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MÉLANGES

DISCOURS DE BEGEPTION

A L'ACAbÉMll': '190*1.

Messieurs,

Vous avez perdu un homme de lellres et un iiliiiosoplie. Cette double [)erto est dJlFicile h réparer. Quelque goût (pi'ou ait aujourd'fiui pour la littérature et ()Our la philosophie, les hommes vraituenl letlrés, les vrais jihilosophes sontaussi raresquejaraais. Des prétentions ne sont pas des titres. C'est par le fruit des études qu'il faut juger (le leur succès. On n'est pas précisément homme de lellres parce qu'où a beaucoup lu et beaucoup écrit, qu'on possède les langues, qu'on a fouillé les ruines de l'antiquité ; parce qu'enfin ou est orateur , |)Oëte ou historien. Ou n'est pas toujours philosophe pour avoir fait des traités de morale, sondé les profondeurs de la métaphysique, alteint les liauleurs do la plus sublime géométrie, révélé les secrets de l'hisloire naturelle, deviné le système do l'univers. Le savant instruit et rendu meilleur par ses livres, voilà l'homme de lellres. Le sage, vertueux et chrétien, voilà le philosophe- Ce n'est donc pas la profession seule des lettres et des sciences qui en fait la gloire et l'ulililé. S'il était vrai que dans le siècle oiî nous vivons, dans ce siècle enivré de l'esprit philosophique et de lamour des arls, l'abus des talents , le mépris de la religion, et la haine de l'autorité, fussent le cai'aclère dominant de nos productions, n'en iloulons [)as, Messieurs, la [lostérilé , ce juge impartial de tous les siècles, prononcerait souverainement que nous n'avons eu qu'une fausse littérature et qu'une vaine pliilosophie.

(190*) M. Le Franc de Ponipigiian ayanléléclii par Messieurs de l'Académie Irançaise, à la place de Iimi M. de Mauperluis, y viiil pretidic séance le lumli

Et quel exemple, en effet, quelles instructions donneraient au genre liumain des gens de lettres pr6som[Hueux qui nous enseigneraient à Uiépriser les plus grands modèles ; de prétendus philosophes «pii voudraient nous ôter jusqu'aux premières notions de la vertu ; les uns et les autres se déchirant sans cesse entre eux ; se poursuivant avec fureur jusqu'au tombeau; décriant respectivement leur esprit, leur âme, leurs mœurs, s'élevant avec une liberté* cynique contre ce iiue la naissance et les dignités ont de plus éminent; faisant tout retentir de leurs cabales, de leurs jalousies, do leurs animosilés; et for(;.ant enlin le public h regarder comuiC un [iroblème, si les lettres , les sciences et les arts ont plus contribué à épurer les mœurs, qu'à les corrompre.

De là l'étonnante controverse élevée de nos jours, et défendue de [)art et d'autre avec cette force, avec cet air de conviction qui semblent n'appartenir qu'à la vérité. Je suis bien éloigné, Messieurs, de vouloir applaudir h ce nouveau paradoxe. Ce n'est point dans le sanctuaire des lettres que ja!Iicl)erai l'analhème qui les proscrit. Mais pourquoi le dissimuler? Ce sentiment si pernicieux dans les conséijuences, si faux dans le principe, se Irouvo vrai néanmoins dans l'exception ; et malheur au siècle que cette humiliante exception désignerait. Eu vain se vanterail-il lui-même d'être un siècle de lumière, de raison et do goût, ses |)iopres monuments serviraient bientôt à le confondre. Les bibliothècpies, les cabinets des curieux, ces dépôts dura-

10 niara I7C0, cl prononça M'pioduisons.

le discours que noiii

ŒUVRES RELIGIEUSES DE J.-J. LEFRÂNC, MARQUIS DE POMPIGNAN. 15i0

bles de la sagesse et du délire de l'esprit humain, ne justifieraient que trop l'accusation et le jugement. Ici, ce serait une suite (le libelles scandaleux, de vers insolents, d'ccrits frivoles ou licencieux. Là, dans la classe des philosophes, se verrait un long étalage d'ojiinions hasardées, de systèmes ouvertement impies, ou d allusions indirectes contre la religion. Ailleurs, l'histoire nous présenterait des faits malignement déguisés, des anecdotes imaginaires, des traits satiriques contre les choses les plus saintes, et conlre les maximes les plus saines du gouvernement. Tout, en un mot, dans ces livres multipliés à l'inQni, porterait l'empreinte d'une littérature dé|,ravée, d'une morale corrompue, et d'une philosophie allière, qui sape également le trône et l'auiel.

Quelle digue opposer à ce torrent? Un corps littéraire, oij les princijies qui perpétuent la tradition du goût , des bonnes mœurs et du respect pour la religion, ne varient jamais; un corps de qui l'on puisse publier qu'il est lel aujourd'hui qu'il fut dans son origine, et qu'il sera jusqu'aux derniers temps; un c<jr|is toujours animé de l'àrae des Corneille et des Bossuet ; pour tout dire enfin, |la compagnie célèbre dans laquelle appelé. Messieurs, par vos sulTrages, j'ai l'honneur d'être admis aujourd'hui.

