeii, qu'on appelle Lugdunum Batavoruiriy recommandable par sou université , par son anatomie , et par la propreté de ses bâtiments ; plus agréable à mon goût que pas une ville de Hollande. Nous y vîmes quantité de choses curieuses, entre autres un hippopotame, ou vache de mer, que les Hollandois ont rapporté des Indes. On voit dans le cabinet anatomique plus de choses que n'en peut contenir un gros volume.
De Leyden nous allâmes à Amsterdam, et vîmes en passant Harlem, où nous remarquâmes une grande église : nous arrivâmes le soir à Amsterdam. Cette ville des villes , si renommée dans tout l'univers, peut passer pour un chef-d'œuvre : les maisons y sont magnifiques, les rues spacieuses, les canaux extrêmement larges , bordés de grands arbres, qui, venant à mêler leur verdure avec la diversité des couleurs dont les maisons sont peintes , forment l'aspect du monde le plus charmant. Cette ville par oit double : on la voit dans les eaux; et la réverbération des palais qu'on voit dans les canaux fait de ces heux un séjour enchanté. L'hotel-de-ville est sur le Dam : cet ouvrage pourroit passer pour un des plus beaux de l'Europe , si l'architecte n'avoit manqué dès le commencement, et eût fait quelque distinction de la porte avec les fenêtres , qu'il faut chercher de tous côtés , et qu'il faut bien souvent demander. Nous montâmes en haut , où nous vîmes quantité d'ar-
ET DE HOLLANDE. 4î mes et un très beau carillon. Nous découvrîmes Utrecht du clocher. Ce fut le lieu où le roi borna ses conquêtes. Le Spineus est une aussi plaisante invention que je sache : c'est là où l'on renferme toutes les filles de mauvaise vie, que l'on condamne pour un certain temps , et où elles travaillent. Il n'y a peut-être point de lieu , après Paris , où le libertinage soit plus grand qu'à Amsterdam : mais ce qui est de particulier , c'est qu'il y a de certains lieux où demeurent les accoupleuses , qui gardent chez elles un certain nombre de fdles. On fait entrer le cavalier dans une chambre qui communique à plusieurs autres petites chambres dont vous payez les portes , et au-dessus sont le portrait et le prix de la personne qu'elle renferme ; c'est à vous à choisir : on ne fait point sortir l'original que vous n'ayez payé le prix de la taxe : tant pis pour vous si la copie a été flattée.
Le Raspeus est un autre lieu pour les mauvais garnements , et pour les enfants dont les pères ne sauroient venir à bout : on les emploie à scier du brésil. Il y a dans la grande église d'Amsterdam une chaîne d'un prix infini pour la délicatesse de son travail. On permet à Amsterdam , et par toute la Hollande, toutes sortes de religions, excepté la catholique : c'est un point de leur plus fine politique; et ils savent bien que ce seroit un grand échec à leur liberté si les catholiques y étoient soufferts , qui pourroient ensuite se rendre les
maîtres. On y voit des luthériens, des calvinistes, des arminiens % des nestoriens, des anabaptistes, et des juifs qui y sont plus puissants qu'en autre endroit de la terre. Leur synagogue est incomparablement plus belle que celle de Venise, et ils y sont beaucoup plus puissants. La maison des Indes , qui est hors la ville , marque bien qu'elle appartient aux plus riches négociants de l'Europe. On y bâtissoit un très beau vaisseau qui devoit, un mois après, faire le voyage des Indes. Nous allâmes voir les vaisseaux de guerre, qui n'ont rien de beau, et je n'en vis pas un qui approchât de la beauté de nos vaisseaux. Ils ne veulent point de galerie à la poupe comme nous ; ils croient que cela retarde la course du vaisseau : mais , bien loin d'y apporter aucun défaut , je
' Voici un autre exemple du grave inconvénient qu'il y auroit à suivre trop rigoureusement les textes des premières éditions, surtout lorsqu'elles n'ont point été faites du vivant de l'auteur. Celles de iy3i portent arméniens , et tous les éditeurs ont copié ce mot. Il est bien évident cependant que l'auteur n'a pas voulu mêler les arméniens dans son cnumération de sectaires, et qu'il désigne ici les partisans à^Arminius qui étoit Hollandois , et qui préclioit la rédemption générale et universelle. On se figure aisément comhien il est facile de confondre dans un manuscrit un é avec un i ; et ce seroit porter trop loin la vénération pour la typographie de nos pères, que de faire retomber sur nos auteurs les fautes de leurs imprimeurs, et surtout de les perpétuer. Je ferai peu de remarques dans des cas semblables; mais je dois prévenir le lecteur que ce n'est qu'avec la plus grande réserve, et après un examexi très réfléchi que je me permettrai de pareilles corrections.
trouve que cela est d'une utilité pour les officiers, et d'un grand ornement au vaisseau. Nous logeâmes à Amsterdam chez Cellier, à la Place Royale, dans le Ralverstraat. Nous connûmes M. de Resvic , des premières familles de Hollande , et qui a fait une très belle dépense à ces dernières guerres. Il nous fit voir mademoiselle Hornia, sa maîtresse , héritière de très grands biens, catholique comme lui. Nous les vîmes ensemble à l'Opéra, à V Enlèvement d'Hélène. Nous apprîmes à la Comédie que tout l'argent qu'on y donne alloit aux pauvres, et que la ville cntretenoit les comédiens, à qui elle donne une certaine pension.
