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MEMOIRE PRESENTE AU ROI

Le 11 mai 17G0

Il est Irisle pour un liommo connu de ri"'|iondroh un anon\ me. Lo liliolle injurieux qu'un vient do pulilior coiilro moi ne mériterait nncuiio ailonlion de ma part, s'il no contenait des faussetés en malièro grave.

Je suis alia([ué d.uis ce libcllo comme liomme de lettres ot comme magistrat. Il nriiii|iorto peu que l'auteur de celle satire ne trouve dans mes écrits ni litlérature, ni philosopliio, ni génie. Je méprise l'écrivain bas et jaloux; mais je dois confondre i'imposleur.

J'ai dit d'abord que c'était un anonyme, cl j'en suis persuadé. Quoiijue les imprimés de cette feuille ditfamaloire portent le nom d'un poêle célèbre, c'tst assurément une supposition de l'éditeur ou de l'imprimeur.

L'auteur de cette pièce, quel qu'il soit, prétend ijuc j'ai été privé de ma charge pendant six mois, pour avoir traduit la Prière universelle de Pope. On sent combien cette accusation, si elle était vraie, serait humiliante pour un ancien premier président de cour supérieure, h qui le roi a conservé, jiar une faveur dont on ne connaît qu'un seul exem|)le, le rang et les prééminences de sa place, et qui, iiar une distinction encore plus singulière, a obtenu une place de conseiller d'honneur au parlement de Toulouse, quoiqu'il n'eût jamais servi dans cette compagnie.

11 y a vingl-deux ans que je traduisis on français la Prière uuiierselle de Pope. J'avais appris, de[)uis quelque temps, la langue anglaise, et je vivais beaucoup avec ))lusieurs anglais, gens de lettres et de mes amis, que leur goût pour nos provinces méridionales avaient attirés à Montauban, où je remplissais alors une charge d'avocat général à la cour dos aides.

Celle traduction fut un jeu de société. J'avais soutenu que je ferais une version exacte et lidèle de la Prière universelle, avec toute Télégance et toute la précision dont j'étais capable, en suivant pas à pas les quatrains de l'original, et sans y em|)loycr un seul vers do plus. J'en viiis^ à bout au gré de mes Anglais. Je leur en donnai

une copie et ils l'emporlèrent à Londres.

Au bout de doux ans ou environ, et dans los premiers mois de 17il, je reçus uno lettre de M. le chancelier d'Aguesseaii, acconqiagnéo d'un oxomplaire do ma traduction, imprimé in-l°à Londres, chez les frèies ^'aillallt. Ce fut le premier avis que j'eus de la publication de ce poëme. Lo chef de la juslico me lit des reproches très-vifs d'avoir traduit cet ouvrage. Mes sentiments sur la religion, qui n'ont varié dans aucun temps de ma vie, me liront aliandonner sans peine tout ce que j'eusse pu alléguer pour justifier Popeù certains égards.

Il y a des erreurs dans la Prière universelle; mais ce n'est jioint l'ouvrage d'un déiste. Dans le total c'est une prière telle que la forait tout homme qui n'étant point instruit par la rovélaiion, aurait cependant une idée très-distinclodes attributs de la Divinité, de l'obéissance et du culte intérieur qui lui sont dus, et (jui accomplirait la loi naturelle aussi exactement que pourrait l'accomplir hors du christianisme, la nature humaine blessée et all'aiblia par le péché originel. Les pri-ncipos les plus né. essaires et les plus pairs de celte loi sont exprimés dans la Prière universelle; la toute-puissance de Dieu, sa (irovidonce sur les créatures, la soumission et la résignation à ses volontés, l'usage utile de ses dons et de ses giûces, la liberté, les peines et los récomjienses de l'autre vie, le pardon des injures, l'amour du [irochain. 11 mampie à tout cela sans doute la connaissance du Kédem|iteur ; mais il y reste encore Irop de vérités pour la profession de loi d'un déiste.

S'il n'y avait rien de plus dans la Prière universelle de Pope, ce poëme ne serait pas absolument condamnable. Maisje suis bien éloigné d'excuser ce que j'y ai toujours trouvé de vicieux. La [iremiore tlance qui est très-noble, et qui | eint majestueusement la grandeur et la puissance do Dieu, tinit l'ar un vers qu'on osi tenté d'ab.rd da prendre pour une impiété :

0 loi qii8 la raison, que l'instincl même adore, Soiueraia luallre el créateur

œL'VRES RELIGIEUSES DE J.-J. LEFRANC, MARQUIS DE POMPIGNAN.

Fio loot rjmivors q\ii iMmpl'TP, Jcliovali, Jnpiler, Scifiueur.

■ Pope a,[ieut-êlre emprunté celte iiii^e d'un panégyrique de Constantin, dont l'auteur est inconnu, et dans lequel il y a de trèsrbelles choses : Suinme rcrum stator, cujus lot nomina sitnt, quot gcnlium linguas esse voluisti.

On devine la pensée du poëte anglais, mais son expression est au moins profane;. Dans une autre slaiice il attaque visiblement le pouvoir des clefs, il s'emportd* contre le droit d'excommunier attaché à l'Eglise, an souverain Pontife, aux premiers (lasteurs. C'est une hérésie de protestant, et cependant Pope ne l'était pas. Il faisait profession de la religion catholique dans un pays oiî elle est proscrite. Il a manifesté publiquement et avec fermeté sa cn.y.mcR dans des lettres à iMM. Racine el Ramsai. Il n'était donc pas déiste, et c'est l'unique point dont il s'agit ici.

D'ailleurs, les motifs qui m'avaient fait traduire la Prière unieerselle étaient si simples, si imiocents, que je ne pouvais m'avouer coupable pour avoir composé colle version. J'eximsai n:iïvement à 1\I. le chancelier ce qui s'était passé. Ce grand magistrat en fut si satisfait, qu'il m'écrivit une seconde lettre remplie de politesse et do bonté, dans laquelle il me priait d'en écrire une aux auteurs du Journal des savants, pour leur témoigner combien j'étais fâché qu'on eût imprimé ma traduction de la Prière universcllcr leui' dire à (juelle occasion j'avais traduit cd ouvrage, el leur déclarer mes senliinenls sur ce qu'il contenait. M. le chancelier souhaitait aussi que je lui envoyasse à lui-même ma lettre pour les journalistes. J'exéoulai ponctuellement et avec plaisir ce qu'il me prescrivait. 11 reçut ma lettre, l'approuva, y lit deux légers changements, el [)ar un rallineraent de pi.iitesse el d'attention, si flatieur pour moi que je ne saurais le taire, il me la renvoya avec ses changements écrits de sa main en interlignes el sans rature, après quoi j'eus l'honneur de la lui renvoyer |)onr la dernière fois, el il la fil imprimer. Ainsi linit cette affaire, aussi agréable pour moi dans le dénouement, qu'elle m'avait paru allligeanle dans le début.

L'auteur du libelle l'a chargé de loules les couleursdu mensonge eldela calomnie.

Il ne s'en lient pas Uà ; il ajoute que je fus privé de ma charge pendant six mois, c'est-à-dire, que l'on prononça contre moi la peine d'interdiction; car personne n'ignore que dans noire cliarge, de quelque nature qu'elle soit, on ne peut être suspendu de ses fonctions que par un jugement en forme. Outre l'atrocité de l'inqjoslure, il y a dans tout ceci une confusion d'époques, et une altération de faits que je ne dois pas laisser subsister.

Tout le détail concernant la Prière universelle fut terminé à ma satisfaction dans le mois d'avril 174-t. Quelques années après je perdis M. l'abbé Le Franc, mon oncle,

qui avait succédé à mon père dans la place de premier président de la cour des aides de Montauban. On sait que ces charges ne sont pas héréditaires, et que c'est par une grâce spéciale du prince qu'elles sont conservées successivement sur plusieurs têtes dans la même famille. Je n'aurais pu me plaindre si on ne m'eût pas accordé celle qui venait de vaquer par la morl de mon oncle. 11 est inouï (pj'on ait jamais confié des emjilois de cette conséquence à des sujets notés. Les rai>ons qu'on m'opposait n'avaient rien de fâcheux ni de. morlitiant pour moi. Elles ne paraissaient exclusives à mon égard que relativement à des objets particuliers, et à des personnes qui se croyaient intéressées à m'exclure de la jrlace où j'aspirais.

Je vins à Paris. M. le chancelier me connut ; il me rendit justice. Heureusement pour moi, il ne fut point sollicité en ma faveur par des philosophes. C'eût été une mauvaise recommandation auprès de lui.

Mon affaire une fois décidée, j'eus souvent l'honneur de voir M. d'Aguesscau. Ce n'étaient plus des audien>:es de ministres; c'étaient des entreliens particuliers et fort longs, où, après m'avoir donné des instructions utiles sur les devoirs de la place que j'allais rem{ilir, il passait à des réilexions littéraires, m'a|!prenait des particularités intéressantes sur nos plus célèbres écrivains, et me faisait pari de ses sentiments sur leurs ouvrages.

Ce grand homme, cet homme universel et profond avait vécu avec toute la philosophie el toute la littérature desonsiècle, si je puis m'exprimer ainsi, il avait connu inlimemenl MM. Racine, Despréaux, Tourreil, M. el madame Dacier, et généralement tous les gens de lettres et tous les savants estinjables de son temps, dont la vie honnête el décente n'a jamais élé pour le public un sujet de risée ou d'indignation. Il gémissait sur la conduite déplorable de la jiluparl de leurs successeurs, qu'il estimait d'ailleurs très-peu du côté des lumières et des talents. Ses conversations gravées dans ma uiémoire ont élé le canevas de tout ce que j'ai dit à ce sujet dans mon discours.

Je partis enfin pour aller prendre possession de ma charge. Je fus reçu à Montauban avec des honneurs si extraordinaires, que le souvenir s'en conservera longtemps dans celle ville, el dans le reste de la province.

^'oilà comme la traduction de la Prière universelle a produit les diliicultés quej'essuyai touchant la |ilace de premier président de la cour des aides de Montauban. Voilà comme je fus suspendu <le ma charge |>endant six mois. Voilà comme ou ose blesser la vérité dans des choses capitales, attaquer ma ré|)utation, calomnier le chef d'une compagnie souveraine. Etrange sal'.sluclion d'un méchant homme, qui après avoir exhalé lout ce que l'envie el l'imposture ont de plus noir, ne se dérobe à de

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jusies cliAliiiiviils, i|u'à l.i f.ivour dos Uinùt>u's dont il tist L'iivironiitM

M«is l'iiiiiiueiit et |inr iiù iiio siiis-jo iilliré l'iiisiillu violt'iUu i|u'oii MIL' l'a l? O"*-'! savniil, mii'l lioniiiii' (le leltres iii-je olleiisô (iaiis mes (HtiIs? (Idiiliné iluns ma |iroviiico poiiiluiit les trois (juarts du ma vie, ociiiiiô do ma cliar^'î tant iiiifjr l'ai i-jtiTcée, tl do limtes les allairos |iiibli'|iii!» (|ui y avaient rn|i|ioil , ri'lirî' dans iiR'S lorn's le plus sduvt'iu ii'ii'il iii'étuil |p()ssiljlo, et l;~i, donnant tous lufs Soins, tous les moiin'iits du luoii loi>ii' à des tia\aiix chamiiùtros, à former une uotubrcusu bibliolliùiiue, à écrire des vers |iour mon amusement, et do la prose pour l'utilité de mes L'ompatriotes, jo ne mo suis jamais mêlé d'aucune queiellu lilléraire. Ces sortes de discussions sont aussi éloigiées de mon caractère et de ma façon de penser, qu'indiennes de ma naissance et de mon état.

