CHAPITRE XI
De l'avancement et des différents degrés dans le chemin de la perfection.
Rien n'est plus important pour nous que de servir Dieu , rien n'est plus digne «le notre empressement. Les désirs ardents donnent d* la force à l'àme, surmontent les difficulli'^s et les dégoûts que l'on rencontre dans If chemin de la perfection, qui est long et dillicile. Ce n'est pas assez pour vous de marcher ; marchez sans cesse, ne vous arrêtez jamais : ce serait reculer que de s'arrêter un moment. Les journées sont longues, différents lieux se trouvent sur la route : allez toujours en avant; et pour juger de l'espace que vous aurez parcouru, sachez que les maîtres de la vie spirituelle distinguent neuf degrés pour ceux qui veulent servir le Seigneur. Voyez donc vous-même où vous êtes arrivé, et jugez par là du chemin qui vous reste à faire.
Au premier degré sont ceux qui, s'étant réconciliés avec Dieu dans le tribunal de la [léiiitence, se proposent, à la vérité, de ne plus pécher ruortellement, mais n'évitent pas avec assez de soin les péchés véniels. Leur charité est froide, ils ne chirchent que leurs aises, leurs propres commodités. La place où ils sont n'est pas dans l'enfer, mais elle en est bien près, comme dit Tiitème. Suivant un autre docteur, c'est marcher sur la bouche de l'enfer; |ta\-ce qu'en effet, en ne se tenant point en garde contre les pécliés véniels, et en conservant de l'affection jiour les douceurs et les agréments de la vie, on ne prévient pas le danger et l'occasion des péchés moi tels; on est toujours sur le point de se dami.er. En sorte (pi'une personne (iui mourrait dans cet état, aurait au moins les llammes terribles du (lurgatoire qui la puniraient longtemps de I imperfection et (Je l'impureté de ses œuvres, dont les meilleuies n'auraient que bien peu de mérite aux yeux du Seigneur.
Au second degré sont ceux qui sérieusement attenlils à suivre les inspirations divines, fuyent les vanités du monde, retranchent toutes les occasions de péché mortel, et s'occu[ienl d'œuvres de dévotion et de piété. Ils négligent malgré cela des objets qui leur paraissent légers; et quoiqu'ils s'abstiennent des péchés véniels les plus considérables, ils ne les évitent pas tous, lis ne brisent pas entièrement les liens du démon dans les choses de moindre conséquence ; ils se laissent dominer encore [lar quelques fiassions; ce qui les rend tièdes dans la praticjue des glandes vertus. Ces sortes de personnes vivent dans une certaine sécurité; elles servent Dieu avec plaisir, mais elles se font illusion sur la prétendue pureté Ue leur conscience, et tombent iusenshjlemeiil dans plusieurs fautes.
On place au troisième degré ceux qui ayant (ilus ellicaceiiienî vaincu leur chair et
foulé aux pieds les plaisirs du monde, exercent assidûment des pénitences austères, emploient le jeûne, les veilles, les macérations, exercices pieux et pénibles qui fortitient la vertu. IMais ils font tout cela plutôt pour éviter l'enfer et le purgatoire, que pour gagner le |iaradis par un pur amour de Dieu. Trompés par le démon, ils omettent les exercices intérieurs de mortification, d'humilité, de charité, et d'autres vertus sublimes et relevées. Ils conservent' un reste d'affection pour certaines personnes; ils ne sauraient se détacher de leurs occupations favorites, ni de leurs anciennes liai>ons, parce qu'ils croient que ce sont choses [)ermises, et qui n'ont rien de criminel. Mais ils ne s'aperçoivent pas qu'avec ces sentiments immorliliés ils écartent la grâce du Seigneur, et qu'ils s'en éloignent eux-mêmes en nourrissant des pensées inu-. tiles et des passions frivoles.
Ceux qui s'arrêtent au quatrième degré, non-seulement usent de pénitences et de rigueurs corporelles, ils se renferment encore dans l'homme intérieur, et vaquent avec zèle à la prière et à l'oraison. 11 leut manque pourtant de se dépouiller tout à fait d'eux-mêmes, puisque dansées différents exercices ils envisagent moins la gloire de Dieu, que le goût particulier de leur dévotion, et les douceurs qu'ils y trouvent en la réglant sur leurs propres lumières, et sur leur volonté. Or quoique dans les moments de leur ferveur ils aient de grands désirs, et qu'ils forment de vives résolutions de se mortilier et de souffrir, cependant quand celte tendresse de dévotion est passée, ils jierdent courage à la moindre adversité. Si on leur commande, des choses qui soient contraires à leur volonté, ils y témoignent de la ré[)Ugnnnce, et montrent par là qu'ils n'ont i)as véritablement morlilié leur cœur et leur es|)rit. C'est ainsi qu'ils déguisent leur amour-propre, et qu'ils suivent, sans s'en apercevoir, leursenliment et leur goût, eu cherchant des raisons |)Our les excuser.
