OBSERVATIONS SUR LA DIGESTION DU LAIT
souvent leurs mamelles à leurs enfans , qui prennent une si grande
quantité de lait qu’ils sont obligés de le rejeter. à
Quelquefois ces mêmes nourrices ont les tuyaux laïteux si larges et si ouverts que les enfans qui les tétent en sont, pour ainsi dire ,. noyés ; ce qui produit le même effet : il est vrai qu’il y a des enfans ‘qui se retirent de la mamelle et quittent le mamelon quand ils ont pris leur suffisance ; mais il y en a d’autres qui sont si gloutons que machinalement ils tétent toujours, et avalent une si grande quantité de lait que, avant d’avoir achevé la déglutition , ils sont obligés de le rejeter, tant par la bouche que par le nez.
Les enfans ne rejettent plus après le deuxième ou le troisième mois, ou plus tard , selon que les causes qui font qu’ils rejettent diminuent ou cessent. Ces causes ne peuvent pas subsister long-temps ; car les nourrices qui ont beaucoup de lait cessent d’en avoir trop à mesure que les enfans grandissent , parce que ceux-ci en emploient davantage pour leur nourriture. L’estomac, qui, dans les premiers jours, n'a pas beaucoup de capacité, en acquiert , et devient capable de contenir beaucoup plus de lait sans être forcé; enfin les plus gloutons perdent peu à peu leur avidité, et alors ils cessent de rejeter.
Quoïque Paction de rejeter le lait ne soit point une maladie, j'ai cependant été plusieurs fois appelé par des mères inquiètes, qui croyaient leurs enfans malades parce que , disaient-elles , ils vomissaient le lait; je les rassurais en leur disant que ce n’était point un vomissement ; que cette évacuation m'était point dangereuse, mais plutôtun bon signe, et que, sur ce point, on pouvait en croire les nourrices et les gouvernantes , qui ont observé que les enfans qui rejettent se portent bien : j'ai toujours vu en effet ces enfans profiter à vue d'œil, pour ainsi dire, dans le temps même qu’ils rejetaient une partie de ce qui pouvait servir à leur nourriture. eh
Ce n’est pas que les enfans ne puissent avoir d’autres causes capables de leur faire rejeter le lait par un véritable vomissement : mais alors c’est une maladie de laquelle je ne parlerai point ici.
Je n'ai pas toujours réussi à persuader aux méres que les enfans qui rejettent ne sont point malades. Une, entre autres, attentive à voir téter son fils, le vit en ma présence rejeter du lait caillé qui sentait un péu laigre ; alors il me fut impossible de lui persuader que son fils se portait bien : j’eus beau lui représenter que , quoique depuis plus d’un mois qu'il rejetait du lait caillé plus ou moins aigre, il faisait cependant bien toutes ses fonctions , qu'il dormait tranquillement et qu'il engraissait , elle ne m'écouta point, et je perdis sa confiance, parce qu'elle était prévenue par quelqu'un qui l'avait assurée que , dans l’étatïde santé, le lait ne doit ni s’aigrir ni se cailler dans l'estomac. É
Les observations que je vais rapporter m'ont appris le contraire, et m'ont convaincu que le lait doit se cailler, et devenir plus ou
moins aigre avant d’être digéré : je me fonde d’abord sur lexpé- ‘rience que je viens de rapporter , et je dis que, puisqu’on voit que les enfans qui rejettent profitent autant que les autres , que même on en voit dévenir plus gras et plus forts que quelques-uns de ceux qui ne rejettent point, il faut sans doute que ce qu'ils rejettent ne soit que ce qu'ils ont avalé de trop ; et, comme ce qu'ils rejettent de lait est caillé , et qu'il sent plus où moins l’aigre , je crois pouvoir conclure que ni l’aigreur ni la coagulation du lait dans l'estomac , me sont point nuisibles à la dfgestién ; ni par conséquent à la santé.
On‘pourrait objecter que peut-être ils ne rejettent ce lait que parce qu’il est aigre et caillé , et qu’il n’est pas de même dans les enfans qui ne rejettent point ; on détruit cette objection par l'expérience : si on flaire la bouche des enfans, tant de ceux qui rejettent que de ceux qui ne rejettent point, ils 'exhale une odeur aigre des uns et des autres , sans aucune différence ; mais ce qui me confirme dans le tnt que je viens d'avancer c’est ce que j'ai DRE à l'ouverture des animaux vivans.
Dans le veau venant de boire du lait j j'ai trouvé la caillette dés d’un caillot ferme et tout d’une pièce — j'ai vu la même chose dans tous. ceux que j'ai fait ouvrir devant moi, et je ne doute point que cela ne soit de même à tous : je présume aussi que c’est ce qui a donné le nom de caillelte à cette partie de la panse des animaux qui ruminent : ainsi il est certain que le lait se caille peu de temps après qu’il est avalé; et je ne doute point que sa coagulation ne soit une première préparation à la digestion : mais, comme on pourrait objecter. que, lorsqu'on ouvre la caillette du veau, il y a déjà quelques minutes qu'il est mort, et que pendant ce temps-là le lait a pu se cailler, voici d’autres expériences ronge lesquelles on ne peut faire la même objection :
J’ai pris, sous une chienne nourrice de plusieurs petits, un des chiens, qui venait de téter; j’ai trouvé que le lait commençait à se caillebotter, ayant “perdu plus de la moitié de sa fluidité; trois ou quatre minutes après, j'ai ouvert,un second chien , et j'y ai trouvé un caïllot ferme, ayant la forme de la cavité de l'estomac qui en était le moule : j’aicoupé ce baiuet par le milieu, et les deux portions se sont conservées chacune dans leurs bornes sans s’épancher , et même sans s’aplatir considérablement ; l'extérieur cependant était moins ferme que le centre, qui était moins blanc et plus solide que la circonférence. Enfin j’ai ouvert un troisième petit chien, qui avait télé en même tenips que les deux autres, et j’ai observé que tout le caillot était plus ferme, excepté l'extérieur, qui avait pu prendre d’abord le même degré de coagulation, mais qui avait commencé de se digérer; le tout était environné d’une liqueur moins blanche que le lait, mais plus fluide : ce caillot était plus petit parce qu’il avait diminué par sa surface extérieure en se digérant, mais ce qui ‘en restait était plus ferme que les caillots précédens : je le coupai en deux ; l'extérieur était moins blanc que l’intérieur des deux autres caillots,
et le centre était encore moins blanc et même un peu grisâtre.