C'est mon discoursà l'Académie française qui m'a valu ce tissu du calomnies et ce déboidemeiit d'injures. On me fait iiti crime d'avoir élevé ma voix pour la rdij^ion dans une compagnie littéraire. Des cailioli(iues .••oruient-ils plus j^ônés sur ce point ([ue des prolestanls ? Lo (HenUL'i- rèi^lemeiit du laso< (iélé loyale de Berlin porlait qu'une de ces clauses devait s"ap[>lii[uer à l'étude de là religion et à /(« conversion des inlidcles. M. do Maupeituis trouve cet article plus singulier pur la munière dont il était présenté qu'il ne l'est peut-être en effet. Première réflexion ijui caractérise le respect de ce piiilosojilie pour la religion. Car on vuil bien que lu roi de l'russe n'entendait pas (jue sus académiciens fussent des missionnaires; il soubaitait seulement qu'ils tissent des ouvrages .'•urla religion, assez volumineux, assez solides pour convertir à la loi ctirélieune les inlidèles et les incrédules.

M. de iMaupertuis, dont l'anonyme outrage si cruellemenl la cendre, parle ensuite du règlement moderne subslilué à l'ancien, et il observe en homme judicieux et profond, en philosophe chrétien, que, quoiqu'il n'y ail plus dans l'Académie du Berlin de classe particulièrement alfectée à l'élude et à la déiense de la religion, on peut dire que toutes y concourent. Cu iju'il établit en laisaiil voir que les merveilles de la nature prouvent l'existence d'un Etre suprême; que sa sagesse éclate dans les lois éternelles qui régissent l'univers ; que la philosophie spéculative nous démontre la nécessité de soa existence; et qu'entin i'élude des faiis nous apprend qu'il s'est manitVsté aux hommes d'une manière sensible, et leur a prescrit un culte. Je l'abrège ; mais je rends lidèlcment ses idées. Or, je le demande: qui l'obligeait de s'engager dans ce raisunuument ? N'est-ce pas l'elfet d'une conviclion intime, ou plutôt l'elfusion d'une foi soumise, mais raisonnée et philosophique, qui s'atl'ermit à la vue des marques éclatantes que Dieu a imprimées de son existence et de ses attributs sur tout ce que nous voyons, sur tout ce que nous en-

tendons, sur tout re (|UU nous l'iudiofis?

O'iaiid on s'exprime .in i qiiato'/o an» avant sa inori, et (p^aprè^ trol^ mois de maladie et du soulfraines passés unliudi.-ui religoux, 00 nnuil dansleuis bras ayec rédili(alion des rallio'iques et des | rol'-slanls; i|uand in a le lémoi juigc (l'.jn homme lel que .M. Iliriouilll, on doit êirc regardé c (imme ayant vécu el Uni e i bon chrétien, m.ilg é do> id ■! s biz uns ou d s expnssions lé, rél ois b'es échappées dans ipie'qui'S écriis purumenl spéculatifs, el malgré la dérision d'un anonyme sans humanité comme sans principes.

Mais où l'anonyme a-l-ii ajipris qu'il soil

défendu de parler d demie française? 11 n'est doute, el il no serait pas

religion dans l'Acaas permis sans convenable d'y

Oeuvres complètes de LEraiNc de Pompignas. il

discuter des matières Ihéologiiiues. Les matières d'Iitat n'y doivent pas être traitées non plus. S'ensuil-il de là ipie, d.ms l'éloge d'un ministre ou d'un négoiialeiir, ce fût manquer au gouvernement que de louer et de circonstancier des opéralions déj5 consommées, des négociations Unies, des traités exécutés et publiés'/

Kntin oiî l'anonyme at-t-il trouvé que venger la religion i outre les ospriis forts, ce lui traiter des matières de religion ? Cette dernière expression signifie les discussions dogmatiques, les disputes de l'école, les controverses e itre, théologiens de môme communion ou de communion dill'érenle, et j'avoue que rien de tout cela ne peut être,dans quelque occasion que ce soit, Ju ressort d'un discours académicjuo. Aussi ne suis-jepas toiidjédans cet inconvénient.

Qu'il me soit permis de rappeler en trèspeu de mots, le sujet et le plan de mon discours. L'un el l'autre s'annoncent dès la première ligne. J'avais à faire l'éloge d'un homme de lettres et d'un philosophe. Il était naturel que mon discours roulât sur la iihilosophie etsur la lillérature. De cette première division coulait comme de source la distinction entre la bonne el la mauvaise lilléiatuie, enire la fausse el la véritable philosophie, el celte seconde subdivision ne [louvait se traiter sans y amener la religion. Le sujet le demandail. Les circonstances el le lieu l'exigeaient encore plus.

Jo savais qu'on s'elfoiçait de persuader au public que M. de .Vaupertuis avait, durant sa vie, pensé en déiste, et qu'il était mort de même. J'avais des preuves victorieuses du contraire, el j'élais son successeur 3 l'Académie. Plusieurs membres de celle compagnie sont [lar leur étal, par leurs places et par leurs dignités les vengeurs el les protecteurs de la religion. Je ne pouvais que leur plaire en particulier, et mériter l'approbation de l'Académie en général, en prouvant que rhomme de lettres philosophe auquel je succédais, élait morl dans des sentimenis dignes d'elle.

Du reste, je n'ai point déféré au trône ni à l'Académie les incrédules el les esprits forts. Je ne suis l'ennemi de personne; je lêrais du bien à ceux mémo qui me Ion', lu

ir.s5

OEUVRKS RELIGIEUSES DE i.-h LEF1ÎA>'C, MARQUIS DE POMPIGNAN.

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iiial, el je liai? aulaiU la iierséniilion et le Irouble, que j'aiuie la soiiiuission el la paix. Mais dans celte prélendue délalion, si l'on peut qualifier ainsi les généralités de mon discours, je n"ai rien avancé qui ne fnt vrai, el ce qufj'ai dil, c'est devant l'Acadéinie française que j'ai dû le dire.

1" Je n'ai licn avancé (]ui ne lût vrai. La secte des esprils loris s"esl accrue prodigieusement, et ne garde plus la silence. Ses écrivains insulleni à découvert la religion. Le cri public, tant d'arrôls du conseil et des parlements contre une foule d'écrits impies en prose et en vers, tant d'analhèmes des souverains Pontifes et des évoques, tant de censures de la Sorbonne el des universités ne prouvent que trop qu'on ne poursuit point une ciiimère.

2° Ce que j'ai dit, j'ai dû lo dire devant l'Académie française. Les ouvrages convaincus d'irréligion et d'impiété, llélris ou censurés comme tels, ont élé composés pour la plupart, par des écrivains, soidisant plnlosnplies ou gens de lettres. Ce sérail une tache pour la lilléralure el [lour la pbiloso|)liie, si elles étaient responsables dus erreurs el des travers do ceux qui les cuiliveiit. Mais elles en soullrent sans eu ê re responsables. La profession ilc philosophe el d'homme de lettres si estimable et si ulile en soi, devient dangereuse ou suspecie. Tout sérail perdu si lus corps accaléiiii(iues cédaient au lorrrenl; el c'est pour donner [ilus de poids à mes sentmenls que je lïs ai exposés avec courage et sans détour en piéseiice d'une comiiagnie res|ieclable, qui, protégée par des rois lils aînés (Je l'Kglise, fera lonjours jjIus de cas de la religion el de la vertu que do la science et des lalenls. Je me suis expliqué devant elle avec d'autant plus de conliance el de liberté, (jue les philosophes distingués qu'elle s'est associés, font gloire de révérer la morale et les vériiés du chrislianisme. Ils ont dû remanpier dans l'endroit où je les désigne, un ton de Iranchise el de candeur qui excluait assez toutes les applications injustes el forcées qu'on a voulu faire de quehpies traits de mon discours. Quoi qu'on disenl des ennemis qui les connaissent mal, ou des amis indignes d'eux, des philosopln s aussi conséquents no sont point des incrédules; des esprils de celle trempe ne seront jamais ues esiirils forls.

Peu s'en faut que l'anonyme ne veuille encore intéresser dans ses fureurs, les Anglais, et comme philosophes et comme Anglais. J'ai reproché légèrement el en peu de mots à celle nation, non pas de manquer de grands philosophes, mais d'avoir des préjugés d'amour-pro|ire trop exclusifs; et ce reproche n'esl poinl une injure. D'ailleurs il ne s'agit dans ce morceau de mon discours que du droit des gens, qui fait partie de la philosophie naturelle, (ju'on n'apjirend poinl dans ues éléments de géométrie, ni dans des calculs d'algèbre; de celle philosophie dont les lois et les devoirs sont sacrés parmi loules les nations

du monde, malgré les difTérences de climats, de mceurs, de religio 1 el d'iniéréls ; de cette philosophie qui devrait présider au conseil des rois, à l'administrât on des républiques, au gouveinemenl de tous les îiommes, à leurs convenlions, à leurs traités, à leurs guerres même; de celle philosophie en un mol qui est fort au-dessus de resjirit, des connaissances et du raisonnement de l'anonyme.

Un Français a \m dire, sans décrier les pliilosophes anglais, que l'Anglelerre a exercé des hosiililés contre la France, a fait sur nous des prises de vaisseaux el (les nsurj'aliuns de terr toires, avant que la rupture eût élé déclarée enire les deux nations. Ce serait une alleinte au droit des gens de la part des Ang'ais, quand même leurs préleniions seraient aussi fondées qu'elles sont illégitimes. Les Romains ne commençaient point de guerre, même injuste, qu'ils n'eussent envoyé auparavant des Féciaux au |)('uple qu'ils voulaient attaquer. J'ai opposé à la conduite des Anglais la modération du roi dans la dernière guerre, sa générosité, son désinléressemen'4 Ce conliasie el ce lableau (lé|ilairaienl-ils par hasard à Fauleui' du libelle?

Et pourquoi ce zélateur des ennemis do la religion el de-, adversaires de la France ne s'esl-il pas aperçu di^ l'éloge que je donne en jiassanl 5 ce peuple lier et jalouv, qui n'est [las toujours aussi équitable a noire égard? L'éloge est ci/url, mais il esl énergique. On a dû remarquer dans plus d'un endroit de mon discours, qu'avec un cieur loul français, je n'ai 1 oint d'aiiti, alliie ni de prévention nationale. J'eusse démenli ma façon de penser, je n'eusse pas fait ma cour au roi, si dans vin ouvrage qu'il devait honorer de ses regards, j'avais craint de rendre justice à des princes qu'il estime, à des nations dont il voudrait épargner le sang.