C'est pour remplir, pour perfectionner, s'il était possible, le plan de votre institution, que depuis quelques années vous avez voulu vous associer des philosophes illustres qui avaiiMit déjà senti la nécessité de cultiver les lettres, pour donner aux sciences plus d'éclat et (ilus d'agrément. Votre choix n'est tombé que sur des cœurs droits, sur des esprits vigoureux , mais sages , qui n'ont apporté |iarmi vous que des sentimiMils épurés sur tout ce qui fait l'objet de noire culte et de notre vénération.

M. de Maupertuis fut un des premiers que l'Académie des sciences vous oUrit. Il était homme de lettres, ses écrits en sont la preuve. Il était philosophe, sa mort nous l'a mieux appris encore que ses écrits.

Il avait porté les armes pendant sa jeunesse. Il quitta le service, où il occupait un poste honorable, pour se livrer aux lettres, et princi|ialemenl aux sciences. Mais au uiilieu de ses études il retrouva plus d'une lois sa première destination; et l'on peut dire que, soit dans ses expéditions astronomiques, soit dans les cam[.agnes qu'il lit è la suite d'un roi belliqueux, le courage du guerrier lui fut souvent aussi nécessaire que la fermeté du philosophe. L'estime et les bienfaits de ce môme prinse l'avaient niliré en Allemagne ; des liens indissolubles l'avaient fixé à Berlin. Il y futquehjue temps heureux, si un Français prul l'être ailleurs que dans sa patrie, et sous un autre rui que le sien.

La présidence et la direction d'une académie florissante furent coiiliées à ses soins. On sa'l que cette compagnie embrasse toutes les parties des hautes sciences et de la

littérature. Ses Mémoires sont enrichis de dilférents morceaux de M. de .Maupertuis dans des genres si opposés. On y reconnaît partout un membre distingué de l'Académie française et de l'Académie des sciences. Quelques matières qu'il traite, son style est énergique, naturel, clair et correct, il possédai! toutes les richesses de notre langue, et les employait, non j)as en rhéteur, mais en philosophe.

Un géomètre, un métaphysicien qui sait bien sa langue, la sait mieux que le simple grammairien. Celui-ci d'ordinaire ne connaît qu'une méthode inanimée, qu'une théorie, pour ainsi dire, extérirure, et qui ne pénèlre point le mécanisme interne et pri.uitif des langues. L'autre, au contraire, accoutumé aux méditations profondes, à l'analyse , au calcul, combine les règles de la langue, avec les opérations de l'esprit, la suit pas à pas, remonte à son origine, saisit l'instant où les premiers mots naquirent des premières sensations. Revenant ensuite sur la formation jirogressive et dévelojtpée du langage, il l'aperçoit dans le (irogrès et dans le dévelo[ipement des idées. Plein de cette analogie et de ces rapports, il découvre dans sa source le 53 stème grammatical. Il voit (|ue chaque chose a son mot propre, et qui ne peut être suppléé qu'imparfailement ; que les diverses facultés de l'ûme, que le sentiment, que nos perceptions et leurs nuances ont créé par l'organe de la voix des signes représcniali*'s qui leur conviennent; que les modifications de la pensée ont produit les modes du discours, et qu'à considérer les choses dans leur essence, l'art dj parler appartient plus qu'un autre au raisonnement, et n'a pas peu contribué a le former. C'est par cette grammaire pliilosoiihique qu'il se garantit de l'abus des mois, tant reproché par Locke à tous les écrivains en généial. C'est elle qui lui apprend à s'exprimer avec autant d'ordre et de netteté qu'il conçoit, et à caract'.iriser son style par cette heureuse propriété des termes, qui seule fait l'exaclitudie et la justesse de l'expiession.

Ces traits distinctils se font remarquer dans les écrits de M. de Maupertuis. Nous avons de lui des llé/lexions filiilosopltic/ucs, et une Dissertation sur les langues. Il y a dans ces deux morceaux des vues nouvelles, des princi|ies féconds; et si on les examine surtout du côté du style, ainsi que ses autres ouvrages, on avouera que nul écrivain n'a mieux connu, ni mieux fait sentir la valeur réelle des expressions, et la signification rigoureuse des mots.

Ce n'est j'as que son élégance et sa précision géométriques n'aient paru quelquefois un peu sèches. Je joins ici la critique à l'éloge, et ce n'est guère l'usage en iiaieillc occasion. M.iis quand on loue des jitiilosojihes, ce doit être à leur manière, sans llallerie et sans partialité. D'ailleurs cetle omlire iuiperceplible n'obscurciia point le tableau des talents de ce icspeclable académicieu- J'oserais même, si mon scntiineut

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