Au cinquième degré se voient ceux qui dans toutes leurs actions, dans tous leurs exercices, sacrifient généreusement leur volonté à celle de Dieu, oui obéissent, non seulement à leurs supérieurs, mais même à tout le monde, dans toutes les occasions, et pour quelque chose que co soit, |iourva qu'on le puisse faire sans péché. Ils écoutent les insjiirations divines ; leur cœur est pur : ils s'elforcent |iar des désirs ardents et par toute sorte de bonnes œuvres, de plaire à Dieu et de s'unir à lui. Ils ont lieu certainement d'avoir un peu de conliaiice ; ils marchent dans la véritable voie; leur conduite est plus agréable à Dieu que celle des autres dont nous avons déjà parle. Cejiendant la niortilication n'a pas encore poussé dans leur âme des racines assez [hofundes. Ils chancellent de temps en temps; ils se cherchent encore eux-mêmes dans certaines choses. Il est vrai qu'ils s'en repentent, dès qu'ils s'en aperçoivent, qu'ils s.e
UUATIUEMK l'AUllE. - T«\bLl.TlU.N. - MAXhIKS SI'IUITUEI.I.KS.
l'fjt'Itoiit, c'uiiiirii' uiipai'iivutU, diins lu si-iii (le Dieu, L't so livruiil suiis rcsocvo h la volontt^ divine.
Au 4ixièiiic degré sont ceux qui pair.iilciiioiil ii'tuoillis, romuicent s;ins reUuir à U'ur |ir<i|iri! voliiiili'-, (|ui iiLM-sôvèrcril (:<i'i,sliiiniiii-iil ilaiis ruhué^tiliiM) d'eu\-iiiôni.'-s , eti|ui soiil uiiiquuuiunl iKxu|)L-sdL- In gloiru de Dieu, ninU en consurvanl né;innioinsunu secrète inLliiialion , un pLMiclianl uatunl qui les |iniie î» recliortluT nveu une sorle d'ini|uii^tuJo et uiio intenlion uiiùns piiru qu'il ne l'audrail, leur conscdiilion spiriluelle : ce qui eiuii(>ilii' eu eux l'iipéralion du Saint-E?|)rit ; parée ipiVn ne rapj)orlaiit [ijis toutes choses ù notre luorlilicalioii et à la gloire de Dit-u, nous corroiniions l'usa^'o de ses dons et de ses bienfaits.
Nous uiettuns ause|)lièineilegré celui rjui fait tiier un grand avantage des dons et (les grâ es do Dieu; (jui ne négligeant rien de ce qui dépend de lui, se conduit avec une égale t'eriuelé dans les jours de délaisffluiCMt et dans ceux de consolation ; qui est toujours disposé à remplir en tout les dôirets divins dans les choses intérieures, coiiiaie dans les extérieures, dans ce qui appartient au corps, comme dans ce qui regarde i'Ûme et l'esprit; qui marche sans cesse avec Dieu, comme l'ombre suit le corps et se meut avec lui;ipii imite, autant qu'il est possible, la tiùs-sainlo vie de Jésus-Christ iNutre-Seigneur ; qui jouit de la jiaix spirituelle au milieu îles adversités, et qui s'est solidement atl'ermi dans l'amour de Dieu, avec lequel il n'est rien qu'il ne lasse et qu'il ne soullVe. Le Seigneur l'enricliit de ses faveurs et de ses grâces. Son esprit est toujours éclairé, son zèle est vif et ardent. Néanmoins comme l'abondance K ses périls, il arrive queltiuetois à ces personnes favorisées, et sans qu'elles s'en apergoiveiil, que leur amour se ressent un peu de l'imperfeclioii des se.ns, et qu'elles s'y complaisent avec une satisfaction trop vaine, au lieu de le mortitier.