Au surplus, j'avais bien prévu le mécoulentomenl de quelques-uns de nos philo' sophcs. Mais je ne croyais jias qu'il dût éclater par des cris de rage et de fureur. La calomnie et l'emportement soûl des armes peu philosophiques. Pardonnons néanmoins ce mouvement au désespoir. Ces modernes législateurs de la lilléralure el des sciences, s'élevaient déjh sur les ruines de ce qu'ils a|)pelleiit nos préjugés. La lumière so ré- [)an>!ait dans les esprits. Un nouvel ordre de choses succédait aux anciennes idées. Quelle témérité dans les chefs 1 Quel aveuglemenl dans les dise pies 1 A les entendre, à les croire, bienlôl le culte el la religion... Je n'oserais le répéier. Ils ont jugé par l'effet qu'a pioduit un simple discours, que la révolution n'était pas >i pr( c.iaine. La cour, la ville, les jirovinces ont leçu cet essai avec applaudissemeni. Je n'envisage d'ailleurs dans sa réussite que ce qu'elle a d'intéressant i:our la leligion. C'est un signe certain que la vérité n'esl pas encore bannie do lous les cœurs. C'est une preuve que s'il est malaisé de convcrlir la secle ces

1337 rHOlSll.MI. l'Ain IL.

ospriis loris, il serait l.uilo nu moins d*t \a démVIiliT si |uirl'jiitoin>'iil, (|ii'n|in^s iivnjr i'Omhiii-oi'l' |iiU' l'orj^tiuil, t'( i-oiiliiiuû |)ai lu déliro, i'Ilo llniroit par lo ridicule.

Mais 10 qui uiul le coiiiljiu il ci* succùs, co qui mo lo rendra toujours cher cl précifiix, cVst r.'i|i|)rob.Hliuii uiiir<|uéit (|iio lu roi, la reine cl leur augiisiu famille ont uccoidéc h mon discours. Toulo la cour a élé II^inoin .lo l'accueil (juc me lirent leurs MajesliS ; il faul que lout l'univers sache aus«i qu'elles ont paru s'occuper du mon ouvrage, non coiuiiie d'une nouveauté ()nssngèro ou inUiiRVenle, niais comme d'une production qui n'était [us indigne de l'at-

Ml.l.\NCI.S. - 1.1.1 1111. A I. K\(.1.\K.

Icnlion porliculièro ih s souverains. I.o roi daii^iia s'en cnlielenir avec d's personnes de SI cour; el To-i n'a pas. voulu (|ue j'if^nornsso quu Si .Majcs.é avail |Oint aui clones un nii' crmtérél el-de honlé qui muiqiiail sa snli-.'a(:lion. li le dit, inJro nutres clioSiS, que ce iliscours n était pas fait pour plaire aux impies ni «ij.r esprits [oiti; paroles remar(|ii«l>les que l'ùvi-neiuent a jiisliliées. l'eu de temps a,irès, lo liheile a paru. L'indi^n.ition publique m'a vengé des injures ; mais il lallnii délruire la calomnie, et je ciois l'avoir t;.il de manière à cunlenler les honnêtes gens, et ii couvrir de conl'iision lo calomniateur

LETTRE A M. L. HAGINE,

Sln LE TUÉATRE E.N «ÉNÉRAI., ET Sl'R LES TRAGÉDIES DE J. RACINE EN l'ARTICLLIlîB.

AVEnnSSEMENT DU LIBRAIRE.

Le précieux morcemi de littérature que je présente de nouveau au public, a été annoncé avec les plus grands éloges dons tous 1rs journaux lilléraires, lu avec applaudissement par toutes les personnes de goût dans le livre où il a été inséré : on a souhaité avec empressement que j'en publie une édition semblable, pour la forme, à celtes que j'ai données d'autres ouvrages sortis de la même plume. La voici. On m'invite à fain- auprès du trop modeste auteur les plus puissants efforts pour l'engager à ne pas laisser longtemps cette lettre ainni seule et isolée. Il est glorieux pour moi d'avoir à m'acquitta- d'une si importante commission. Le public peut donc attendre de mon zèle les plus vives sollicitations, el j'ose espérer qu'avec le secours des savants amis de l'auteur elles auront quelque succès.

Il y a bien longtemps, monsieur, que je vous presse de publier vos observations sur les tragédies de votre illustre [lère. Les raisons qui vous en ont détourné jusqu'à [iréseiit , ne m'ont jamais salislait. Que je serais flatté de les vaincre I Je rendrais service aux lettres, el le public m'en saurait gré.

Vous avez toujours craint qu'on ne trouvai singulier qu'un lils s'érigeât en commenlaieur des tragédies de son père, et de tragédies que ce père lui-même a condamnées si sévèrement dans les dernières années de sa vie. Délicatesse d'une part, scrupule de l'autre : voilà de grands obstacles dans l'es|irit d'un lioa^me aussi rempli que vous de modeslie et de religion.

La [)reiiiièie diilicullé qui vous arrête , n'en est pas une, selon moi. On ne blùme pas le lils d'un grand homoie d'être le panégyriste de son père. rour(iuoi n'en serait-il pas le commentateur? La réputation du mort décide en cela de la conduite du vivant. On dirait au tils de Pradon: Honorez la mémoire de votre père ; mais oubliez qu'il ait fait des tragédies. Au tils de Racine, comme à celui de Virgile, on leur criera d'une commune vois, surtout s'ils ont hérité des talents paternels : Embouchez la trompette, et qu'elle retentisse dans vos mains des noms glorieux que vous portez.

C'est un tribut de justice et de piélé de donner à ses jTOches les louanges (]u'ils

niériteiil. Rien n'était si commun chez les Romains, que de voir des citoyens monter dans la tribune, (lour y faire l'éloge de leurs fières, de leurs frères, de leurs parenis. On vous a fort approuvé parmi nous d'avoir écrit la vie de l'auteur immortel de Phèdre el de Brilnnnicus. Si les beaux esjirits du .'^iècle y ont repris quelque chose, c'est la coloris sévère que vous avez enqjloyé dans son portrait. On sait que le fameux Racine fut tendre et galant ('.ms sa jeunesse ; qu'il était d'une belle figure, charmant dans la société, éloquent ei agréable dans la conversation Les femmes du moii Je, les jeunes gens voudraient qu'il n'eût jamais été que cela. Ils ont été ell'rayés de son renoncement au théâtre dans la Heur de son âge, de sa vie sérieuse el retirée dejiuis celte époque, de son application à ses devoirs domestiques, de sa tendresse bourgeoise pour sa femme et pour ses enfants, de sou insensibilité jiour les succès, el pour ses propres ouvrages qu'il av. it presque oubliés; en un mot du spectacle édihanldesa philosophie chrétienne.

Il y a dai.s tous ces détails bien de l.i probité, bien de la vertu : mais] loinl assez de galanterie, el trop peu de faiblesse. Nous voulons liuedaiis nos livres, comuie dans nos mœurs, loui respire le plaisir et la volupté. Le pelit clergé de votre famille conduit en processoii de chambre en chambre par l'an-

OUVRES RELIGIKUSES DE J.-J. LEFRANC, MARQUIS T>E POMPIGNAN

leur ô'Alhnlie, qui portail lacroix, nous rappelle nille simplicité antique tant célébrée (iiir Plutnrqne, ces naivelés de l;i nature, si je |)uis m'exprimer ainsi, et les badinages (Je l'amour paternel. J'ai vu bien des gens enchantés de ce liait et d'une infinité d'autres. Mais il n'y a point là de ce genre d'intérêt, de ces situations singulières qui cnr.ittérisenl les productions de notre siècle, et qui transportent de joie la plupart des lecteurs. Quoi qu'il en soit du goût présent, que j'estime ce qu'il vaut , en attendant le jugement de !a postérité, on a trouvé trèsconvenable que vous fussiez l'historien de votre père. On ne vous louera pas moins, j'ose en répondre, de vouloir être son commentateur. Il n'est personne qui ne respecte la tendresse filiale, et n'en reconnaisse les droits.

Je crois donc, monsieur, que vous vous rendrez sans peine sur ce point. L'autre, je l'avoue, se présente tl'abord sous un aspect moins favorable. L'auteur de nos plus parfailes tragédies a paru se repentir d'avoir travaillé jiour le théâtre. Le fils qui , quoique hommedo lettreset poëte lui-mêmt', a toujours condamné les spectacles, s'occupera-t-il à commenter des ouvrages que son père s'est rei)roclié d'avoir faits? Et la question sera-t-elle décidée par un homme qui, dans les loisirs et la dissijiation de sa première jeunesse, a produit sur la scène un de ses essais qu'on y revoit encore 1 N'importe, je dirai librement ce queje pense. Si mu morale n'est pas assez austère au gré de certains théologiens, je suis sûr qu'elle n'en n'en sera pas plus goûtée pour cela des partisans de la comédie. Au surplus, s'il m'échappe quelque chose de contraire à la saine doctrine, je le condamne d'avance et le rétr;icte de toute la sincérité de mon cœur.

Je pense en premier lieu qu'il y a une trèsgrande dillérence entre composer des tiagédies et les faire représenter par des acteurs gagés et publics. Je sup|)Ose que ces pièces dramatiques nous enseignent à délester le vice, à fuir Iccrime, à nous déficrde nos faiblesses, à craindre nos passions, à les sacririer au devoir ;qu'eiles nous excitent aux vertus les plus sublimes, aux actions les [dus héroïques: dira-t-on que l'auteur de pareils ouvrages s'en doive accuser comme de péchés capitaux? Il en faudrait dire autant de tout jioéte qui composerait des odes, des é(iîtres, un jioëme épique; de tout homme qui écrirait des histoires , qui ferait des pièces d'éloquence, des dissertations littéraires, des traductions; ce qui serait absurde, et n'entrera sans doute dans l'esprit de qui que ce soit. Le Pape Urbain VIll, par exemple, a fait de belles poésies latines. Personne, queje sache, ne s'est avisé tle l'en blâmer, ni comme prêtre, ni comme cardinal , ni comme souverain Pontife. Que ces mômes |)Oésies fussent des tragédies, seraientelles par ce seul endroit plus contraires à la morale chrétienne, moins innocentes aux yeux de la religion.

Que l'on mette un fait en action entre plusieurs interlocuteurs, ou qu'on le raconte dans un (loëine, ou qu'on le célèbre dans desverslyrique?,je ne saurais concevoir que de ces trois manières l'une soit condamnable, et les deux autres permises. Des religieux respectables par leur piété ont souvent fait des tragédies, et en font encore tous lés jours du consentement de leurs supérieurs. On les représente dans leurs collèges. S'il s'y est queli]uefois glissé des abus (et oij ne s"en.giisse-t-il pas?), est-ca la faute du genre? Est-ce le crime du spectacle? L'Eglise, les souverains Pontifes, les évoques soulfriraient-ils, dans des maisons religieuses, ces sortes de représentations, s'ils les croyaient nuisibles aux bonnes mœurs, surtout si la religion les proscrivait? La tolérance en pareil cas serait prévarication. Je me garderai bien d'en accuser, d'en soupçonner même les premiers pasteurs, ni leur chef.

