‹ Œuvres complètesChapitre 7 sur 17 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Il est ordinaire aux voyageurs qui passent les mers de faire naître des orages ; et tout ce qui n'est point calme est pour eux une tempête continuelle , qui bf ise leurs vaisseaux contre le firmament, et tantôt les jette jusque dans les enfers : ce sont les manières de parler de quelques uns. Pour moi , sans amplifier les choses , je vous dirai

84 RÉFLEXIONS, que la mer Baltique est célèbre en naufrages , et qu'il est rare d'y passer pendant l'automne ( car elle n'est point navigable l'hiver) , sans y être pris du mauvais temps. Nous avons été obligés de relâcher en cinq ou six endroits ; et ce passage , qu'on fait ordinairement en trois ou quatre jours , nous a retenus plus long-temps.

Ces disgrâces ont servi à quelque chose , et le temps, que nous sommes demeurés à l'ancre n'a pas été le plus mal employé de ma vie. J'allois tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés, où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenoient pas mal mes rêveries. Ce fut dans ces conversations intérieures que je m'ouvris tout entier à moi-même , et que j'allois chercher dans les replis de mon cœur les sentiments les plus cachés et les déguisements les plus secrets , pour me mettre la vérité devant les yeux , sans fard , telle qu'elle étoit en effet. Je jetai d'abord la vue sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution, les résolutions sans suite , et les entreprises sans succès. Je considérai l'état de ma vie présente, les voyages vagabonds , les changements de lieux , la diversité des objets, et les mouvements continuels dont j'étois agité. Je me reconnus tout entier dans l'un et dans l'autre de ces états , où l'inconstance avoit plus de part que toute autre chose , sans que l'amour-propre vînt flatter le moindre trait qui

IIÉFLEXIONS. 85 empêchât de me reconnoître dans cette peinture. Je jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela étoit directement opposé à la société de la vie, qui consiste uniquement dans le repos , et que cette tranquillité d'âme si heureuse se trouve dans une douce profession, qui nous arrête comme l'ancre fait un vaisseau retenu au milieu de la tempête. Tous ces desseins vagues, ces vues qui s'étendent sur l'avenir, les chimères, les imaginations de fortune , sont des fantômes qui nous ahusent , que nous prenons plaisir de nous former, et avec lesquels notre esprit nous joue. Tous les obstacles que l'ambition fait naître, loin de nous arrêter, doivent nous faire défier de nous-mêmes, et nous faire appréhender davantage.

Vous savez , monsieur , comme moi , que le choix d'un état est ce qu'il y a de plus difficile dans la vie ; c'est ce qui fait qu'il y a tant de gens qui n'en embrassent aucun , et qui , demeurant dans une indolence continuelle, ne vivent pas comme ils voudroient , mais comme ils ont commencé, soit par la crainte des fâcheux événements , soit par l'amour de la mollesse et la fuite du travail, ou pour quelques autres raisons.

Il y en a d'autres qu'un échec ne fixe pas entièrement ; et se laissant toujours emporter à cette légèreté qui leur est naturelle, pour être dans le port , ils n'en sont pas plus en repos : ce sont de

86 RÉFLEXIONS, nouveaux desseins qui les agitent , et de nouvelles idées de fortune qui les tourmentent. Ces gens ne changent que pour le plaisir de changer ; et par une légèreté naturelle, ce qu'ils ont quitté leur plaît toujours infiniment davantage que ce qu'ils ont pris. Toute la vie de ces personnes est une continuelle agitation ; et si on les voit quelquefois se fixer sur la fin de leurs jours , ce n'est pas la haine du changement qui les retient , mais la lenteur de la vieillesse , incapable de mouvement , qui les empêche de rien entreprendre : semblables à ces gens inquiets qui ne peuvent dormir, et qui , à force de se tourner, trouvent enfin le repos que la lassitude leur procure.

Je ne sais lequel de ces deux états est le plus à plaindre; mais je sais qu'ils sont tous deux extrêmement fâcheux. De là viennent ces dérèglements de l'âme, ces passions immodérées qui font qu'on souhaite plus qu'on ne peut ou qu'on n'ose entreprendre; qu'on craint tout, qu'on espère tout , et qu'on cherche ailleurs un bonheur qu'on ne peut trouver que chez soi. De là viennent ces ennuis , ces dégoûts de soi-même , ces impatiences de son oisiveté , ces plaintes qu'on fait de ce qu'on n'a rien à faire. Tout déplaît, la compagnie est à charge, la solitude est affreuse, la lumière fait peine , les ténèbres affligent , l'agitation lasse , le repos endort, le monde est odieux, et l'on devient enfin insupportable à soi-même

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