Nous plaçons au huilième degré ceux qui abandonnent purement et sans réserve entre les mains de Dieu toute leur existence, tout ce qui les regarde, tout ce qui leur appartient, qui se résigne'.it avec joie à ce qu'il lui plaira d'ordonner d'eux dans le temps, comme dans l'éternité ; qui ne tiennent plus à rien, et qui sont jiour jamais détachés des créatures. Dieu se découvre souvent à leur âme, ils ont des révélations. Mais ils s'applaudissent plus qu'ils ne devraient de cet avantage, ils se félicitent trop de n'en [las être privés. 11 y a dans ce sentiment un retour secret sur soi-même, qui est imparfait aux yeux clairvoyants et purs de la divinité. Il vaudrait aueux qu'enlièrement libres de ces mouvements irréguliers, ils se contentassent d'admirer la bonté du Seigneur, qui est si libérale à leur égard sans qu'ils l'aient mérité, et qu'ils consentissent à perdre tout à fait ces satisfactions intérieures, pour vivre dans une privation absolue de faveurs extraordinaires, si tel était
lo désir de Dieu. Car la perfection ne consiste pnsdaiis ce* dons et dans los faveurs céloslos. Ce sont des inoyons (|ue Dieu emploie |iour manifester sa bonté inlinie, et avec lesquels il attire los imparfaits et les faibles dans le cliemin de la (lerfeclion.
l'jilin au neuviùiiio et dernier degré est le petit nombre de ci.-ux (|ui avec les exercices d'une vertu fervente, avec des désirs animés, avec une véritable crainte du Seigneur, ont détruit radicalement toutes les alfections de la chair et du sang, et qui sont devenus en ipielque sorte de pui's esprits, libres de tout sentiment de propriété et de volonté. L'amour de Dieu, qui les consume cl qui vit en eux, s'est emparé do tout l'homme, a subjugué la nature, et l'a éli-vée au-dessus d'elle-même. Ce sont les enfants bieii-aimés du Seigneur, sur les- (juels il répand ses faveurs à pleines mains, et qui ont acquis par un ell'et de sa grâce une connaissance profonde et lumineuse de son essence divine. Ils sont si souverainement détachés d'eux-mêmes, si parfaitement mortiliés , qu'ils ne soupirent point après ces faveurs ail'ectiieuses, ou ■qu'en les ressentant ils ne s'en félicitent pas comme d'un bien qui leur soit propre, mais comme d'un fruit de la seule volonté do Dieu. Insensibles h tout ce (|ui leur est personnel, méfirisant leur commodité, sans désir, sans amour-propre, fermes dans la foi et dans la charité, ils sui)portent les adversités et les maux pour la gloire de Dieu et pour l'avantage du prochain, sans adoucissement ni consolation, par(;e qu'ils se croient dignes de toute sorte de mépris, d'outrages et d'afflictions, qu'ils s'esliment très-sincèrement le dernier et les plus vils des hommes, et qu'ils ne désirent rien tant que d'être méprisés, outragés, affligés, et d'endurer les tourments les plus tlouloureux, de subir les travaux les |)lus durs, pour l'amour de Jésus-Christ. Mais leurs souffrances ne sauraient être si grandes, qu'ils ne souhaitent de souffrir encore davantage. Quoiqu'ils ne se gloriiient avec l'Apôtre que dans la croix, de Jésus-Christ, ils ne mettent cependant aucun obstacle, par leur négligence, à la grâce de Dieu, ni à l'abonduiice des dons et des visites célestes dont le Seigneur les favorise. Ce sont des instruments du Saint-Esprit, dont il se sert et qu'il emploie comme il veut; et c'est ainsi qu'ils se montrent reconnaissants de sa miséricorde inlinie.
Voila donc ceux en qui brille énoinemment l'amour de Dieu et du prochain. Au dehors ils ne cherchent que ce qu'il y a du plus misérable et de plus fâcheux. Au dedans ils sont pleins de charité. Ils n'ont point d'affection, de goût, de volonté qui leur soit propre, ni de désir pour les consolations sensibles; imitant autant qu'ils le peuvent, Jésus-Christ leur maître et leur rédempteur.
Considérez, ô vous qui désirez de servir Dieu, considérez de bonne foi dans quelle de ces différentes classes vous vous trouvez.
1^91 ŒUVRES COMPLETES DE J.J. LEFRANG, MARQUIS DE POMPIGNAN
Rougissez de votre étal. Vous croyez déjà toucher presque au troisième ciel. lutor-
tuné ! vous tenez encore a la terre, et vous êtes à peine entré dans la cairière du salut.