Je conclus de là, monsieur, que la composition ni la reiirésentalion d'une tragédie n'ont rien en soi de vicieux, ni qui puisse causer les regrets de l'auteur, ou des acteurs; et que tout le mal, qui est très-grand quand il y en a, consiste dans res[)èce île lalragédie, dans la qualité des acteurs, et dans le lieu de la représentation.

Je cnmniencerai par ces deux derniers objeis. L autre me ramènera naturellement aux tragédies de Racine, à l'occasiop desquelles j'ai bien des réflexions à vous proposer.

On s'efforce depuis longtem[)s de réduire en problème Ihéologique cette question : Si c'est un péché d'aller à la comédie. On no maïKjue pas d'appuyer la négative de toutes les distinctions possibles, de toutes les conditions capables de rassurer. On exige qu'il n'y ait rien de déshonnète, ni de criuiinei dans la pièce ;i<jue celui qui va au spectacle n'y apporte point de (lenchant au vice, ni une âme facile à émouvoir; qu'il y soit maître de son cœur, de ses pensées, de ses regards; que rien de ce qu'il entend, que rien de ce qu'il voit, ne soit pour lui une occasion de chute ni de tentation.

Celle théorie est ceitainement admirable. Qui me répondra de Ja pratique? Sera-ce notre casuisle? Qu'il aille [du tôt à la comédie: au retour je m'en rapporte à lui.

On pourrait entrer plus avant dans celte discussion ; quoiqu'après tout. Us raisonnements les plus longs n'abouliiaient guère qu'à ce que je viens d'observer, soil sur le danger des spectacles, en suivant l'avis de ceux qui les condamneni , soit sur les iirécuutions qui peuvent garantir de ce danger, en préférant l'opinion contraire. Mais je rapporterai à ce sujet une anecdote intéressante que tout le monde ne sait pas, et qui mérite d'être connue. On agitait un jour devant Louis XIV la question de la comédie. M. Bossuel, évêque de .Maux, entra dans ce moment chez le roi. Voici le docteur, dit ce monarque (c'est ainsi qu'il appelaiiordinairemeul le()rélat), il nous dé^ Cidera ce point. Et après lui avoir exposé le

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foit ; (Jurn ililet-vout , cniiliiiiin lit priiici'? Sirr, i't^)>lii|iia M. (lo Mi-;hi\ , i7 y ii (ic ^nirM/.* tTemylti fiour, mais île furies raisons contre.

Celle ri^|ioiist! t^ii(.Tj,ii|Uo et jiiilicieiiso rtiiitieiil cil elIVt loiil ci* i|u'i>ii suurnil diru du pnrl il d'aulri» >ur collf i|uu»lion. Ilossiiet rfcuiiiiail do Imime loi (iiie l'nllir- Kiiitivu est soulonuf (le l'iuitorilé dos pxtMiijilps, l'I il nvouo (|iii' ('«.'S o\oiii|ii('s peuvenl imposer. Il iiv.ij| sans ilodtu iii vuii tiiiil de |iers()niU's liès-rolii^ii-uses cl tr^s-ri^gli^ns dans leurs mœurs, qui , par doejliu^, par complaisanee, ou par ij'autres :iiotif-. iutioreiits, pcul-ùlivî aussi pour se di-^lrairo, vont de lemi'S eu temps .^i la Cnmédie, et luôiue h l'Opéra. Mais ce ru' sont eiiliii ()uu des exeinnles, contre les(]uels ou peut étaler une loule du raisons, do principes, do consô' i)ueuces, de décisions, et généralement tout ce ((ui concourl à nuliri' ui; point de morale dans le plus grand jour d'évidence et de vérité. Ainsi la courte réponse de M. do MenuT est un précis lumineux d'apoloyie et de censure dans loiiucl on a[)erçoit ce ([ue l'un a de faible et l'autre de concluant. >'oilà comme un liouuue de génie fait (luehjuefois un livre en deux mois.

Les partisans les plus déclarés de la comédie,j'eiitends au moins ceux qui ont des mœurs et de la v.ertu, ne disconviendront pas que, dans l'état où sont les choses, !e liiéâlre ne soit eiicoro inlinimenl danj,'ereux jiar bien des endroits, et qu'il n'eût besoin d'une réforme très-sévère (1). Un [)rofesseur plus recommaïuiahle encore par la saintelé de sa vie que (lar la supériorité de ses talents, et qui, en coraposani toutes les années des tragédies et des coruédies pour les exercices accoulumés de sa classe, soupirait tous les jours après les missions de la Chine et des Indes que ses supérieuis n'ont jamais voulu lui accorder, a écrit ijue le théâtre pourrait être une école de vertu;

le même ouvrage,

mais 11 ajoutait, ilans que, par notre faute, il élail une écolede vice, et c'est uniijuement dans son existence actuelle que je le considère ici.

Que l'on se récrie tant qu'on voudra sur la décence et sur la noblesse de certaines comédies modernes, j'estime tro[) sincèrement ces pièces p-ur vouloir attaquer leur réputation, ni diminuer le nombre de leurs approbateurs. Mais elles ne font qu'une petite partie de ce qui est véritablement le ionds du théâtre. N'y représeiite-t-on pas tous les jours des comédies très- indécentes dans leur intrigue, ou dans le dialogue? Je ne connais presque point de pièces de Dancourt ni du Le Grand, oiî il n'y ait des expressions libres et des allusions obscènes. Ou en trouve beaucouji dans les comédies de Renard, et pour comble d'inconvénient, les meilleures de Molière n'en sont pas exemples.

(l)LeP. Pcirce.

(2) Slrike nul cverij offenthe pa-sagc from )'/«i/s nlreai'.ywTÙten, as welt as ili„se tliiu may be v/preU 10 tlic stage (or tlie (ntnrc. tiy wliuli aiut ollicr 'visc regH'alion» Oie ihentre mujiil bcconie a ivri/ innocciil

Cet homme unique dans son Kenie, et lo seul ériivain peui-ètro, su t ancien, soit nu)dorne, (pii n'ait point encore eu do siipi'rieur ni do rival , élail plus capable qu'un autre de doinier l'iu tbéiltre, ilans la partie du comique. Informe cl le ton qu'il ilovrait avoir pour être une bonne écide. Dignité, noblesse, esprit pliilosophi(|ue, profondeur de génie, la nature lui avait tout |irodigué. Aucun mortel n'aura jamais comme lui le don d(,' f lire rire. Il le possédait dans un degré de perleciion et d'universalité ipii étonne. J'ai vu le I'. l'orée pleurerd'admiration et do douleur, en parlant de Molière. (Jn sent bien <i quoi l'iui doit attribuer dans un religieux l'union do ces deux sentiments. Cet aiileur était comédien ; il mourut sur le IhéAlre. i'assons vite sur cette alfieuse circ(Mislance, (]ui n'est pas cependant étrangère à notre objet.

l'armi les pièces dc' cet homme rare, il y en a (|ui blessent direct'Miient riiounèleté publique, el qu'il faudra bannir du tlié;^lre quand on pensera sérieusement à le réformer. D'autres pourraient être corrigées par des mains habiles. Dans quel(]ues-unes, en bien [lelit nombre, il n'y aurait (pie peu de phrases ou de versa supiirimer.(^e(proii dit des pièces de -Molière, comprend il plus forte raison les comédies autres que les siennes, qui mériteraient d'ètri'conservéesau public.

Vin écrivain anglais qui n'est point accusé de Iraiter irop gravement les choses, était moins indulgent (jue nous sur les abus du théâtre. Peu content de s'élever avec un zèle courageux contre la licence énorme qui déshonorait de son temps la scène anglaise, il élend la sévérité scrupuleuse jusqu'aux plus petits détails. Une plaisanterie trop libre, un mot indécent le choque. Il voudrait qu'on établit des censeurs éclairés et veitueux. qui eussent ordre de retrancher (2j tant des [lièces anciennes que des nouvelles, loute grossièreté, toute équivoque, tout endroit capable d'otfenser le moins du monde la modestie ou la pudeur.

Ce plan, proposé en Angleterre, devrait déjà s'exécuter eu France. Jusipie-h'i il sera vrai de dire que, dans nos s|)ectacles, le bon est trop mêlé, trop confondu avec le mauvais, pour qu'on puisse se reposer sur une jeunesse inconsidérée et bouillanle, du soin d'en faire la séparation, et de firc- Titer de l'un sans ressentir l'impression de l'autre. Vous savez l'usage conslani oiî l'on est de représenter une comédie après la tragédie. Une jeune personne est encore tout attendrie de la mort de Poljeucte, tout édiliée de la vertu de Pauline : le théâtre change; on joue l'i'co/c (/es j/iarù-. En estce une d'amour conjugal ; et cette salire du mariage achèvera-t-elle ce que les beaux sentiments de Pauline auront commencé'?

mid useful iliversion, instead of beiiig llie scandai and reproadi lo oiir relujion and counlrij.

(A (irojett loi ilie ailv;intciiieiii of religion ai.'i ilie iinprovcment of maniicrs, by Dr. Swift.)

ŒUVRES RELIGIEUSES DE J.J. LEFRANC, MARQUIS DE POMPIGNAN

On vient do roprésenlor Alhalie. J"ni vu la maison du Seigneur, le livre de la loi, les cérémonies du sacre dfs rois de Juda ; j'ai la lôte remplie de miracles, de prophéties, des grandeurs et de la puissance de Dieu, tout cela m'a [lénétré d'une terreur religif'use, et d'un respect profond pour le 15oi des rois. Les violons jouent; George Dandin paraît; et dans le itiênie lieu où était le temple de Jérusalem, je vois le rendez-vous nocturne d'un jrune homme avec une femme mariée ; et le pauvre M. Dandin demande ensuite pardon à sa digne moitié des soupçons qu'il a eu l'insolence de former contre elle. Je voudrais savoir si les eliets de ces dilférents contrastes peuvent jamais tourner au profit de la religion et des mœurs.

11 n'est pas éionnant que des acteurs employés à la représentation d'ouvrages si indécents, soient retranchés de la communion des lidèles. Sur quoi tomberont les censures ecclésiustiqurs, si ce n'est pas sur une profession visiblement condamnée par le christianisme? Avertissons cejjenilant les comédiens, que l'Kglise ne les proscrit [las parce iju'ils représentent des pièces dramatiques en génér.d, mais parce qu'ils en représentent de dangereuses pour les mœurs; te qui avilit leur métier aux yeux des hommes, et le rend criminel aux yeux de !a religion. Que la face des spectacles change; que le théâtre devienne une école do vertu, la profession de comédien n'aura plus les caractères (jui la dégradent. Elle ne sira exposée ni à l'anathème ni au mépris.