Je partis d'Amsterdam le 2 5 mai 1681 , et nous arrivâmes à Ençkuysen le soir même, où, sans nous arrêter qu'autant de temps qu'il faut pour manger, nous remarquâmes que cette ville portoit trois harengs pour ses armes , à cause de la pêche considérable qui s'y fait de ce poisson. Nous frétâmes la nuit une barque à Vorkum , où nous arrivâmes le lendemain matin. Cette province s'appelle Nord-Hollande , et je ne crois pas qu'au reste de la terre il se puisse trouver de plus jolies femmes. Les paysannes ont une beauté qui ne le cède point aux anciennes Romaines , et qui donne de l'amour à la première vue. Nous arrivâmes à Leuv^arden, capitale de Frise, ville très johe, qui reconnoît le prince de Nassau pour son gouverneur, n'ayant point voulu donner sa voix élec-
tive pour le prince d'Orange. Ce prince peut avoir vingt-cinq ou vingt-six ans : il perdit son père il y a environ dix-huit ans , à la septième année de son âge. Ce prince mourut par un accident funeste : un pistolet, qui se lâcha malheureusement, ôta en même temps un grand homme à l'Europe, et un généreux gouverneur à la Frise. Il laissa une illustre veuve par sa beauté, par sa naissance, et par son mérite, Albertine d'Orange, fille du prince Henri et d'Amélie de Solmes. Ce prince vécut sept ou huit jours après cet accident ; et les Frisons, en reconnoissance des bons services que leur avoit rendus le père, offrirent d'abord le gouvernement au fils, qui étoit en très bas âge, et à qui ils ne donnèrent point d'autre gouverneur que la princesse sa mère.
Nous quittâmes Leuwarden ; et , ayant marché toute la nuit , nous arrivâmes à la pointe du jour à Groningue , ville fort bien située , et qui s'est rendue recommandable dans les dernières guerres , par le siège qu'elle soutint contre l'évéque de Munster , qui s'y trouva en personne avec vingtquatre mille hommes. Mais ses bonnes fortifications et la vigueur de ses habitants obligèrent les assiégeants à lever le piquet après six semaines de siège , pendant lequel ils perdirent beaucoup de monde. De Groningue nous passâmes à Oldenbourg, qui appartient présentement au roi de Danemarck. Cette ville a donné le nom à tout le
ET DE HOLLANDE. 45 comté. Il y a deux ans que cette ville fut consumée par le feu du ciel. On recommence à la rebâtir, et le roi de Danemarck y fait faire quelques fortifications. On y voit une corne d'abondance , qui a donné lieu de faire le conte d'une femme qui , sortant de terre, se présenta au comte d'Oldenbourg avec ce cornet à la main, plein d'une liqueur qu'il ne connoissoit pas. Ce prince étoit pour lors à la chasse, éloigné des siens, et extrêmement altéré. Mais ne connoissant point cette liqueur , et voyant une femme extraordinaire, il n'en voulut point ta ter, et la répandit sur la croupe de son cheval. lia force de ce breuvage emporta tout le poil aux endroits où il avoit touché.
Il n'y avoit que deux jours que le roi étoit parti d'Oldenbourg pour Copenhague. Le même jour^ nous nous trouvâmes au soir à Brème , republique qui est environnée des terres de Suède et de Danemarck. La ville est fort jolie , mais de si peu d'étendue, qu'à peine les remparts sont de ses terres. De Brème nous ne vîmes rien de recommandable jusqu'à Hambourg, où nous arrivâmes après cinq jours et cinq nuits de marche continuelle avec des chariots de poste. De Hambourg à Amsterdam , on compte soixante milles , qui valent cent trente lieues de France.
Hambourg est une ville anséatique, libre et impériale , qui , par sa bonne milice et ses fortifications réguhères , est en état de ne point appréhen-
4G VOYAGE DE FLANDRE, etc.
der quantité de princes qui envient fort ce morceau , et particulièrement le roi de Danemarck , à qui elle siéroit parfaitement bien. Ce prince la bloqua pendant ces dernières guerres avec vingtcinq mille hommes; mais ayant vu les troupes auxiliaires qui lui venoient de toutes parts , il ne put rien entreprendre davantage. Il a cédé depuis peu , pendant son vivant , toutes les prétentions qu'il pouvoit avoir sur cette ville , moyennant la somme de deux cent mille écus. Elle est gouvernée par quatre bourgmestres et dix -huit conseillers. Les femmes y sont très belles ; elles se couvrent le visage à l'espagnole. On professe la religion luthérienne dans cette ville , où on voit la cave du pin de cent ans. Les opéras n'y sont pas mal représentés; j'y ai trouvé celui à^Alceste très beau.
Tout le pays est très bon et très fertile en pâturages. Les chariots sont d'une commodité admirable ; les chevaux en sont excellents , et courent continuellement.