Il résulte nécessairement de ces faits et de ces observations, que le spectacle, tel qu'il est encore, n'était point à beaucoup jnès un heu sûr pour la sagesse et pour la vertu, et les acteurs de ce spectacle étant loUjOurs dans les liens de l'excommunication, un auti^ur élevé dans la morale clirélunne ne saurait, sous quelque juétexle que ce soit, ni par quelque ouvrage que le imisse être, concourir au soutien du théâtre sans se rendre lui-même res[)onsable des inconvénients et des abus qui y sont attachés; ni contribuer à l'entretien des acteurs, sans partager le mal qu'ds causent et celui qu'ils font.

Ce n'est point ici une déclamation vague, ni un zèe mal entendu. Si ce que j'ai avancé des pièces qu'on repiésente, et du méchant effet qu'elles jJioduisent, est exactement conforme à la vérité; par une suite naturel'i', les principes que j'ai établis sont via s. Il faut donc m'en accorder les conséquences, ou renoncer à toute justesse de raisonnement. M. Bossuet a composé un ouvrage exjirès sur cette (luestion. Il la traite en évoque, c'est-à-dire en docteur et en juge. Tous les petits sophi.^mes que l'on débite en faveur de la comédie, il les anéantit sous les jariiies de >a thi-ologie foudroyante, et sous le pioids de l'autorité épiscopalfi. Pour moi je ne puis ni ne dois parler qu'en homme de lettres, [ihilosophe et chrétien. Mais j'oserai croire, en celé

qualité, que ce savant prélat se serait expliqué différemment, si le théâtre ne lui eût pas paru aussi lépréhensible qu'il l'est en l'flet dans sa cnnslilutinn [irésente.

La réforme n'en serait pas im|iossible.

Des règlements faits par des théologiens et par des magistrats tinis ensemble f)Our les concerter, règlements revêtus de l'autorité du prince, et dont on empêcherait que le crédit ni la faveur n'altérassent jamais l'exécution, rempliraient, si je ne me trompe, cet objet important. Je les réduirais h deux points. A i'égard des pièces: supprimer totalement celles dont le fomJ est vicieux ou impie, car nous en avons de ces dernières, suit dans le tragique, soit dans le comique ; corriger celles qui ne pèchent que dans les détails, en ôfer les expressions libres , grossières ou indécentes ; n'y rien laisser en ijn mot qui sente le libertinage du cœur, encore moins celui de l'esprit. A l'égard des acteurs : n'en point recevoir dont la conduite et les mœurs ne fussent irréprochables; les punir sévèrement, les priver môme de leur eni[)loi, quelque talent qu'ils cnssenl, quand ils tomberaient dnns des désordres scandaleux et publics; car il est des fautes secrètes et cachées ijul ne son! pas du re>sort de la police.

Les coméiiiens sensés ajiprouveront euxmêmes un projet de réforme et de règlement qui ne tend qu'à rendre estimable et hom.ôle devant les hommes, innocente ou du moins tolérable aux yeux de l'Eglise, une profession qui n'est rien de tout cela. Si, dans le plan indiqué, on les assujetit à une espèce d'enquête de vie et de mœurs, formalité bizarre en apparence pour un homme qui doit jouer le rôle de Néron, ou de M. Tout-à-ljas ; je ré|)onds qu'on ne saurait apporter un trop grand fonds de sagesse et de veitu dans un étal qui sera toujours, quehiue épuré (ju'on le supf)Ose, ennemi du la retenue et do la gravité, environné il'occasions péiiileuses, et le centre de la di-sipalion.

Mais, monsieur, si l'on venait à bout de procurer à celle réforme du théâtre et des acleu.-s, jilus d'étendue, plus de perfection eiicore que je n'imagine, les casuisles austères conlinueraienl-ils toujours de proscrire, comme péchés capitaux, et la compo-ition d'ouvrages pour le spectacle, et l'assistance h leurs rei)résenlations? Ces décisions sentiraient bien le rigorisme. Il faudrait, suivant le même esprit, eiivclopper dans l'anathème les fêles jiubliques, les concerts, les bals, les festins, et généralement toutes les assemblées d'amusement et de [ilaisirs, comme étant, pour les deux sexes qui s'y trouvent réunis et confondus, une source de relâchement dans lesdevoirs,cledégoilt pour la f)iété, de pensées vaines et trompeuses, et quelquefois de liaisons funestes à l'innocence el a l'honneur. J'avoue qu'une vie intérieure et mortifiée s'accorderait mal avec ces divertissements mondains. Mais il y a bien des degrés entre la sainteté et le crime, entre la

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|)i'ir<'i'lii>ii t'Iirùnui ii>< ul li> violuiiii'iit ttil.il du loulos les l>>is du l-IiiinIiiiiiuiiii'. Od (leriixt i\ la l'uilili'sso htiiiiiiino di-s ilrlasscinriils jrivoli's, |iiiui'vu (lu'ils no suit-iit pi'iiil i-iiiiiiiiel!i, qu'uni* Amu l'urliliéL* tl.nis Ij |irji(i |iiu exiuU- de loults les vorlus jugeiait iiiili^iu's d'ullu. Il no s'a.i^it puint, d.iiis la i|ue.s(iun présenle, de projcls de récci^ation (Mitii- des ri.li,^ii'iix do la ria|p|pe, ou |ii)ui- di-j Lliaitieux, ni<ii.>i d ainuseiUL'nts iiéci-S'^oii'o> ntiv i^ons du iiioinli-, iiu'on doit l.klior de leur r.i'ndro utiles aidant (|u'on 1.1 peut. D'aillfurs, i-cs ni(>nu's cliosos dont nous l'iuloMS, sans en e\ce|iler le luu^o el l.i io;uédic, oMl oIl' souvent pi'iiuises dans |)lu>ieurs Lirronslances, à des personnys tiè-s-pieus' s, par des directeurs incapables do llatter les gmUs ni les passions. Li complaisanco pour des supérieurs ou pour un époux, des (iC ■.isions forcées, le service attaché à certains emplois, autorise en pareils cas la tolérance de ces jjuidus spirituels, i]ui coiiii'tent cle plus sur l'inéhranl'able lidélilé d'une ànio solidement clirélieune.

Quand monsieur voire pôro encliiinlait par SCS tragédies la (Our, la ville, el loulc l'Europe, le Ihéûlre était, co.nme il l'est de nos jours, une écoic toute propie .^ porter le trouble cl le lavagc dans «le jeunes cœurs. Uneimoi^e vive et liait use de uoslaiblesses n'est point le remède qui nous en guérit. Cro^ons-en saint Augustin, qui n'avail été (]ue trop bon connaisseur en celle mauèr.;. «J'aimais, dit-il, ces liens cruels oiî l'on est sans cesse en proie à la jalousie, aux soupçons, aux craintes, à la fureur. Je me plaisais dans les tableaux séduisants (p.ie j'en trouvais sur lu ibéûlre. » liapiehant me npecldculii thealrica, plena imaf/iitibas miscriaruin mi<iruin, el fiimUiOusiijnis )nei.{Confess., lib. m., cap. 2 J Un auteur ei qui la fougue de l'âge, l'ivresse du succès, l'illusion des plaisirs n'avaient point éloull'é les sentiments de religion el de piélé qu'il tenait de ses premiers maîtres, a dû sans ilout<^, quand ces mômes sentiments eurent reprisdansson cœur la place(pi'ilsy avaient auuefois occupée, lémoigner de vils regrets d'avoir non-seulement travaillé pour le ilié>Ure, mais d'en avoir augmenté même la séduction et le danger par quelquesunes de ses tragédies. Ou est raremeni injuste dans sa [iiopre ^condamnalion. Ne soyons pas plus indulgents [lour les pièces de monsieur Racine, qu'il ne l'a élé luimôme. Il discernait mieux qu'un aulre ce qu'elles pouvaieni avoir de dangereux, comme ouvr.igi's de (liéàire. Comme productions de sou esprit, on sait qu'elles lui é aient devenues sur la lin de ses jours parfaitemenl in lill'é entes. Kien ne |uouve tant la bonté de son caractère et de son cœur, que la patience philosophique et chrétienne avec laquelle il supporta l'imlé- C;;nle satiio que déclama publiquement ilans un collège, ce jeune régent, meral)re d'une so<;iété respeciabie où M. Racine avait d'illustres amis, malgré les sentiments

dont on n'ignoiail pas qu'il fusait profession, i'.vl endroit du vos inénioiios u drt charmer luui !«> honnète.s gens, el i;on<;ilierh ettgianij lioniine mitant d'ailiniraleurs di) la licauté de son Ame, qu'il y a d'adiniraleurs de ses tragédies, et du peu d'écrits en prose (|u'il nous a laissés.

Je suis f.lché si-iili'iiient que vous ayez, en ipielquo sorte, diminué le mérite de su iiioili'ration, en i-assanl sous silence l'élrango problème qui était le sujet do cette déclamatiim violente et personnelle. Il est bon d'un enté (pie les liumines voient dans leurs semblables les excès où les piutenl souvc'iit l'injustice el la passion; et do l'autre, que les écrivains les jikis jalouv de leur gloire sachent que les talents les plus (lé(:i<iés, le g'''nie le plus sii|iérieiir, la répulation la mieux établie, ne soiit pas à l'abri des caprices de l'ignorafice ou du |)ié|ugé. Ce problème latin élait conçu, dit-on, dans ces termes : Racinius an cliristiduus, an poelii? Racine est-il poète, ou chrétien'/ lit l'on décidait qu'il n'était ni l'un, ni l'aulre : IVec poêla, nec chrisliamis. Solution burlesque, où la charité, cette première bu du christianisme, n'était pas moins insultée i]ue le bo 1 sens.

Je ne lis [loint sans attendrissement ce c|u'il dit l\ sou fils aîné, [)our le consoler d'avance des crili(iues qu'il entendra faire de ses tragédies. Sa modestie vous eiU défendu peut-être alors de les commenter.

M. lis il n'est perso me qui no vous conseillât aujoui-d'hui de désobéira cet ordre Irésinjusle. Outre que les ouvrages dj celle iialuie, quelque rcfienlir qu'ils aient causé à railleur, peuvent, comme amiisenients iit:éraires, oi;cu|ier le loisir de comiuentaleurs pleins de religion et de piélé, vous ne serez vous-même que trop/ alîentif à relever l'abus qu'il a l'ait de ce fonds de tendresse el lie sentiments dont la nature r..vaitdoué; à censurer les tragédies où l'amour domine trop, et celles où il ne devait |)oinl avoir départ. L'intérêt de la vérité exige aussi que vous preniez soin de le jus'.itier sur ce même article contre les jiarlisans excessifs de Corneil'e : el vous ne pouvez le fair.' qu'eu démontrant, cumuie la chose e^t foil aisée, que ce premier restaurateur de la tragédie parmi les modernes, n'a pas moins à se reprocher (jue son rival, d'avoir mis de l'amour dans toutes ses pièces. Observiins ici en peu de mois, pour y revenir ensuite plus en détail, que le tendre el l'élégant Racine a fait un chef-d'œuvre sans le secours de cette passion, ce qu'on no saurait dire du grand Corneille.

La seule liillérence qu'il y ait à cet égard entre ces deux maîtres de la scène, c'est (jue Racine traitait l'amour en homme de génie, el Corneille en homme d'esprit. (Ju'on ne s'étonne pas de ce mol, et discutons clairement nos idées. Quoiijue je parle au tils de Racine, je lui déclarerai ingéiniment ipie son père n'était pas en général un aussi grand génie (|uo Corneille. Ainsi en n'appelant ce dernier qu'homme d'esprit,

ŒL'VRES RELIGIEUSES DE J.-J. LEFRANC, MARQllS DE POMPIGNAN.

quand il veut parler le langage de l'amour, j<i neirplraiiche rien de sa supériorilé dans ^s aulres parlies. Il ii'y a point de génie universel. C'est al)user des nKits que d'emplnyfr celle espression pour caractériser certains hommes du premier ordre, qui ont embrassé avec succès plus d'olijels que d'iiulres, comme Aristole, Cicéron. El c'est aussi très- improprement qu'on dit d'an homme rcédiocre, qu'il a le gén'e borné. Om^ dirait avec beaucoup plus de justesse, qu'il n'en a point du tout : car le plus grand génie a des bornes. De là celte inexaciitude dans les idées que l'on se fait d'aulrui, et dans le jugement qu'on en porle. 0-1 érige quelquefois en homme de génie, Celui qui n'a que de l'espril ; et souvent on n'acorde que de l'esprit à celui qui cerl.iinemcnt a du génie.

Si le génie consiste à pénéirer profondément les objets, h les conrevoir dans loute leur étendue sans s'arréler à la su- |ierficic; A saisir vivement, à rap[)roclior d un coup d'itil leurs dilférenls rapports, à les pos-éder de manière qu'ils paiaifisent, pour ainsi dire, créés ilans l'âme de celui qui se les up, r prie, je reconnais le senliment à ce caraclère distinetif. Il a les luêlurs prupriclés, il produit les mêmes elTets, ()uoique sa sphère soit plus resserrée. Horace, La Fontaine, Quinaiilt n'élaient pas ti'aussi gianJs génies qu'Homère, Virgile et Corneille; mais c'étaient néanmoins des hommes de génie, [larce qu'ils avaient du senlime t. Racine est, je pense, l'homme de la terre qui en a eu davantage. Ses tragédies, ,'es cantiques, ses lettres, sa prose et ses vers sont comme pétris do cette facul;é sou|ile et délicaie qui s'altache sous sa niain aux dilférentes milières qu'il Iraiie, qui les anime, les vivifie, leur communiqiie te charme secret qui iniéresso, et cette cIki- Jeur douce et continue dont il ne faut pas chercher la source dans des mouvements passagers de tendresse, mais dans le trésor inépuisable d'un cœur naturellemenl sensible ei fécond.

On a cru longtemps, on a même écrit que quand il voulait composer les scènes les plus tendres el les jdus passionnées, il a'iaii au|)aravanl passer une heure avec sa feiiime ou avtc sa maîtresse. Vous avezdéiiiontié la fausseté de cette tradition par lapporl à sa femme, en apprenant au public qu'il ne se maria (pi'après avoir renoncé au liiéâre; et j'ajoute, uio, que eetle fausseté s'étend pareillement à la maîtresse. Non queje croie sérieusenie'itiju'il n'en a [loint e;i. Quel tort cela ferait-il h sa mémoire, après la vie édifiante qu'il a menée depuis l'âgede Irenle-huit ans jusqu'i lalindeses jours? Mais il n'avail pas besoin de ce secours pour s'exprimer comme il faisait.

Nois savons assez de particularités du caractère et de la vie de Virgile, pour jiouvoir juger que ce poêle admirable n'a jamais été amoureux. Cependant qu'y a-t-il au inonde île [ilus vif et de plus passionné que lequalrièmelivre de VEnéide?

L'amour n'inspire point le sentiment; mais le sentiment donne du génie à l'amour. S'il en était autrement, comme presque tous les poëtps se piquent d'être amoureux, nous aurions toujours des Racines.

Si l'amour a fait dans les aits de prétendus miracles ; s"il a créé des poêles, des peintres, des musiciens, c'est qu'il a Irouvé des sujets en qui la nature avait déjà mis ces talents que la culture ni l'occasion n'avait point encore développés. Il n'a jamais apporté dans un cœur ce qui n'y était jias avant lui. Quand on versille un dialogue tragique, il ne sulFit pas d'aimer, pour être en étal de donner aux pensées el aux expressions la lournure el la vérité du sentiment. On ne le remplace point par des images gigantesques. Cn poêle ordinaire qui veut exprimer énergiqucment les effets d'une grande passion, met en jeu les dieux, la nature, les éléments pour m'apprendre (|u'on sacrifie tout à l'objet aimé, qu'il tient lieu de tout, dédommage et console de tout. Racine me dira du jeune Rrilannicus privé du trône, mais adoré de sa maîtresse :

Qu'il allait voir Junie, et revenait content.

Que de choses renfermées dans la noble simplicité de ce vers 1 C'est le sublime do l'amour. J'admire encore plus ces deux vers célèbres que le grand Condé, qui n'était [loint un homme doucereux, répétait si souvent, et avec tant de complaisance :

Depuis trois ans entiers cnaque jour je la vois, El crois toujours la voir pour la première fois.

Ces sortes de traits sont fréquents dans les pièces (le Racine. Mais pour prouver d'une manière plus précise el plus développée ce que j'ai avancé, que Racine traite l'amour en homme de génie, el Corneille en homme d'esprit seulement, prenons dans ces deux poêles des morceaux de passion que l'on puisse ojiposer l'un à l'autre, et dont une courte analyse fasse voir le vrai ou le faux de mon opinion. Pour en trouver dans Racine de remarquables par leur beauté, c'est assez d'ouvrir son livre au hasard. Le choix n'est pas si facile dans Corneille.

On citera toujours romme un chef-d'œuvre la scène oîJ Phèdre déclarti son amour à Hippolyte. Quoiqu'il y ail dans cette déclaration si coninn.' quelques traits heureux empruntés de la tragédie d'Uippolyle attribuée à Sénèque, ;;e n'est point là ce qui fait le fond de cette scène étonnante, la plus forte, la mieux dialoguée, la mieux écrite, la plus jiarfaile enfin qui soit sortie de la mai I d'aucun poêle tragique. L'arl y est mei veilleux ; le trouble, l'agitation et la pitié y croissent de vers en vers. Le di'noûment en est terrible. On y plaint Phèdre ; on y tremble pour elle et pour Hippolyte; l'amour qui la dévore n'<^st entouré que de crimes el de remords, lie glaives et (ie [loisons. Le P. Brumoy dit que M. Racine a pris de Sénèque l'endroit de l'epée. C'est chercher le jilagiaire au milieu de j'inveiitioii. Pans le déclaraaleur latin, Hippo-

!'.<} TUOlSItMKI'MlTIK — MI'.LVNGKS

l>lii SBiHil s.i iiinriUrc |i;ir los i-ln-vcui

LITTIU. A I.. RACINE.

, lui liir<l pri'Si)iio le foii, i-l si> ilis|i(isi' A rnlT'ir t'ii smrilivtf & Uiniio. Miiis il lui Inil f^i^lco ilo In Vif, et s'eiiluit l.'tissnnt tinnliiT sud t*|>t^e (|ue la iiouiriii- r;iiiinssc.yu'.v n-l-il '|iii l'oïseiiiblo h lii sc^iii; (|f llni'inc, où IMi^iiro se jolie sur rt^iu^o (l"Hi(i|>()lyie |iiiur s'oii [ erfiT If st'in? .Miiuvi-mcul de ii<isi'S|ioir >'l ili' !iiiiil(> qui rodoiilili! In compassion cl l't ITroi. Ecoulons IMièdrc ello-mCme.

Ma sœur du lll falal rAt arnii> voirc main. M«Ih non, ilaiis ii- ili'sst'iii jo l'aurais Jfvaiicûc; l.'imour lucii eiU il'aluinl inspir.' la iieiisi r. r.'csl moi. iiriiirt', i-'i'sj moi iloiil l'iililc si'cours Vous riU <lu lulivrintliu ensci^iii- les ilt'toiirs. (.lue de soiiLS lu ertl cvùlé coUi' li^le ilianiiaiitel In tu u't'ril poiiii asst'i rassuri- \olri> anianle. ('Qni|>:i^'iio (lu (ii'i'il qu'il \ous rall.iil (.lierilirr, Moi-uit^iiie devant vous J'aurais voulu niarolier ; Kl Pht-dre au lalivniillio avec vous descendue Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

L"ainournire.'i|irit tout seuls nVnranlcronlj.iiiiuisilc uioiceaux decriic l'iclip.ssoeldecelle l'uri'o. Qiiul I ulliDiisjasiiu! de |iassii)ii 1 Quelle lécoihlilé d'idées, de si'nliiiieiils el d'iiiingesl Que r.iiiiour de IMiùdre est iiiviMUif 1 Quelle liroiiipliliide à combinei'd.iiis un eliii d'œi', à rassembler sous le luèiiie poiiil de vue loutes les cireonslances possibles île l'aveulure d'Hippolyle mis ù la place de Tlie'sée 1 1-e til d'Ar-iaiie passé dans les mains de riièdre, le l;ibyritithc,le niinotaure, Phèdre l'iie-mémo setveiil de guide au jeune liéros, l'un et raiilro combaliaut le monstre, dévorés ou vaini|uruis ensemble; rien n'éelia[)pe h Cette brillante imagination. Tout ce (jue l'amour lui représente, ello croit le voir; et tout ce qu'elle voit, elle le rend visible au Sfiectateur. Tant le pinceau manié par le sentiment a d'expression, de chaleur, tl'abondance et de vérité. Et n'est-ne pas là le géiiie?

Transporlons-nous chez Corneille-, et pour observer toute justice dans la comparaison, choisissons une de ses meilleures tragédies, et dans cette tragédie une des jiius belles scènes. Je reconnais, avant d'aller plus loin, que Corneille a l'ail des pièces très-iiiiéressantes. Le Cid est du nombre. Mais distinguons ici l'inlérôt du senlinienl. L'intérêt résulte, soit de lu situation générale des personnages dans tout le cours de la iragédii', soit de leur situation particulière dans certains momeuls de l'action. Nous avons dos ouvragi'S dramaliqui'S extrême neiitiaibles du côté du sentiment et de la versiQcalion , qui se soutiennent avec suceès au théâtre par ce seul intérêt de sujet et de situation, comme .4r(«nf, Pénélope, Inès. Le sentiment au contraire n'est point attaché au-s situations, ni à raction, puisqu'elles i^euvent être intéressantes dans une tragédie mal écrite et remplie de liens communs; mais aux pensées et aux t;xpressions, de même que la dignité, l'élévaliou et le sublime. Beaucoup de poètes sont capables d'imaginer dans leurs pièces des événeiuenls extraordinaires, d'introduire des personnages bizanes qu'on appelle neul's, d'éblouir le parlene par de bruyuiits coups

de IhéAlro. Il n'iippnrtit'iit i|uVi Conieilli- i-l h Uncine do luiro parler les ncl«>urs. Corni'ille s'élève au-dessus des liiiiiiiiios qiiainl il est l'iir^^'itie de César, d'Augiistt!, do C.léop.'Ure dans Jtddoi/iine, de l.éoiiline dans lléracliiis : mais il est biiîti au-clessous de Uacino dans les conversations de Kodriguo et do Cliinièiie.

L'intérêt dans le Cid conuncnco avec la tra:4édie, lelli- qu'on la reiirési-nte aujourd'hui, c'esl-fi-iliro dès la (|iialrièmi' scène, qui est devenue la première par la sage suppri.'ssion des trois (irécédentes. Le père de Cliimène donne un soulllet au père de Kodnguo amant aimé de Chimène. Le vieillard déshonoré conlie aussitôt à son lils lo soin de sa vengiance. Quel cou(i de foudre pour le jeune guerrier, qui ne balance pas néanmoins h obéir à son père ! Voilh d'abord un inli'rêt de silualion, el de plus tragique. Quel monologue n'eût jias l'ail Racine 1 et (piel monologue a fuit Corneille I Dos stances qui Unissent toutes i)ar une jioiule. Il fallait du sentiment; l'auteur n'a eu que de l'esprit.

Au citujuième acte, el c'est où j'en voulait venir, Rodrigue enireinopinémeni chez sa maîtresse, (pii a promis sa main au vainqueur de son amant. L'idée de celte scène est hardie. La vue seule de Rodrigue el de Chimène dans ce lieu et dans ce moment, fait tableau el silualion. Chimène débute par deux vers très-vifs, qui expriment fort bien tout ce qui se passe dans son cœur.

Quoi Rodrigue en plein jouri D'où te vient cette

[audace?

Va, tu me perds d'honneur, relire-loi de grâce.

Je ne m'arrête point au petit madrigal que répond Rodrigue, dans lequel il demande à sa maîtresse la [lermission de mourir.

Mon .imour vous le doit, et mon creur qui soupire N'ose sans voire aveu sortir de voire empire.

Je passe à des discours plus étendus, où l'amour, traité avec génie, doit déployer lout ce qu'il a de sentiment et d'imagination. Lisez atlentivement ce morceau :

Je cours à mon supplice, el non pas au combat.

Cette tirade trop longue pour être cilée tout entière, ne manque pas de force ni de vivacité. Mais l'énergie el la chaleur y sont dans les mots plus que dans les choses. C'est un choc continuel d'anliihèses ; lo supplice et le combat, la mort et la vie, le cœur et le bras, la main de Chimène et celle de Sniiche. Ce n'est point là l'éloquence passionnée d'un jeune homme plein d'audace, de courage, d'/unour, el proscrit par sa maîtresse, (lui n'attend que sa mort pour se se jeter avec joie dans les bras sanglants de son lueurtiiir. Celle scène a néanmoins de l'éclat. Elle fait encore grand plaisir au théâtre. Les enlants la savaient autrefois par cœur; ou leur faisait déclamer avec emphase,

Paraissez, Navarrois, Maures el CasliUans.

Mais elle doit toute sa beauté à cet intérêt de situation qui fait souvent réus-

ŒtUnues religieuses de j.-j. lefuanc, mauulus de PUMPIGNAN.

in

sii- dis choses bien inférieures ?i .celte scène du Cid, des pensées fuusses, des vers empliat-iqiies , des caïadères manques, un dialogue sans ordre ni liaison.

Si l'on veul bien examiner en critique iniparlinl et sans préjugé, les scènes de Corneille oij il est question d'amour, et les com|iartr à celles du Kacine qui roulent sur le uifime objet, on remarquera dans le premier plus dliyperboles, de [loinles, et de ce verbiage de gaianlerie qui élail alors à la mode, que de véritable passion, plus d'art que de seiiliuient, plus d'esprit ijue de génie. Cbez Kacine l'amour n'a rien de sec ni déferré. Il s'ii.sinue dans le cœur par la voix de la nature; il le pénètre, l'émeut, l'atteniirit. S'il ne produit pas les mêmes effets dans les ouvrages de Corneille, cet auteur en est moins excusable, puisque, ayant introduit l'amour dans toutes ses tragédies, il a deux toris en cela ; l'un, d'avoir fait ce qu'il ne (levait pas faire, l'autre, de l'avoir mal fait.

Les passions doivent être assorties aux caractères, en prendre les traits, l'empi'eintc, et, pour ainsi dire, la couleur. 11 me paraît que les ;)ersonii(s qui accusent Racine d'avoir donné à ses héros l'air et la plijsiononiie de FraiiÇcis, confondent le senliment et les mœurs avec l'ex|iression. Est-il exiraordinaire (]ue connaissant, comuie il faisait, et mieux quliomrae de son temps, le vrai génie de la langue française, ses beautés et ses délicatesses, il eu ait revêtu sa |ioésie, et (]uc ses acteurs de queKpie âge, de qui'lqiie rang, de quelque sexe, de quelque nation qu'ils soient, parlent toujours le franc lis le plus poli e! le plus élégant? 11 est uniforme et monotone à la manière de Virgile, c'est-à-dire qu'à l'égal de ce poëtc latin, il est (lartout correct dans son style, partout admirable dans sa versifiralion. Le gouverneur de Néron a dû s'énoncer en français, comne le maréchal de Villeroy eût tait en latin, si c'eût éié sa langue. On ne s'a[ierçoit que tiop dans Corneille de ce défaut d'éléganc' dans le luur et dans l'expression, i|ui inilue beaucouj) sur le fond des choses. L'auteur des Horaces, de Cinna, et de tant d'autres chefsd'œuvre, a des vers d'une beauié originale; mais il ni* possédait assez bien ni les finesses de notre langue, ni le langage de la cour, (lour faire des vers tels que ueux-ci:

Et n'averlissez pas l.n cour ùe nous quiucr... Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage. Sur les yeux de Ci ;ir coniposuiil leur visage.

vers qui non-.'-euIrment ont le mérite de l'élégance et de i'iiarmonie, mais dans lesquels encore le choix heureux des expressions forme un tableau [larlail dus mœurs de la cour, ei du caractère dus courtisans. C'est donc un repioche injuste et frivole que celui (lij'oii fait à Racine d'avoir aliribué à ses personnages des mœurs françaises, parce <jne, dans ses tragédies, Slilhridi-ate elPyrrlius parlent français aussi élégamment que Louis XIV et lu grand Condé.

Je ri'iiondrai de môme sur ce qui regarde les passions et les senliments. La colère, la fureur, l'amour, la jalousie, la haine, l'ambition ne sont d'aucun pays en particulier. Ces malheureuses faiblesses sont dans touti'S les régions de la terre l'apanage de riinmanité, et se reconnaissent (larlout aux mênius traits. Qu'un peintre veuille exprimer la tristesse ou la joie, le [ilaisir ou la doiili.'ur, il peindra d'abord le visage où doit régner l'un de ces sentiments. J'en i uis voir l'elfut, sans connaître la personne ni le pays. C'est l'habilleinent seul qui m'apprendra si la figure représentée dans ce tableau est un Grec ou un Romain, un Turc ou un Esjiag'iol. Racine pouvait-il mettre dans des choses semblables des différences qui n'y sont pas? Pounjuoi faut-il que le cœur d'un Athénien diffère de celui d'un Français? Les mots, ces signes représentatifs de nos penséi'S, et qui les représentent si imparfaitement, ont beau varier à l'inlini, suivant le génie ou le caprice des diverses nations, ils ne changent rien aux pensées en ellesmêmes , aux sensations ni aux sentiments. Otez la divursité du langage, et eelle des habits; supjiosez une langue universelle, la différence que nous cherchons, disparaîtra ; les mots s'évanouironi, il ne restera que la nature; et l'on apercevra dans tous les cœurs l'uniformité des caïai tèrts dont elle se sert pour y graver sus penchants et ses passions.

Une différence bien réelle, et que tout auteur dratnalique ne saurait marquer avec trop de so n, est celle des mix'urs. C'est pour les |)oëtes le co^aimedes peintres. Il y a les mœurs de la nation : il y a les mœurs du personnage. Un Romain triste, en C(dôre, ou amoureux, éprouvera sans contredit les mêmes mou vem en tsipi'un Fiançais (|ui serait agité de passions semblables. AJa:s les mœurs du Français ne ressemblent pas pour cela aux mœurs du Romain. 'J'elle nation est portée à telle vertu ou à tel vice eu général. Elle a tels usages, telles lois, tels [iréjugés. L'assemblage de ces différentes choses constitue les mœurs. Outre ces mœurs générales, chaque homme a son caractère particulier.

Les mœurs et les caractères sont sans dillicullé la [larlie supérieure de Corneille. Il y excelle. Quelle force I Quelle variété I Ne lui disputons |)oinl à cet égard la firimauté sur Rauine. Ou celui-ci n'avait pas lus mêmes rea un peu iié;

sable dans un maître île l'art. On sent en ellel qu'il s'est plus attaché à la peinture <les |)assions qu'à celle des mœurs; et jiar là il est tombé dans l'inconvénient de celte russeiublance de personnages, qu'on lui reproche avec quelque raison, et quia donné lieu de l'auiuser aussi, mais mal à |iro|ios, de n'avoir mis sur la scène qu'j des Français déguiM's.

Je ferais à ce sujet des réffexions qu'il me semble qu'on n'a point encore faites. Racine connaissait à fond le cœur hsimaiiî..

-sources dans soi génie, ou il igé cet objet; faute inexcu-

TUOISIKMKI'AUTIE. — MKLVNCIS. - I.KTTUi: A l IIACI.NE.

i|iii esi pnrlttut lu iiiôiiii-. Du toutes Ivs

|l«.S>il()|l!i (ll)llt nous SOIIIIIII'S SUSL'l'|ltil)lL>S,

r.iiiiour l'Sl Ia plus naluirllo et lu plus cdiiiniuiiit h Ions les liuuiiiius. C'est eello (|ui iliiiiiiiin dans nos tin^i'^lics; et coiniuft , en la tntiltuil nvor toute la vérité possible, il n'y n point intMé us>ez île traits de nueurs nmionnies, je dirais (pi'il 'i peint l'huMianité en général : mais iju'il n'a pas sidlisaninieiit distingué dans ses tableaux lo cnrai'léro leirlieuiier drs peuples d'int il emprunte ses suJOl^. Ses li;''ri)S, seiul)lal)les dans leurs passions et dans la manière de sentir et de .s'exprimer', eonl'orniité (|ue je ne saurais tmuvor déli'ctueiise ni extraordinaire , pèelient iié.nimDins en ce (pi'ils n'ont pas celte diversité iu.irc|uéo de miuurs, ijui fait qu'un Ture n'est pas un (Irec. ni Celui-ci un Honiain. Car d'avancer (luo les sentiiniMils ipi'il leur prête, ([uo les expressions dont ils se servent , ne conviennent point au e.iraelère île leur nation, et n'appartiennent (\<.i'l\ (les Français, c'est, comme je l'ai déj?i dit, et par les raisons que j'en ai apportées, une censure lout h t'ait injuste. Je lAclierai de le (irouver encore jiar un exemple.

Dans Androinaque , Pyrrhus, désespéré des refus continuels dé la veuve d'Hector, et résolu en a|iparcnco de se marier enlin avec Hermione, dit à Pliœ'iix :

Crois-Ui, si je l'iîpouse, (Ju'Andromaque en secret n'en sera point jalouse?

Cette rétlexion paraît à quelques-uns audessous do la gravité du poëme tragique, et je serais volontiers de leur avis; mais ils vont plus loin. Ils ajoutent que de pareils traits sentent nos mœurs; que ce sont 1.1 des jiallinemints à la française ; que Pyrilnis iiailerait ainsi h Versailles, et non pas à Butlnote. El p(iiu(pioi , en le supposant amoureux et vain , ne s'ex|irimerait-il |ias en Epire comme en France ? Encore une t'ois c'est confondre les mœurs et les sentimenls. L'amour, la jalousie /et l'amourpropre ont dans tous les lieux /es mêmes (.lélicatesses, les mêmes ruses, les mêmes subtilités. L'arl du poëte consiste à peindre les jiassions de couleurs si vraies, que lout homme s'y reconnaisse , soit lîljrélien , soit musulman, soit asiatique, soit américain. Ce même arl exige que, dans la peinture di-s mœurs, le pinceau soit si exact à ililîélencier les nalion-;, qu'on ne puisse jamais prendre l'une pour l'autre, ni les confondre dans les ressemblâmes générales. Ainsi 1

donc Pyrr'nus, plein d'amour et de présompliou, a pu penser et diie ce que penserait et dirait 11 sa place un liumme né h Paris. Ce n'est point le génie français, c'est la nature qui dicte des sentiments de celte espèce. II y en a une inlinité dans les tragédies de Uacine, ei qui n'ont pas, comme celui dont il esl question, le défaut d'approcher un peu Irop du comique ; entre autres le demi-vers de Pyrrhus, lorsque ce prince déterminé malgré lui à contenter les Crées, à leur livrer Asîianax , et à ■<.■-

ci-vulr la main d'IIirmiinne , rencontru sur ses pas, au lieu de la princesse (|u'il cln-rclinil , An'lromaque éplorée (|ui so jette h ses |iiuds, et i|u'atti-iidri par ses larmes rt par sa Ixiauté, innis gêm'' par la |irés(!nco de son ministre, li-s premiers mots ipii sortent do sa bouche sont reux-ci:

Va m'aUeniIro, l'iin'iiix.

J'y ajouterai ces deux vers si heureux du visir Acoinat h 0>min sur l'enlrevue que Hoxaru! vent avo r avec Bijazel avant que de prononcer sa condamnation :

.lo cnniiajs peu l'ainniir, mais j'ose le n'^pondre

yu'il n'osl pas condaiimû, |iuisipi'on veut le confondre.

Mais si les senlinients de Pyrrhus sont naturels et convenahli's à sa situation, je ne saurais approuver son caraclrre. Je n'y trouve ni les mœurs grec,i|iies ni les siennes. La foiiiberie et la duplicité de ses compatriotes, sou emportement et sa cruauté l'eussent rendu plus recoiiiMis?.al)le et plus lliéAlral. Sa iiioii en eût paru moins odieuse. Cette imperrection , qui n'est pas médiocre, esl peul-êti(^ l'unique défaut do cette excellente tragédie. Ui<ui de plus achevé qu<! le personnage d'Aiidroinaque : c'est un modèle (larfait de vertu. Nous n'avons |)oint de pièce où l'amour soit [dus tragique ; il y a produit des eU'els funestes. Pyrrhus est assassiné; Hermione se poignarde sur le corps de ce pi ince. La versiiication est élégante, forte et harmonieuse. Et cejiendant il y a bien loin encore d'Aii- (iromaque à Crilannieus,

C'est ici que Racine n'est en rien inférieur à Corneille. Force, élév.ition, grandeur, caractères; tout esl réuni dans ce chef-d'ceuvre. On n'y i>Binl pas les Romains avec cette emphase cpii dégénère assez sauvent en vaines déclamations. Les mœurs do Rome depuis rextinclion île la liberté, et celles do la cour des em(iereurs y sont représentées avec une. fidélité singulière. C est Agiippine, c'est Néron, c'est Hurrhus que l'on voit et qu'on entend tels qu'ils étaient dans le palais des Césars, tels qu'ils nous sont montrés dans Tacite. Ce sont les intrigues des atl'ranchis, des courtisans eiféminés , de ces hommes de néant qui avaient tant de pouvoir à Home sous les tyrans, et qui en auroiil toujours beaucou() dans les gouvernements arbitraires. La

poésie ne saurait porter plus loin l'art de 'il ressemblance et de l'imitation. Il y a de 'amour, et du (ilus tendre et du plus lou-

chant enlre Britannicus et Junie. Mais cet amour esl innocent ; il esl fondé sur la convenance, sur la pro|)ortion des âges et du rang, sur les droits communs au trône. La vertu môme autorise la passion mutuelle de cesjeunes amunls. Je ne comprends pas comment une pièce de ce caractère aurait pu causer des remords à son auteur. Au moins esl-il certain que dcUis ses tragédies les plus tendres, les plus propres à émouvoir les passions , il ni; lui esl jamais rien échap[ié de contraire à la bienséance ni aux

OELVRES RELIGIEUSES DE J.-J. LEFRANC, MARQUIS DE POMPIGNAN

l.onnes mœnrs. il avait trop de religion et (le probité pour se permettre ces maxiraes licencieuses qui remplissent nos opéras, et qui , grâre ?i la corru[)lion du coeur humain, sont devenues autant de proverbes contre la sagesso et la vertu. J'entends par ces maximes licencieuses, non-seulement ces lieux communs di: morale lubrique, où tout se rapporte au bonheur d'aimer, et aux plaisirs de l'amour; mais principalement ces affreux préceptes où l'on enseigne en vers sentenlieux à fouler aux jucds toutes sortes de principes, de lois et de devoirs. Quoi de [dus horrible , par exemple, que ces deui vers d'un opéra célèbre 1

Il faut souvenl pour ôlre heureux Qu'il en coûte uu peu d'innocence.

Racine, ainsi que Corneille, est sans reproche de ce cô!é-là. Ne cherchons la source de ses rt^î^rels que dans l'abus qu'il a fait d'une passion qu'on ne doit employer sur le Ihéâ're qu'avec des précauMons extrêmes, et qu'il faut rendre odieuse ou redoutable, hors les cas très-rares oii elle peut être avouée par l'honneur et par la vertu.

Des pnëtes graves ot austères, si nous jusf'ons des mœurs par les écrit?, n'ont pas craint d'introduire l'amour dans h'urs ouvrages ; mais il est si insensé, si furieux el si misérable, que les remords dont il est tourmenté, et les catastrophes qui l'accablent, ne servent qu'à inspirer de la crainte et de l'éloignement pour celte iléploralile passion, bans Sophooli', le jeune HiMiion plein d'un amour letîréné pour Antigone, se poignarde lui-même dans le tombeau oij celle malheureuse princesse, enfermée toute vivante par l'ordre de Créon, venait do s'étrangler de ses propres mains. Voilà de celle terreur grecque que Racine avait bien étudiée, et dont on connaît, à plusieurs traits répandus dans ses [)ièGes, qu'il eût su mieux qu'un autre exprimer fortement les admirables elfets. Dans Virgile, Didon, livrée au plus furieux désespoir, déchirée de remords, poursuivie par l'ombre vengeresse de son époux, monte enfin sur le bûcher, el se lue en faisant d'horribles imprécations contre l'amant qui l'a trahie, et qui n'a fail cependant qu'obéir aux dieux, ^'oilà aussi du funeste et de relfiajanl. Le sujet de Phèdre est encore plus tragique. De semblables passions ne sont pas indignes de la majesté (lu cothurne ; elles jellent l'etfroi dans l'âme des spectateurs, bien loin de l'amollir et [de le corrom|)re, quand elles sont accompagnées d'ailleurs de ces grandes le- Çf'Hs qui annoncent au crime el aux faiblesses la punition qui les suit.

Racine était trop persuadé que la scène française ne [louvait se soutenir sans amour. Le succès prodigieux el soutenu d^Alhalie l'eût bien détrompé de cette erreur. Il la portail jusqu'à croire que certains personnages devaient nécessairement êlio amoureux, pour intéresser des Français ; excuse msullisoule, qui ne détruit

point la critique judicieusi; que faisait M. Arnaud des amours d'Hippolyte et d'Aricie dans la tragédie de Phèdre, dont, à cela près, ce théologien rigide se déclara publiquement l'approbateur, avouant même que des ouvrages dramatiques de cette nature n'avaient rien que de louable, et pouvaient devenir utiles.

Cette considération et les regrets de M. Racine m'ont fait naître l'idée d'examiner de plus près ses tragédies en ce qui concerne l'amour, et de marquer celles où , selon mes lumières, cette passion a trop de (larl ; celles oii l'amour peut êlro d'un dangereux exemple; enfin les pièces où il me paraît absolument déplacé. 11 y a, je le sens, bien de la liberté dans cette critique rigoureuse, à laquelle personne n'avait pensé avant moi. Vous me le pardonii-erez en faveur de mon admiration profonde pour votre illustre père, de mon amitié pour vous et de mon amour pour la vérité.

La Thébaîde a besoin de l'indulgence que l'auteur demande pour elle au commencement de la préface. Aussi n'est-ce point cette pièce que j'attaque, mais les réilcxions qui la précèdenl. dans lesquelles j'aperçois le système de Racine sur l'usage ou 'sur l'abus qu'un poète tragique peut faire de l'amour. On remarquera qu'il avait déjà composé ses principaux chefs-d'œuvre quand il exposait ces réllexions, fruit de son expérience et de ses travaux. Ce n'est donc pas le jeune auteur, c'est l'écrivain consommé qui parle. Il est nécessaire de rapporter d'abord ses expressions. Vamour qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies n'en a presque point ici. Et je doute que je lui en donnasse davantage si c'était à recommencer. Car il faudrait ou que l'un des deux frères fût amoureux , om tous tes deux ensemble, lit quille apparence de leur donner d'autres intérêts que cette fameuse haine qui les occupait tout entiers? Ou bien il faut jeter l'amour sur un second personnage, comme j'ai fait. Pourquoi celle alternative? S'ensuit-il de ce qu'un premier personnage ne saurait décemment ôlre amoureux, (ju'il taille qu'un personnage subalterne le soif? Celte nécessité utie fois admise sufliiail pour dégrader la tragédie. Ce serait une preuve qu'elle ne peui se passer d'amour. Je ne recorrnais poiiil à ce dogme le sublime auteur û'Athalie. Ce qui suit n'est pas un cornctif assez fort. En un mot, continue Racine, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, la parricides el les horreurs qui composent l'histoire d'OEdipe et de sa malheureuse famille. Le (leu de place est beaucoup trop, puisque c'en est toujours une, et que dans de pareils sujets elles n'en doivent point avoir du tout.

Je ne voudrais pas non plus que l'amour se lût glissé (ians la tragédie d'Alexandre, quoiqu'il y soit autorisé par l'histoire. Une faiblesse passagère de te héros ne tire point

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